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Rencontre avec Mia Makila, l’artiste surréaliste à l’univers aussi pop qu’horrifique

Des poupées démoniaques, de la chair fondue, la recherche d’un foyer intérieur : l’artiste suédoise Mia Makila nous présente son univers très personnel.

Cela fait dix ans que la peintre Mia Makila a rejoint le lowbrow, un mouvement d’art pictural né aux États-Unis. Entre horreur et mignonnerie, ses œuvres fascinent par leur ambivalence. Mais que peut-il bien se passer dans la tête de cette jeune femme écorchée qui peint des démons kawaii ? Mia Makila a accepté de répondre à nos questions et nous a fait plonger en apnée dans son univers complexe, à la fois sombre et coloré.

Mia Makila, The Grim Reaper, 2008

Grim Reaper, 2007, acrylique sur toile. (© Mia Makila)

Konbini | Peux-tu te présenter ?

Mia Makila | J’ai 38 ans et je vis et travaille à Norrköping, une ville de taille moyenne sur la côte est de la Suède. Je ne suis pas très sociable et je me sens comme une étrangère ici, donc je pourrais aussi bien vivre n’importe où dans le monde, ou même dans l’espace… Puisque je suis isolée et que je travaille dans mon studio, je ne suis pas vraiment intégrée à la société. Les genres artistiques auxquels j’appartiens ne sont pas très courants ici, donc je suis certainement un "drôle d’oiseau" dans le monde de l’art suédois.

Comment définirais-tu ou décrirais-tu ton art ?

En général, je ne préfère pas le décrire, mais si je devais le faire, je pourrais le définir comme un "surréalisme primitif-expressif". Certaines personnes apparentent mon style au lowbrow, d’autres le qualifient d'"horror art", mais je pense que mon art possède davantage de dimensions que celles-ci. Je le décrirais comme quelque chose de très personnel, intime et brut. Je cherche toujours l’équilibre entre l’obscurité et la lumière, l’horreur et l’humour, la beauté et le dégoût, le rêve et le cauchemar, la honte et le désir, la réalité et le fantasme. Ce qui définit mon travail, c’est la façon dont je capture des émotions brutes sans aucune retenue, mais toujours avec des éléments qui y ajoutent de la tension, sans quoi ce serait trop unidimensionnel.

Mia Makila, His Wet Dream, 2015, acrylique sur panneau de bois

His Wet Dream, 2015, acrylique sur panneau de bois.

Quels media utilises-tu ?

J’explore de nombreuses formes d’expression créative – arts visuels, écriture, photographie –, mais je travaille principalement avec l’art et la peinture numériques. J’ai développé ma propre technique sur Photoshop depuis une dizaine d’années, ça me permet de "peindre avec des images" plutôt que de peindre de façon traditionnelle. Cependant, je n’ai pas abandonné la peinture, c’est toujours une passion, mais j’atteins une liberté artistique totale avec le medium numérique qui permet l’instantanéité et une certaine souplesse.

Mia Makila, Out of the Nothing Box, 2014

Out of the Nothing Box, 2014, peinture numérique.

Quelles sont tes influences ?

Je suis inspirée par des expressions artistiques et des styles variés : l’art brut, les arts premiers, les surréalistes comme Frida Kahlo et René Magritte, Disney et la culture pop, des réalisateurs de film tels que David Lynch, Ingmar Bergman, Tim Burton et Alfred Hitchcock, les photographes Roger Ballen et Cindy Sherman. J’adore l’art folklorique, en particulier l’art mexicain et ses peintures votives, les portraits de l’art colonial américain. Je pense aussi que mon style a été influencé par l’expression simple et directe des peintres amateurs. J’aime tout ce qui semble authentique, honnête, et j’espère que c’est ce que mon art reflète.

1 - René Magritte, 2 - Frida Kahlo, 3 - Ingmar Bergman, 4 - David Lynch, 5 - Roger Ballen

#1. René Magritte, L’Assassin menacé, 1927, peinture à l’huile. #2. Frida Kahlo, La Colonne brisée, 1944, peinture à l’huile. #3. Affiche du film d’Ingmar Bergman Le Septième Sceau, 1957. #4. Affiche du film de David Lynch Eraserhead, 1977. #5. Roger Ballen, Dresie et Casie, twins, province du Transvaal, 1993, photographie argentique.

