Par Anaïs Chatellier

Le 17 mars, la street-artist française Kashink réalisait une performance live dans le 13ème arrondissement, l'occasion d'en savoir un peu plus sur son univers.

Kashink au 76 rue Bobillot. (Crédit Image : Anaïs Chatellier)

Kashink au 76 rue Bobillot. (Crédit Image : Anaïs Chatellier)

"Aujourd'hui, j'ai fait une vanité, je trouvais ça marrant de revisiter le côté classique de la peinture sous forme de vanité en proposant une vision plutôt décalée", commence la street-artist Kashink qui réalise depuis neuf heures du matin une gigantesque fresque au 76 rue Bobillot dans le 13ème arrondissement de Paris.

Gâteaux, rouge à lèvres, mascara, fruits ou encore personnages aux yeux multiples – que l'on retrouve dans la plupart de ses fresques et qui permettent d'exprimer deux émotions en même temps – le tout avec l'univers très coloré propre à Kashink, cette nouvelle fresque est partie d'un hommage à Niki de Saint Phalle :

Je me suis intéressée aux autres femmes artistes sachant qu'elles sont moins nombreuses que les hommes. Et lorsque je suis allée à l'expo, j'ai découvert plein de choses dans sa peinture que je ne connaissais pas. J'ai eu envie de réutiliser les symboles vachement forts qu'elle utilise de manière décalée.

L'idée c'est d'utiliser des symboles qui sont faciles à comprendre et qui sont presque naïfs parfois et de les présenter d'une manière à illustrer des propos sérieux parce que la vanité fait appel à la finitude, à la fin de la vie, au côté éphémère.

Éphémère comme le street-art... D'ailleurs, sa nouvelle fresque vient recouvrir celle de Seth et Babs réalisée en 2013, qui questionnait justement la pérennité de leur œuvre avec une mise en abyme de la réalité.

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"L’idée c’est d’utiliser des symboles qui sont faciles à comprendre et qui sont presque naïfs parfois et de les présenter d’une manière à illustrer des propos sérieux", Kashink. (Crédits Image : Anaïs Chatellier)

Quelques jours après la journée mondiale des droits des femmes, c'est aussi l'occasion d'aborder le thème de l'appropriation de l'espace urbain par les femmes. C'est du moins l'idée du projet Women's forum street art, organisé par le Women's forum for the economy and society et dont le but est "de promouvoir et valoriser les femmes dans le domaine de l'art", nous explique Nathalie Rault, chargée de communication digitale pour le forum mondial et initiatrice de ce projet, soutenu par la mairie du 13ème et par l'Institut Culturel de Google.

Consciente que les femmes street-artists existent, mais qu'elles sont parfois moins reconnues ou moins médiatisées que leurs homologues masculins, Nathalie Rault et l'équipe du Women's forum ont donc décidé de mettre en avant plusieurs femmes street-artists dans le monde entier. C'est donc tout naturellement que Kashink a accepté de participer à ce projet, même si pour elle, être une femme dans le monde du street-art n'a jamais été vraiment un problème :

Si tu attends des autres street-artists qu'ils reconnaissent ton travail, tu seras forcément déçue ou tu seras confrontée à des réactions auxquelles tu ne t'attendais pas. Si tu n'attends rien, alors tu n'es pas déçue. Je n'ai donc pas été déçue ! D'autant plus que j'ai rencontré des gens qui m'ont plutôt encouragée.

"On n'attend pas d'une femme qu'elle ait une moustache"

Attirée par l'utilisation de la bombe, Kashink se met réellement à peindre sur les murs il y a neuf ans. "Quand j'ai commencé le graf, il y avait les tagueuses pures et dures vandales, qui faisaient des trains, des autoroutes, ou alors des nanas qui faisaient des trucs girly avec des styles hyper complets, comme Miss Van ou Fafi. Je ne me reconnaissais dans ni l'un ni l'autre. Je me suis dit pourquoi pas développer autre chose et m'affranchir des codes !".

