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Sur YouTube, la vidéaste Léa Bordier donne la parole face caméra aux femmes mal représentées

Sa chaîne YouTube prend de plus en plus d’ampleur, et pour cause : avec ses deux séries Cher corps et Exilées, Léa Bordier donne la parole à des femmes anonymes avec sensibilité et pertinence. Pour changer la représentation des femmes, qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs.

On vous avait déjà parlé de la jeune vidéaste Léa Bordier, coréalisatrice d’Elles prennent la parole, un documentaire qui s’intéresse aux youtubeuses et aux obstacles qu’elles rencontrent sur la plateforme, à commencer par les insultes sexistes et les menaces. Léa continue de militer en vidéo pour la condition des femmes en France, en donnant la parole à des anonymes sur sa chaîne YouTube. Sa première série, Cher corps, lancée l’année dernière avait obtenu un succès unanime et le tout premier épisode de son nouveau projet, Exilées, diffusé ce mardi 11 juillet, fait déjà mouche.

Cher corps, quand les filles prennent leurs distances avec les injonctions sociales

Pour Cher corps, Léa Bordier a filmé face caméra des jeunes femmes qui explorent leur rapport à leur corps, avec son lot de difficultés et de complexes. Les 22 vidéos de la série comptabilisent environ 1 million de vues sur YouTube, et ont été relayées dans de nombreux médias. Chaque épisode donne la parole à une femme âgée entre 18 et 30 ans. Sur une musique jazz rassurante, entourée de lumières chaleureuses, chacune revient sur les complexes qu’elle a dû affronter.

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Les profils différents permettent de multiplier les points de vue et de mettre en avant une convergence des complexes : la pression d’une beauté stéréotypée et bien loin de la réalité, dont chacune a appris à s’éloigner pour s’accepter. Elles racontent ces corps qui leur semblaient trop gros, maigres, petits, laids, poilus, striés… Des corps qui ont été critiqués, malmenés voire violés, qu’elles ont parfois voulu détruire, mais qu’elles ont réussi à s’approprier. La résilience est au cœur de Cher corps, les discours des femmes interviewées incitant à l’acceptation de soi et à l’empowerment. Les belles images de Léa Bordier sont autant de nouvelles représentations des corps féminins, sa caméra s’attardant délicatement sur leurs courbes à mesure que les filles en parlent.

Cette série rassemble tous les champs d’expertise de la jeune réalisatrice, qui explore des thèmes qui lui sont chers. Ainsi, Léa Bordier a expliqué à Konbini qu’elle avait toujours aimé Internet, et que, plus jeune, quand elle avait découvert le montage en faisant des petites vidéos d’anniversaire pour ses amis, elle avait décidé d’allier les deux pour en faire son métier. Elle a beau aimer le cinéma, Internet s’est imposé comme une évidence : c’était pour elle le "média le plus accessible pour partager [son] travail sans censure". C’est la dimension du partage qui lui tient particulièrement à cœur : Léa veut "faire plaisir aux gens et les mettre en avant" et "adore quand les gens se sentent beaux à travers [ses] vidéos". Après des études d’audiovisuel et une première expérience professionnelle en vidéo Web pour le magazine madmoiZelle, elle s’est lancée comme vidéaste indépendante : elle a ouvert sa chaîne YouTube et développé seule ses concepts. Et a eu l’idée de Cher corps :

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"La série est née à la suite du visionnage d’une vidéo d’une youtubeuse québécoise, Lysandre Nadeau, appelée Cher corps. Beaucoup de youtubeuses américaines (ou françaises maintenant) ont participé au concept "Dear Body", où elles adressent une sorte de lettre d’amour à leurs corps. J’ai trouvé ça très beau et très parlant. J’avais cette idée du rapport au corps en tête depuis un moment, mais jusque-là je ne savais pas comment la développer."

Elle s’est donc lancée en tournant un pilote avec une amie. Le résultat lui ayant plu, elle a lancé un appel à témoins et progressivement affiné la série, dont les objectifs sont variés. Léa souhaite notamment :

"– Rassurer les femmes et aider les plus jeunes (avec des vidéos que j’aurais aimé voir quand j’étais ado).
– Parler de sujets considérés comme tabous (comme le viol ou la maladie).
– Que les femmes ne se sentent plus seules (si chacune peut se retrouver dans un témoignage, c’est rassurant).
– Montrer que la beauté est partout, et qu’il est important de la saisir.
– Aider à décomplexer les femmes."

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La série a encore de beaux jours devant elle, tant Léa trouve de sujets à aborder. Elle compte également élargir la tranche d’âge, pour donner la parole à des femmes plus âgées. En parallèle, Léa mène à bien son nouveau projet, Exilées.