Quels sont les sujets qui t’inspirent le plus ?

Je travaille sur des sujets puisés dans l’âme, la psyché et le cœur humains, comme la douleur, émotionnelle et physique, la luxure, la honte, la peur, la rage, l’autoprotection, le désir et le dégoût. J’adore l’intimité entre les gens, quand il n’y a pas de barrières ou de murs pour cacher les vraies émotions, la vérité nue de notre noyau interne. Je suis inspirée par la façon dont l’on supprime des émotions importantes pour les remplacer par des masques et des attitudes éloignées de ce que l’on est vraiment. En tant qu’enfant, on est honnête avec soi-même mais quelque part sur le chemin, on commence à se cacher derrière un masque et on finit par perdre la connexion à son "enfant intérieur". J’ai perdu ce lien de nombreuses fois et je continue à me battre pour le conserver. Cet enfant, c’est le vrai moi ; il est visible dans mon art sous la forme des "poupées noyaux".

Mia Makila, Core Doll, 2017, technique mixte sur carton

Core Doll, 2017, technique mixte sur carton.

Parmi les artistes actuels, y en a-t-il qui t’impressionnent ?

En ce qui concerne les peintres, je dirais l’américain Gregory Jacobsen, apparenté à l’art brut. J’aime la façon dont il utilise des couleurs vives ou pastel alors que les sujets de ses tableaux sont grotesques et grossiers. Je suis fascinée par cette juxtaposition de beauté et de répulsion. Je suis également impressionnée par les peintres du début de la Renaissance comme Pieter Brueghel, l’Ancien et Jérôme Bosch, leur illustration de la folie humaine en un chaos psychologique multicouches est à la fois enchanteur et effrayant.

Sinon, j’aime beaucoup le réalisateur danois Lars von Trier, dont les films illustrent ses propres périodes de dépression. Je suppose que ce que j’apprécie le plus chez d’autres artistes, c’est cette approche honnête de dimensions de la vie autres que l’illusion flatteuse et faussement parfaite que la plupart des gens préfèrent avaler. J’adore les artistes qui traitent sans complexe de la vulnérabilité dans leur travail.

1 - Gregory Jacobsen, 2 - Jérôme Bosch, 3 - Pieter Brueghel, 4 et 5 - Lars von Trier

#1. Gregory Jacobsen, Guts in Lady Shoes, 2015, peinture à l’huile. #2. École de Jérôme Bosch, La Vision de Tondal, 1520-30, peinture à l’huile. #3. Pieter Brueghel, l’Ancien, La Tour de Babel, vers 1563, peinture à l’huile. #4. Affiche du film de Lars von Trier Antichrist, 2009. #5. Affiche du film de Lars von Trier Melancholia, 2011.

Peux-tu nous parler de tes séries principales ?

J’ai commencé à créer des œuvres sombres pendant une période de dépression, après un traumatisme en 2006. Si on suit le développement de mon œuvre depuis lors, dans l’ordre chronologique, on peut voir le processus de guérison et comment je lâche lentement l’obscurité. Je travaille actuellement sur deux nouvelles séries : l’une sur la recherche d’un foyer (en moi-même, dans le monde, dans la vie en général), ce qui explique toutes les représentations de maisons dans mes dernières œuvres, et une autre sur la destruction des images distordues qu’on peut avoir de soi. J’utilise mes "démons Lolita" comme un symbole de ces images autodestructrices et, dans ce corps de travail, je tue les démons pour faire place à une nouvelle image de moi. C’est pourquoi cette série s’intitule Post mortem Lolita. J’y aborde des thèmes sombres et à connotation sexuelle comme l’humiliation, la honte et la douleur, mais aussi la rage et l’autoprotection.

Mia Makila, A Binary Dream, 2016, peinture numérique

A Binary Dream, 2016, peinture numérique.

Mia Makila, The Possession, 2017, peinture numérique

The Possession, 2017, peinture numérique.