Aussi bien inspirée par des artistes qui ont marqué l'art contemporain comme le duo britannique Gilbert et George ou le sculpteur colombien Botero, que par l'artisanat, ses voyages ou encore "la coiffure d'une nana dans le métro", "la tenue d'un gars, sa manière de se tenir", Kashink – dont le pseudonyme provient d'une onomatopée dans une bande dessinée – n'aime décidément pas rentrer dans les cases.

"On n'attend pas d'une femme qu'elle ait une moustache", Kashink. (Crédit Image : Anaïs Chatellier)

"On n'attend pas d'une femme qu'elle ait une moustache", Kashink. (Crédits Image : Anaïs Chatellier)

C'est aussi pour cela que tous les matins, elle dessine au crayon une petite moustache fine au-dessus de ses lèvres. Moustache au départ portée sporadiquement pour "jouer avec la représentation féminine" et qui deviendra rapidement un élément indissociable du personnage, un moyen d'assumer aussi bien son côté garçon manqué que sa coquetterie.

On n'attend pas d'une femme qu'elle ait une moustache, on attend d'elle qu'elle ait deux traits symétriques au niveau des yeux ou des sourcils, mais pas du tout au niveau de la bouche et je trouve ça drôle de remettre en cause cette ornementation qui est complètement absurde, d'être là (au niveau des yeux) c'est bon mais d'être là (au-dessus de la bouche) c'est pas bon.

C'est une manière de dire "qu'est-ce qu'on attend de moi dans cette société en tant que femme ?", une manière de se moquer un peu de la société.

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50 cakes of gay

C'est surtout cela qui a poussé Kashink à peindre sur les murs : "Ça m'est venue comme une évidence que faire du street-art permettait de partager des idées". Ainsi, lorsqu'en 2012, elle regarde avec grand étonnement toutes les manifestations contre le mariage pour tous, elle décide de monter le projet 50 cakes of gay en peignant plus de 300 "gâteaux pour tous" de Miami à Berlin en passant par Los Angeles, l'Espagne ou encore l'Autriche et bien évidemment la France.

J'avais trouvé ça hyper choquant que dans un pays comme le nôtre des personnes mettent toute leur énergie en manifestant pour que d'autres gens n'aient pas de droits en France. L'idée du gâteau est alors venue car tout le monde a de bons souvenirs avec les gâteaux, que ce soit les mariages, les anniversaires, c'était plus facile de susciter l'empathie par ce biais-là.

Un des gâteaux du projet 50 cakes of gay. (Crédit Image : Kashink)

Un des gâteaux du projet 50 cakes of gay. (Crédits Image : Kashink)

Il est environ 17h, la sonnerie de l'école à côté retentit et plusieurs écoliers s'arrêtent pour observer la street-artist finir sa fresque, sur laquelle on aperçoit d'ailleurs un gâteau, écho de son projet. "Tu vois, l'avantage d'avoir à disposition ce genre de mur, c'est que je peux prendre mon temps, les gens peuvent me poser des questions, alors que quand tu fais quelque chose d'illégal, tu sais jamais ce qui peux arriver !", raconte la street-artist avant d'ajouter :

Je ne pourrais pas m'empêcher de peindre dans la rue pour autant. À Paris c'est mon deuxième mur légal, le premier je l'ai fait il y a quelques mois et pourtant ça fait 9 ans que je peins !

Petites filles comme garçons contemplent ainsi l'artiste en train de fignoler les derniers détails, tiraillés par la timidité de s'approcher davantage et l'envie d'aller y voir de plus près. Un passant lâche alors : "C'est pas mal, il est où le mec qui a fait ça ? Ah c'est une femme..." Un autre n'hésite pas à assurer : "En même temps, c'est très coloré, ça se voit que c'est fait par une femme".

À ce sujet, Kashink aimerait seulement que "le fait d'être une femme artiste ne soit même pas quelque chose qui intrigue ou qui soit un sujet d'argumentation, de débat, que ce soit juste naturel". Ce qui est sûr, c'est que cela ne l'empêchera pas de continuer à peindre des gâteaux à travers le monde.

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"À Paris c'est mon deuxième mur légal, le premier je l'ai fait il y a quelques mois et pourtant ça fait 9 ans que je peins !", Kashink. (Crédits Image : Anaïs Chatellier)