AccueilCinéma

Voilà pourquoi il est urgent d’avoir plus d’Asiatiques dans la pop culture

Publié le

par Hong-Kyung Kang

Dans un contexte de racisme anti-asiatique, la pop culture a un rôle à jouer en offrant des modèles auxquels s’identifier.

L’arrivée de la pandémie a généré une flambée de haine contre les Asiatiques qui embrase vicieusement le monde, comme en témoignent les récentes attaques d’Atlanta. Tenus pour responsables de la crise actuelle, nous nous faisons insulter, agresser, cracher dessus. Les chiffres sont glaçants : comme le rapporte le Time, le nombre de "crimes haineux motivés par un sentiment anti-asiatique", à New York, a augmenté de… 1 900 %.

Le racisme contre les Asiatiques n’est pas apparu avec le Covid. Les gens ont seulement saisi ce prétexte pour se montrer au grand jour. J’ai grandi avec les moqueries à l’école, les agressions verbales dans la rue et les remarques déplacées de mes professeurs. Mais au-delà de tout cela, j’éprouvais un sentiment d’indifférence : dans les films, à la télé ou à la radio, aucun Asiatique n’était mis en avant. Nos histoires ne valaient pas la peine d’être racontées. Nous n’existions qu’à travers des blagues grasses et méprisantes.

Tout le monde se construit au contact d’œuvres culturelles, notamment en s’identifiant à des histoires, des paroles ou des personnages. Malheureusement, cette identification, pourtant cruciale, est aujourd’hui encore refusée aux Asiatiques. En juillet dernier, l’acteur Peter Shinkoda a déclaré que Jeph Loeb, showrunner de la série Daredevil de Netflix, avait supprimé des arcs narratifs consacrés à certains personnages, car "personne ne s’intéresse aux personnes chinoises et asiatiques". Un terrible doigt d’honneur, brandi en direction du fan de la série que j’étais.

Iron Man contre le Mandarin © Marvel

Faire face au mépris

Durant mon enfance et mon adolescence, les figures asiatiques identifiées dans la pop culture étaient si peu nombreuses que j’y étais constamment ramené, par tout le monde. La première fois que j’ai entendu le nom de Bruce Lee, c’était à l’école primaire, lorsqu’un encadrant sportif m’a appelé ainsi tout le long d’un cours d’EPS. Naturellement, aucun autre adulte présent n’a réagi.

En réalité, les Asiatiques sont quasiment toujours représentés de la même manière dans les œuvres de fiction. Nous sommes soit timides, fragiles et dociles, soit excentriques, sournois et vicieux, et pendant longtemps, doués en arts martiaux. Dans tous les cas, nous ne jouons jamais le premier rôle.

Wolverine : Le Combat de l’immortel (©20th Century Fox)

En reléguant les Asiatiques au second plan dans la fiction, le cinéma insuffle fatalement l’idée aux spectateurs que nous ne tenons aucun rôle important dans la réalité. Et même les personnes a priori les plus sensibilisées à ces questions ne tiennent plus compte de notre existence. Concrètement, une de mes professeurs (donc une personne supposément au fait des problèmes sociaux) a affirmé sans pâlir, il y a quelques années, que les Asiatiques ne subissaient pas de racisme, "évidemment". C’était pendant un cours sur la représentation des minorités à Hollywood.

"L’autre soir, j’ai regardé les Oscars, et les seules personnes jaunes dans la liste étaient les statues" - Dumbfoundead, rappeur coréano-américain, dans "Safe"

Mes modèles n’étaient donc jamais ceux qui me ressemblaient le plus, mais ceux qui ressemblaient le moins aux autres. Pour cause, beaucoup d’Asiatiques trouvent un écho particulier dans le combat des minorités qui essaient également de donner de la voix à leur cause. C’est en grande partie pour cette raison que nous sommes nombreux à avoir eu un petit crush pour le rap, quand il n’était pas encore mainstream. L’idée de marginalité et d’exclusion par rapport à une majorité, développée par de nombreux rappeurs, rallie en effet beaucoup d’Asiatiques.

En quête d’acceptation

Ce désintérêt, ce mépris pour mes origines, je m’y étais résigné à l'adolescence. Quelle n’a donc pas été ma surprise, lorsque j’ai un jour appris que des chanteurs coréens donnant un concert à Paris avaient vendu 5 000 places… en un quart d’heure. On est alors en 2011 et la déferlante K-pop allait débarquer pour la première fois en France.

