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Quand des confessions anonymes sont affichées dans une gare

Publié le

par Thibault Prévost

L'installation artistique The Waiting Wall affiche, sur un grand panneau de gare, des confessions intimes et anonymes.

J'aime une fille qui a un petit-ami et il me déteste à cause de ça.

"Je suis un bodybuilder et toute ma vie, j'ai voulu etre une femme." En passant dans le grand hall de la gare de Brighton, difficile de ne pas voir l'intrigant message, affiché en capitales sur l'un des immenses écrans normalement réservés aux informations du trafic ferroviaire. Dans le cadre du Brighton Digital festival, du 21 au 27 septembre, les artistes Alan Donohoe et Steven Parker, regroupés dans le collectif Free the Trees, ont mis en place The Waiting Wall, un dispositif qui permet a tout un chacun d'exposer anonymement, en place publique, ses plus intimes secrets via un site, thewaitingwall.com.

Sur le site du festival, l'installation est décrite comme "une version numérique du Mur des Lamentations de Jérusalem" (en anglais, "The Wailing Wall"), un concept théorisé par Alain de Botton, journaliste et écrivain suisse, dans son livre Petit guide des religions à l'usage des mécréants.

Pour Donohoe, cité par le Guardian, le projet est également un moyen d'évacuer la pression sociale qui pousse à afficher en permanence l'illusion du bonheur. "On nous dit constamment qu'il faut que nous soyons heureux tout le temps", développe Donohoe, "mais nous fautons, nous faisons de terribles erreurs et nous nous retrouvons hantés par nos amours perdus et nos échecs. Reconnaître que nous avons des problèmes à partager est encore un gros tabou de société".

Un rêve de troll

Pour le moment, la dimension cathartique semble fonctionner, la majorité des messages, assez sombres, évoquant essentiellement des frustrations, des regrets ou des occasions manquées. Et finalement assez peu de trolling, alors que l'installation en elle-même est potentiellement un parc d'attractions pour troll.

L'artiste précise quand même avoir gardé un certain niveau de modération des messages, histoire d'éviter que son installation soit transformée en gigantesque panneau de propagande raciste ou de publicité sexuelle : "Nous nous sommes fait spammer. Un abruti a écrit "Donuts gratuits! Pas vraiment, mais visitez mon site", ce genre de trucs. Le plan initial était de tout diffuser en live, mais nous avons décidé de garder un droit de modération". 

Je suis un bodybuilder et toute ma vie, j'ai voulu être une femme.

De manière générale, The Waiting Wall agit comme une sorte de confessionnal ouvert, qui lie les deux sphères opposées de l'intime et du public grâce à la garantie de l'anonymat. Une logique similaire, finalement, à celle du forum, ou à ces messages d'amour nocturnes à l'orthographe boiteuse qui défilent par convois dans le bandeau des chaînes musicales de la TNT.

À la première lecture, l'ensemble de messages postés peut donner une image assez sombre de la psyché collective mais, pour Donohoe, il suffit d'y regarder de plus près pour y voir, au contraire, un message d'espoir: 

Comme le dit De Botton dans son livre, certaines des plus importantes questions de l'existence n'ont simplement pas de réponse, mais il y a quelque chose de réconfortant à se dire que nous ne sommes pas mis de côté et persécutés, et que nous affrontons finalement tous les mêmes choses.

À la fin du festival, le panneau reprendra son activité première, l'affichage bête et méchant de slogans publicitaires pré-mâchés, et l'installation de Donohoe et Parker ira s'afficher dans d'autres gares anglaises. Avant, peut-être, de s'afficher un jour "sur Times Square".

J'ai peur de ne jamais savoir qui je suis et je suis terrifié d'être moi-même.

Mon petit copain avec lequel je suis depuis dix ans continue à me tromper. Je ne sais pas pourquoi je continue à l'aimer et pourquoi je ne parviens pas à le quitter. Je me sens tellement faible et seule.

Pleurer est sous-estimé.

J'aime ma meilleure amie mais elle m'aime comme un frère.

Jour après jour, c'est toujours la même chose. Si seulement cela pouvait se terminer.

J'ai peur d'être seul toute ma vie ! Je veux tomber amoureux...

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