Tu disais tout à l’heure que tu étais autodidacte…

En effet, je suis autodidacte dans chaque discipline créative que je pratique. J’apprends en étudiant les œuvres d’autres artistes. J’apprends aussi de mes erreurs et en trouvant de nouvelles approches pour les media avec lesquels je travaille, que ce soit la peinture, le collage ou Photoshop.

Qu’est-ce qui te pousse à créer ?

Je ressens le besoin de m’exprimer en restant fidèle à ma voix intérieure, c’est une liberté spirituelle. J’ai souvent été forcée de me comporter comme quelqu’un que je n’étais pas afin de m’ajuster à la société ou aux attentes des autres, particulièrement en tant que femme. Je me bats pour garder cette connexion intacte, car il est si facile de se perdre dans les idées préfabriquées de la masse qui dictent comment la vie doit être vécue, comment une femme devrait ou non se comporter, etc. C’est pourquoi j’essaie de ne pas regarder la télévision, de ne pas lire de magazines et d’ignorer les tendances. Je veux créer mon propre monde, un monde où je me sens libre d’être moi-même sans être "contaminée" par les tendances ou les idées préconçues sur la façon dont je devrais agir ou penser ma vie, et ma mort.

Mia Makila, Selfportrait, 2011, acrylique sur toile

Selfportrait, 2011, acrylique sur toile.

Peux-tu nous parler de ta relation à la peau, qui semble être au cœur de ton travail ? Tu la maltraites, tu la peins souvent abîmée, boursouflée, avec des plaies et des cicatrices.

Depuis l’enfance, je souffre d’un sérieux eczéma et, dans les périodes de stress et d’anxiété, j’ai tendance à faire des crises qui se manifestent par d’horribles éruptions cutanées. J’ai connu dans mon enfance beaucoup de périodes de douleur physique et de honte, et je pense que ça a largement contribué à donner forme à ma mythologie personnelle. J’utilise beaucoup de motifs à pois, de chair en train de fondre ou de pourrir, de nerfs exposés et de cicatrices dans mes œuvres. Je recherche sous la peau un monde intérieur et métaphysique. La peau devient une barrière que je dois briser pour aller plus profond.

Mia Makila, Carrie the Corpse, 2012, acrylique sur toile

Carrie the Corpse, 2012, acrylique sur toile.

Est-ce que tu vis de ton art ?

Par périodes, oui, mais c’est très difficile pour un artiste de survivre uniquement avec ses activités artistiques. J’ai fait un burn-out il y a quelques années, je suis tombée malade et je ne pouvais plus travailler du tout : à ce moment-là il faut chercher d’autres types de revenus. J’ai été bloquée sur le plan créatif pendant de nombreuses années et j’ai totalement laissé tomber l’art. C’était une période difficile, durant laquelle j’avais cessé de croire en moi. Il m’a fallu de nombreuses années pour retrouver le chemin de la créativité. Je parle de ça dans ma nouvelle série sur les maisons, de trouver son chez-soi.

Mia Makila, Out of Reach, 2016, peinture numérique

Out of Reach, 2016, peinture numérique.

Comment ta carrière a-t-elle décollé ?

Il y a dix ans, j’ai été invitée à faire partie du mouvement lowbrow en Europe, ce qui m’a permis de me sentir enfin "à la maison", dans un contexte artistique qui me ressemblait. Faire partie de ce courant artistique underground m’a offert un terrain de jeu artistique où tout semblait soudainement avoir plus de sens. Je me sentais appréciée et aimée par un public qui pouvait se connecter et s’identifier à mon univers intérieur. Encore aujourd’hui, ça compte beaucoup pour moi. C’est là que ma carrière a décollé et que j’ai commencé à beaucoup attirer l’attention en Suède et à l’étranger. Le public m’a acceptée et m’a donné beaucoup d’amour, et je lui en suis très reconnaissante.

Mia Makila, The Stitched Boys III, 2010, technique mixte sur une couverture de vieux livre

The Stitched Boys III, 2010, technique mixte sur couverture de livre.

Par Alice Gautreau, publié le 02/06/2017

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