La K-pop a été un vaste chaudron, dans lequel je me suis totalement noyé pendant mes années collège. En tant que jeune Coréen, apprendre qu’un public s’intéressait à ma langue maternelle, mon pays natal et ma culture a été réellement salvateur. Cependant, à l’époque, la pop coréenne n’avait pas encore rencontré son succès explosif d’aujourd’hui et n’était écoutée que par un petit nombre de marginaux. Pour le grand public, elle restait une mode étrange de quelques adolescents en manque de repères.

Je devais bientôt faire face à un cruel paradoxe. Apprécier la K-pop, ce n’était pas mettre en valeur mes origines, mais, aux yeux de la majorité, me marginaliser davantage, et fatalement donner une raison de me ramener une nouvelle fois à ma position d’éternel étranger. C’est lorsque j’ai été épuisé d’entendre "t’es asiat, tu dois forcément aimer la K-pop" que j’ai décidé de m’en détacher.

S’en est donc suivie une longue période de déni. Je me suis résolu à juger le film Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu drôle, alors qu’il me soufflait gentiment que le racisme que je subissais était valide, tant que l’intention n’est pas vraiment méchante. J’ai décidé d’excuser Kev Adams pour son sketch sur les "Chinois", car "on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui". Et puis le rire du public en réponse aux "imitations" de l’humoriste m’avait fait comprendre que c’était moi qui étais trop susceptible.

Embrasser son identité

Naturellement, en gagnant en maturité, je me suis vite rendu compte que je ne pouvais pas décemment m’épanouir en raisonnant de la sorte. Petit à petit, je me suis remis à écouter de la K-pop, ainsi que d’autres artistes coréens, et à l’assumer. Dernièrement, la pop coréenne s’est hissée au sommet de tous les charts, et si je n'ai pas retrouvé mon enthousiasme aveugle d’antan, je ne peux réprimer une sincère fierté.

Aujourd’hui, la représentation des Asiatiques dans la pop culture amorce une lente mais réconfortante amélioration. Dernièrement, l’acteur Steven Yeun est entré dans l’histoire du cinéma en devenant le premier homme asiatique à être retenu dans la catégorie Meilleur acteur des Oscars pour son rôle dans le film Minari.

Cependant, il reste évidemment beaucoup de progrès à réaliser. La pop culture, par son immense influence, façonne notre manière d’appréhender le monde. Une chose en amenant une autre, je ne peux m’empêcher de penser que s’il y avait eu, par exemple, un ou une Avenger asiatique, au regard du succès phénoménal des films et de l’attachement du grand public aux personnages, on nous considérerait différemment.

Face à cette montée de haine depuis le début de la pandémie, de nombreux artistes de K-pop ont défendu notre cause publiquement. Les Asiatiques ont toujours pâti de leur réputation de communauté discrète et passive, mais aujourd’hui, nous sommes de plus en plus à prendre conscience des enjeux et de la nécessité à nous exprimer :

Je n’ai jamais eu une âme de militant et, il y a encore peu, je n’aurais pas trouvé la détermination d’écrire un texte aussi incarné que celui formé par ces présentes lignes. Désormais, il me semble urgent que la pop culture s’intéresse de plus près aux Asiatiques, en présentant des personnages qui échappent aux vieux clichés qui nous collent à la peau. Nos cultures ne nous rendent pas moins légitimes à tenir des rôles importants, dans la fiction comme dans la réalité, et à être reconnus comme des pairs, et non des marginaux qui n’ont leur place nulle part.

Le personnage du blanchisseur dans Lucky Luke

Si vous aimez nos musiques, nos films, nos séries, nos animes, nos marques de vêtement ou même notre nourriture, ne soyez pas indifférents à notre cause. Montrez-vous solidaire avec les personnes qui produisent les œuvres culturelles que vous appréciez tant. Dans le cas contraire, laissez une chance à nos artistes. Si, par votre position, vous détenez le pouvoir de donner de la visibilité aux Asiatiques, d’une quelconque manière, ne vous en privez jamais, pour le bien de cette société.

Si vous vous en fichez totalement et que vous comptez me crier "tching tchang tchong" quand vous me croiserez dans la rue, sachez que j’ai fait allemand LV2 et que je ne parle pas un mot de cette langue. Comme vous, j’avais honte quand mes parents venaient me chercher à la sortie du collège, la première génération de Pokémon reste ma préférée et j’ai déjà envoyé la même lettre de motivation à deux employeurs. En un mot, je pourrais être votre fils, votre frère, votre pote.

À voir aussi sur konbini :