Au Quai Branly, le tatouage entre dans l'histoire

Du 6 mai 2014 au 18 octobre 2015, le musée du quai Branly de Paris fait une place en or à un art jusqu’ici exclu des galeries françaises : le tatouage. Retour sur une exposition haute en couleurs.

De l'Australian Museum de Sydney au musée Dapper en passant par la Maison 15/75 de Paris, nombreuses sont les expositions qui ont mis à l'honneur le tatouage. Mais jusqu'ici, aucune rétrospective n'avait mis en perspective son histoire comme sa dimension artistique. Complexe, la pratique du tattoo implique en effet de nombreuses aptitudes : le dessin bien sûr, mais aussi la précision du détail, le maniement d'instruments spécifiques, la recherche constante d'inspiration ou le renouvellement.

"Le fait que certains tatoueurs se fassent aujourd'hui copier, car considérés comme de grands maîtres, au même titre que Picasso pour la peinture par exemple, prouve à lui seul que cette pratique peut aujourd'hui être qualifiée d'art", explique Stéphane Martin, président-directeur général du musée du quai Branly, lors du vernissage de l'exposition.

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Des pionniers du tatouage aux artistes modernes

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L'exposition "Tatoueurs, Tatoués" est ainsi la première rétrospective française dont le propos est entièrement consacré au tatouage en tant que geste artistique. Impulsée par Anne et Julien, fondateurs de la revue culturelle Hey!, l'exposition compte plus de 300 œuvres qui vont de grandes photographies à des dermographes élaborés en prison en passant par des livres de criminologues – sans oublier de véritables peaux humaines.

Son but ? Revenir sur les étapes franchies par le tatouage au cours des siècles pour atteindre une reconnaissance artistique, depuis sa naissance dans les sociétés dites “primitives” – où il tient alors un rôle social, religieux et mystique – jusqu’à son arrivée dans nos sociétés occidentales où, après avoir longtemps été synonyme de marginalité, il finit par devenir un acte presque banal.

© Naomi Clément

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En parallèle à ce décryptage, "Tatoueurs, Tatoués" rend hommage aux artistes contemporains qui ont contribué à faire de la pratique ce qu'elle est aujourd'hui. Choisis parmi les représentants du tatouage moderne, 30 artistes-tatoueurs du monde entier – dont Tin-Tin (également commissaire de l'exposition), Horiyoshi III, Filip Leu, Jack Rudy, Xed LeHead ou encore le Polynésien Chimé – ont produit de multiples travaux spécialement pour l'exposition.

Ainsi, une dizaine de membres de corps en silicone (jambes, bustes et bras) tatoués par ces grands maîtres jalonnent le parcours de l'exposition. On trouve, tout au long de la rétrospective, 19 projets de tatouages peints sur des kakémonos (rouleau de papier ou de tissu d'origine asiatique permettant d’afficher estampes et calligraphies). Ces œuvres constituent le véritable fil conducteur contemporain de l'exposition.

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© Naomi Clément

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Les cinq continents représentés

Héritage indélébile, le tatouage appartient au patrimoine commun d'une majeure partie de l'humanité. Fidèle à sa devise ("là où dialoguent les cultures"), le musée du Quai Branly a ainsi su représenter chacun des pays et chacune des cultures qui ont un jour été marqués par l'encre du tatouage : les Yakuzas japonais, les guerriers maoris, les prisonniers français, les femmes algériennes, les marins américains, les Kalinga philippins ou encore les moines thaïlandais.

C'est justement devant une vidéo d'un rituel de tatouage thaïlandais, dans une allée du parcours "Peau neuve : renaissance du tatouage traditionnel", que se tient Cédric Arnold. Photographe franco-anglais résident à Bangkok depuis 2002, il s'intéresse à la puissante spiritualité présente dans toutes les couches de la société thaïlandaise, qui se cache derrière le tatouage.

À mon arrivée en Thaïlande, j'ai été fasciné par ce désir de protection, cette inquiétude de prendre des décisions sans aller voir un gourou, explique le photographe.

Cette superstition est présente à tous les niveaux de la société : aussi bien chez quelqu’un de très peu éduqué que chez quelqu’un qui a étudié à Harvard et qui revient en Thaïlande. Tous mes amis sont très superstitieux et beaucoup d’entre eux ont des tatouages.

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À gauche, Apo Whang Od, dernière femme Kalinga à tatouer aux Philippines. A droite, des hommes japonais revêtant le tatouage traditionnel de leur pays © Naomi Clément

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À gauche, un membre d'un gang des maras, arborant des tatouages chicanos. À droite, une femme algérienne immortalisée par le photographe Marc Garanger © Naomi Clément

Cédric Arnold cumule aujourd'hui de nombreux travaux qui tentent de décrypter cette spiritualité si chère aux Thaïlandais, et qui s'exprime souvent par le tatouage – qui aurait des pouvoirs de protection selon la tradition.

Parmi eux, une vidéo intitulée "Yantra, the sacred ink", que l'on retrouve au musée du Quai Branly, et qui rend compte de la cérémonie annuelle, le Wai Kru :

Chaque année pendant cette cérémonie, tous les tatoués reviennent voir leur maître-tatoueur pour qu'ils redonnent du pouvoir de protection à leurs tatouages, notamment grâce à ces prières spéciales appelées les kata.

À un moment, les tatoueurs sont tous pris par l’esprit du tigre bondissant, partent en transe et commencent à courir vers une statue du moine qui s’appelle umpapan qui était un moine très respécté. Il y avait environ 5000 personnes à cette cérémonie.

Le tatouage d'aujourd'hui peu présent

Notre salle préférée de cette exposition ? Vous la trouverez dans la partie "Le Slideshow" du premier parcours "Du global au marginal". Une salle aux murs rouges qui renferme peintures, portraits, affiches et courts films. Ils témoignent de cette époque où les tatoués étaient de véritables objets de curiosités, exposés dans les foires aux côtés de la femme à barbe ou de l'homme tronc.

Sur le mur de cette grande salle est d'ailleurs projeté un film dans lequel on retrouve des tatoués comme Puzzle Man, The Lizard Man ou encore Zombie Boy. Ils ont chacun fait parler d'eux ces dernières années en raison de leurs corps chargés à 100% de tatouages.

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© Naomi Clément

Si "Tatoueurs, Tatoués" est une exposition très complète, qui a su mettre en évidence le caractère artistique et historique d'une pratique ancestrale souvent marginalisée, on peut aussi lui reprocher de ne pas avoir laissé assez d'espace aux tatoueurs contemporains.

Certes, les cinq parcours de l'exposition sont jonchés d'oeuvres d'artistes de la scène du tatouage actuelle, mais seule un poignée de photos réunissant les œuvres de Guy Le Tattooer ou Jonas Nyberg représentent la jeune scène des tatoueurs. Peut-être pour une prochaine exposition ?

Exposition “Tatoueurs, Tatoués”
Du 6 mai 2014 au 18 octobre 2015
Musée du Quai Branly : 37 Quai Branly, 75007 Paris

Par Naomi Clément, publié le 06/05/2014

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