Take Me (I'm Yours), l'exposition où le spectateur devient consommateur

Dispersion, propagation, disparition ? Sous son aspect hétéroclite, l'exposition "Take Me (I'm Yours)" a le goût de poser les bonnes questions autour de l'œuvre et du spectateur d'art contemporain.

La première pièce de l'exposition Take Me (I'm Yours) et ses empilements d'habits signés Boltanski (Crédits image : Monnaie de Paris)

La première pièce de l'exposition Take Me (I'm Yours) et ses empilements d'habits signés Boltanski (Crédits image : Monnaie de Paris)

Mais pourquoi ces gens sortent-ils d'une exposition avec un sac plein à craquer ? Parce qu'ils ont emporté avec eux un morceau des œuvres, tout simplement. Car c'est exactement tout le principe de "Take Me (I'm Yours)", sise à la Monnaie de Paris : toucher, prendre, attraper, utiliser, se saisir des morceaux de l'exposition.

Sous le nom très sensuel de l'événement se cache en fait le reboot d'une expo qui avait été donnée 20 ans plus tôt à la Serpentine Gallery de Londres. Aux manettes, Christian Boltanski, Chiara Parisi et Hans-Ulrich Obrist ont voulu questionner la place de l'œuvre, mais aussi sa dissémination, sa dispersion... au fond, l'art perd-il de sacré à partir du moment où il quitte le cadre-roi du musée ? Au contraire, acquiert-il une seconde vie grâce à sa dispersion ? On est allés vérifier.

Tout d'abord, déambuler parmi les nombreuses et hétéroclites œuvres de "Take Me (I'm Yours)", c'est très amusant. Et cela, que vous soyez un maniaque d'art contemporain ou bien que la moindre manifestation d'art conceptuel vous plonge dans des abîmes de perplexité. Dès l'entrée, on vous tend un sac en papier afin de glaner souvenirs et curiosités sur votre passage. Cela tombe bien, on tombe sur les fameux amoncellements de vêtements signés Christian Boltanski, nommés Dispersion. Des habits, plein d'habits, plusieurs centaines de kilos d'habits évidemment déjà portés. Le spectateur est invité à en choisir un, et un seul.

Soudain, l'œuvre a une valeur

Et c'est à cet instant précis qu'on saisit tout le drame du concept de "Take Me (I'm Yours)" : de spectateur, on vient de pénétrer dans la peau du consommateur. Sous l'injonction de ne choisir qu'un seul vêtement parmi les milliers qui nous font face, on se met à choisir, à évaluer, c'est-à-dire à donner une valeur. C'est fou comme on est plus sélectif lorsqu'on nous laisse un tel choix. Individuellement, les vêtements de Christian Boltanski acquièrent une logique de prix. On le voit clairement lorsqu'on écoute une médiatrice culturelle nous confier qu'elle a croisé plusieurs couples "à la recherche d'un jeans pour monsieur, très sérieusement". Une autre façon d'envisager le coût du marché de l'art, finalement.

On laisse les badauds sélectionner les habits avec à peine plus de délicatesse qu'un jour de troisième démarque et on pénètre la deuxième pièce de l'exposition. Là, l'ambiance change radicalement : les murs sont entièrement tapissés de cartes postales ornées d'une Tour Eiffel et proclament fièrement "Paris". Au centre de ces murs, sur un socle, quelques bibelots à l'effigie de la Tour Eiffel, les mêmes que des vendeurs à la sauvette tentent de refourguer aux touristes dans les quartiers touristiques de la capitale quand la police a le dos tourné.

Là encore, le spectateur traditionnel peut vite se sentir désarçonné : faut-il prendre une babiole et une carte postale, ces objets en apparence si banals ? Et pour en faire quoi ? Que deviendront-ils une fois emportés ? Les chérirons-nous avec amour comme souvenirs d'un instant mémorable, les utiliserons-nous pour leur utilité première (envoyer la carte postale à un être cher et disposer la Tour Eiffel pour décorer) ou bien finiront-ils à la poubelle avec le ticket de l'exposition ? Après tout, ces objets sont constituants d'une exposition, qui plus est en la majesté des murs de la Monnaie de Paris – vénérable institution de frappe de pièces que ça doit bien faire marrer d'exposer quelque chose d'aussi collectiviste que "Take Me (I'm Yours)".

(Crédits image : Monnaie de Paris)

(Crédits image : Monnaie de Paris)

Vous êtes loin d'être au bout de vos peines. Dans la pièce suivante, on vous propose de piocher parmi les petits objets déposés sur des socles, à condition d'en laisser un qui vous appartient. Dans un autre espace, une personne placée derrière une table tentera de vous troquer l'objet en sa possession contre l'un des vôtres. Ailleurs, tombez nez-à-nez avec un gigantesque carré au sol constitué de bonbons à la menthe soigneusement empaquetés dans leur plastique. Oui, six mètres par six de bonbons à la menthe. Et si vous n'aimez pas la menthe, rassurez-vous, il y en a pour tous les goûts ici.

L'œuvre qui monopolise le plus notre attention est une imprimante 3D encastrée dans un mur, comme "encadrée" par le mur, et dont la seule fonction est de reproduire toutes les demi-heures une "furcula", ou "os du bonheur", cet os du poulet qu'on casse pour exaucer un vœu selon la coutume enfantine. C'est la pièce maîtresse de Take Me pour nous parce qu'elle pose la seule question qui vaille vraiment le coup, celle qui fait le lien entre l'expo et notre quotidien béat devant les réseaux sociaux : l'aura magique de l'œuvre perdure-t-elle lorsqu'elle est reproduite ?

C'est quoi une œuvre ? C'est quoi un spectateur ?

Hors du plaisir qu'on prend à découvrir et emporter les pièces de l'exposition, c'est ce questionnement qu'on garde en tête après la visite de "Take Me (I'm Yours)". Aujourd'hui, n'importe quelle pépite sortie sur le label de jazz Blue Note lors de son âge d'or se retrouve en deux clics en "full album" sur YouTube. Les tableaux, les photographies, les dessins d'artistes du monde entier sont dupliqués, propagés, reconstitués sur Internet. Même lorsqu'ils n'existent plus.

Là, Christian Boltanski, Yoko Ono, Gilbert et George ou Felix Gonzalez-Torres (pour ne citer qu'eux) questionnent l'art dans l'ère post-réseaux sociaux, mais redonnent aussi à la muséification une bonne dose de fun : s'il n'y avait qu'une seule chose à retenir du plaisir procuré par "Take Me (I'm Yours)", c'est d'observer les spectateurs qui, embarrassés, ne savent pas toujours très bien ce qu'on attend d'eux. Doivent-ils céder à leurs pulsions consuméristes ? Certains se l'interdisent. D'autres sont venus spécialement pour ça. Et vous, que feriez-vous ?

Par Théo Chapuis, publié le 23/10/2015