Exilées, un regard différent sur la migration et ses actrices

C’est Dina qui inaugure la nouvelle série de Léa, coréalisée avec Alice Latouche. Cette jeune femme de 26 ans est "d’origine malienne" et vient de Tripoli en Libye. Quand un conflit ravage son pays en 2011, Dina décide de fuir, et doit arrêter ses études. Sa vie change complètement, et elle arrive finalement en France avec d’autres exilés… et, surtout, des exilées. Son discours puissant, émouvant mais digne, ne peut laisser de marbre. Ce n’est pourtant que le début pour les deux réalisatrices.

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Léa Bordier et Alice Latouche se sont rencontrées au centre d’hébergement d’urgence pour migrants d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), qui accueille des familles et des femmes seules isolées. Alice a expliqué à Konbini être intéressée par la question des réfugiés depuis longtemps. Mais la situation des femmes l’a frappée plus tardivement, en Grèce, quand elle est entrée dans le camp de détention d’Amygdaleza, en bordure d’Athènes, dans le cadre de ses études en sciences sociales. Elle a alors mené plusieurs interviews avec des exilés, et s’est rendu compte qu’elle n’avait pas réussi à entrer en contact avec des femmes, qui étaient "comme invisibles". Alice a donc décidé de consacrer son mémoire aux femmes exilées en France, dans le centre d’hébergement d’urgence d’Ivry-sur-Seine. Et espère changer le visage de la migration :

"Nous avons souvent malheureusement une vision stéréotypée de la migration : il y a une prégnance d’un imaginaire masculin des migrations très marquée. On conçoit le 'migrant' type comme des jeunes hommes célibataires. Or les femmes existent. De nombreux chercheurs ont travaillé sur ce phénomène d’invisibilité. Moi ce qui m’intéressait en particulier, c’était de montrer que les femmes ne viennent pas seulement en France comme des suivantes ou des épouses, mais également comme des femmes seules, de véritables actrices de la migration."

Alice et Léa ont eu ensemble l’idée d’Exilées, une série de vidéos permettant de donner la parole "à ces femmes qu’on n’entend… jamais" comme nous l’a expliqué Léa. Pour elle, faire entendre ces migrantes est primordial :

"Elles ont connu des horreurs spécifiques au fait d’être femme, et Dina en parle très bien : la guerre transforme la femme comme un soldat qui se bat, elle n’aura plus de pitié ni de sensibilité, et ne sera plus respectée. Elle a été violée, battue et n’avait pas son mot à dire."

Les faire parler et les filmer permet, comme le souligne Alice, de "leur donner une visibilité et de rendre toute son humanité aux personnes qui se lancent sur les routes de l’exil". Pour ne pas oublier, non plus, que ces femmes qui réussissent à atteindre la France sont "des survivantes, des battantes". Et qu’elles ne sont pas si différentes des autres femmes. À terme, Alice espère donc que la série amènera les gens à porter un autre regard sur la migration, en plus de faire découvrir aux internautes des femmes qu’ils/elles n’auraient jamais rencontrées autrement. Le tout dans la lignée du travail de Léa, qui insiste sur l’importance de montrer les "points de vue personnels de chaque femme".

Du rôle d’Internet dans la démolition des tabous

En ce sens, ses deux séries de vidéos se complètent, chacune mettant en avant des femmes anonymes pour qu’elles racontent "leurs vies, les difficultés qu’elles ont rencontrées et les messages d’espoir qu’elles transmettent". Une façon de traiter des "sujets intimes" en douceur. Cette démarche, commune à tous les projets de Léa, d’Elles prennent la parole à Exilées, est clairement revendiquée par la vidéaste, qui encourage chacune et chacun à "se poser et écouter ces femmes parler pendant une dizaine de minutes". Si la tendance est plutôt aux vidéos courtes de Facebook, ces formats longs sont de plus en plus prisés par les youtubeuses. Léa conclut :

"Après des années de vidéos assez 'classiques', elles s’attellent à des sujets plus intimes et tabous, et c’est très bien ! De plus en plus de chaînes traitent de sujets comme la confiance en soi, le développement personnel, l’IVG, les poils etc. Je pense qu’Internet aide de plus en plus à casser les tabous, et que c’est la plateforme idéale pour le faire. On parle aujourd’hui beaucoup plus de règles, de rapport au corps ou de charge mentale, et c’est important pour les générations futures de mettre des mots et de voir et/ou lire des témoignages là-dessus !"

Par Mélissa Perraudeau, publié le 13/07/2017

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