(© Alexandre Ah Kye)

Après coups, Projet Un-femme, l'uppercut mis en scène à la MC93

Séverine Chavrier réunit sur scène des destins personnels et partage une grande histoire collective au féminin.

Après coups, Projet Un-femme, voici un bien drôle de titre. Mais une fois que l’on a saisi l’ambition de Séverine Chavrier, la metteure en scène de cette belle pièce, il prend tout son sens.

Dans "Après coups", il y a bien entendu la notion de coups, ici du destin plus que physiques, mais aussi la notion de "faire retour", de revenir sur leur histoire, celle de ces femmes sur lesquelles Séverine Chavrier braque son projecteur. On saisit également un clin d’œil à Une femme est une femme de Godard et à cette réplique culte : "Angela, tu es infâme"; "Non, je suis une femme."

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Mais ce mystérieux titre résonne également comme un nom d’emprunt, celui d’un projet toujours en construction. Ce qu’il est peut-être puisque Séverine Chavrier a ici assemblé deux spectacles, lancés en 2014 et en 2017, dans un nouveau diptyque théâtral, qui deviendra peut-être un jour un triptyque.

Après coups, Projet Un-femme réunit donc sur scène cinq femmes, issues d’horizons géographiques et artistiques différents, pour nous proposer une cartographie non exhaustive de ce qu’est être une femme dans le monde en 2019.

Cinq pays et cinq destins pour cinq portraits au féminin

Sur la scène de la MC93, deux danseuses russe et palestinienne et trois circassiennes argentine, cambodgienne et danoise, aux parcours de vie tout aussi différents qu’atypiques, renaissent sous nos yeux.

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Dans un premier tableau, on entend, on voit et on vit l’histoire de Victoria et de Natalia. Victoria est argentine et elle a pratiqué la gymnastique à haut niveau, jusqu’à intégrer l’équipe olympique. Adolescente virulente, ce sont ses mots, elle s’est beaucoup cherchée et s’est finalement trouvée dans le cirque, qui lui a permis de canaliser cette énergie. Elle a vu dans cette pratique un acte militant et a donc décidé de partir l’enseigner en Patagonie, un territoire fait d’inégalités sociales. C’est dans cette conscience politique accrue que Victoria semble puiser l’énergie dénonciatrice dont elle déborde sur scène. Avec le projet Après coups, elle a souhaité dénoncer l’influence négative des États-Unis, sur son pays qu’elle ne reconnaît plus, à grand renfort de canettes de Coca-Cola qui inondent le plateau.

© Patrick Berger

Son histoire s’entrecroise avec celle de Natalia, une danseuse contemporaine russe. À l’inverse de Victoria, le discours de Natalia n’est pas politique. Si elle a quitté la Russie jeune, c’est uniquement pour ses études. Elle ne se considère pas comme une dissidente bien qu’elle n’ait pas sa place en Russie en tant qu’artiste. Si elle porte un regard plus bienveillant que Victoria sur le pays qu’elle a quitté, il y a presque vingt ans, les dérives de l’époque soviétique qu’elle a vécues dans sa chair sont ici mises en lumière.

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© Patrick Berger

De l’autre côté du miroir, il y a Voleak et Cathrine, deux circassiennes cambodgienne et danoise et Salma, danseuse palestinienne.

Voleak a débuté la pratique du cirque à 13 ans et a décidé de venir l’approfondir en France en 2010. Sa spécialité, c’est la voltige de main à main mais pour les besoins du spectacle, elle convoque bien d’autres talents. Elle veut nous faire comprendre la difficulté de cette double appartenance et essaye de construire tant bien que mal un pont entre ses deux cultures. 

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© Patrick Berger

En Palestine, Salma était danseuse traditionnelle. Sur scène, elle chorégraphie la guerre, qu’elle a connue, mais pas seulement car la pièce se refuse d’être une simple exposition de souffrance et de violence. Cathrine, arrivée du Danemark pour poursuivre ses études de cirque, vient compléter le tableau. C’est consciente de son statut de privilégiée qu’elle se positionne en tant que citoyenne de l’Europe riche et accepte de nous livrer une histoire peut-être moins personnelle que ses camarades de jeu mais toute aussi puissante.

Cinq autobiographies corporelles pour une cartographie collective

Avant de connaître leur passé, Séverine Chavrier a d’abord vu en ces cinq jeunes femmes de grandes artistes. Si elles viennent toutes du cirque ou de la danse, c’est autre chose qu’elle choisit de convoquer. Elle a préféré solliciter leurs capacités physiques, comme des simples gestes quotidiens détournés ou des uppercuts de boxe, pour dresser leur portrait. Ici, ce sont les corps qui racontent et dans les acrobaties, ce sont surtout les chutes qui nous sont données à voir.

© Patrick Berger

Victoria, Natalia, Voleak, Cathrine et Salma sont porteuses de leur propre histoire mais aussi de celle de leur pays. Et elles nous racontent tout, ou du moins beaucoup. L’inracontable, comme la guerre, que toutes n’ont heureusement pas vécue, est adouci par des gestes et des intonations emprunts d’un univers très enfantin. Le harcèlement de rue, tristement banal aux quatre coins du monde, est à l’inverse exposé de façon très crue, énumérant toutes ces petites phrases qui font tant de dégâts, accompagnées de sortes de décharges électriques qui parcourent le corps des cinq comédiennes à chaque nouvelle phrase (ou coup) reçue.

Si le décor sur scène est simpliste, quelques pneus qui changent de symbolique en fonction des récits, à la fois check-point de Palestine, terrain vague ou bien cimetière, le plateau lui, foisonne. Les lumières et les sons fusent : les voix off, qui nous arrivent de loin, comme si les cinq femmes étaient encore à l’autre bout du monde, et les récits intimes se mêlent aux images d’archives et d’aujourd’hui.

Dans Après coups, Projet Un-femme, Séverine Chavrier ne cesse de construire des ponts, entre la danse et le théâtre, entre la musique et la voix et tente également de concilier l’inconciliable : la guerre et le féminin.

Par Manon Marcillat, publié le 22/11/2019

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