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Traditions, Hokusai et yakuzas : rencontre avec Horiyoshi III, illustre maître-tatoueur japonais

De par sa technique complexe et son association au crime organisé, le tatouage traditionnel japonais fascine. Autrefois utilisé comme marque infâme pour identifier les criminels, l’irezumi retrouve peu à peu son éclat au sein de la culture nipponne. Pour mieux comprendre cet art aussi ancestral que controversé, je suis allée à la rencontre d’Horiyoshi III, un des plus grands maîtres-tatoueurs de l’archipel.

Horiyoshi III dans son salon à Yokohama (crédit image : Naomi Clément)

Le salon de tatouage d’Horiyoshi III ne ressemble en rien à ceux que l’on a l’habitude de fréquenter en Europe, où les amateurs d’encre se bousculent au portillon. Loin des lieux aseptisés "à l’occidentale", le salon d’Horiyoshi III, qui se situe au premier étage d’un petit immeuble discret de Yokohama, ville située à 30 kilomètres au sud de Tokyo, s’apparente plutôt à la pièce principale d’un appartement, avec ses CD empilés sur une étagère, ses cadres maladroitement suspendus au mur, son immense bibliothèque et ses objets amassés çà et là au fil du temps. Et, Japon oblige, il est impératif de retirer ses souliers une fois le seuil franchi.

Après m’avoir gentiment prêté une paire de pantoufles confortables, le tatoueur m’invite à m’installer en face de lui. "Plus proche, n’aie pas peur de venir observer de près", me souffle-t-il. Assis en tailleur sur son tatami, préparant ses encres et son dermographe, Horiyoshi III s’apprête à finir quelques détails sur les jambes de John, un steward anglais dont il ne s’agit pas vraiment de la première visite.

Le corps de John est aujourd’hui quasi entièrement recouvert de motifs issus des estampes japonaises : des carpes, des dragons, des vagues, sans oublier les traditionnelles fleurs de sakura (cerisiers, en japonais). "Cela surprend mes collègues quand je leur montre ce qui se cache sous mon costume. Ça impressionne beaucoup les filles, d’ailleurs", s’amuse-t-il.

Le buste de John, peuplé des images des estampes japonaises, réalisé par Horiyoshi III © Naomi Clément

Le buste de John, peuplé de motifs inspirés des estampes japonaises réalisés par Horiyoshi III (crédit image : Naomi Clément)

Si John a profité de son escale au Japon pour s’aventurer sous les mains expertes d’Horiyoshi III, c’est que ce dernier est passé maître dans l’art du tatouage traditionnel japonais (que l’on nomme là-bas irezumi), et que sa réputation a depuis longtemps dépassé les frontières de l’archipel nippon : grâce à son talent, il a largement contribué à populariser le tatouage japonais dans les années 1980, redorant sur la scène mondiale le blason d’un art encore parfois controversé sur ses propres terres.

Du maître à l’élève

De son vrai nom Yoshihito Nakano, ce Japonais de 68 ans a connu sa première confrontation avec le tatouage à l’âge de 11 ans, aux bains publics – un lieu toujours très répandu au Japon, auquel l’accès reste aujourd’hui encore souvent refusé aux tatoués. Fasciné par les films de yakuzas (les membres de la mafia japonaise), dans lesquels les acteurs étaient quasiment tous tatoués, il se met en tête de devenir tatoueur à l’âge de 21 ans :

À ce moment-là, je n’y connaissais rien ; j’ai bricolé une aiguille et je me suis entraîné sur moi, mais ça n’a pas marché. Je me suis donc rendu chez un tatoueur à Yokohama, à qui j’ai demandé de me tatouer. J’ai vu comment il faisait, et je lui ai proposé de me prendre comme apprenti.

Ledit tatoueur de Yokohama n’est autre que celui dont il a finalement hérité le nom : Horiyoshi, un des grands maîtres les plus respectés. Si la grande majorité des tatoueurs, qu’ils soient japonais, français ou américains, ont été formés par d’autres plus vieux et expérimentés qu’eux, peu ont cependant conservé la tradition qui veut que le maître (re)baptise l’élève.

En France, rares sont les artistes à respecter cette coutume à l’instar de Sailor Roman, mais au Japon la transmission du savoir-faire du tatouage demeure bien plus traditionnelle. Ainsi, Horiyoshi III a à son tour transmis son savoir-faire. À Alex Reinke d’abord, un tatoueur d’origine allemande qu’il a formé quinze ans durant avant de lui attribuer le nom de Horikitsune, et qui représente désormais l’art de l’irezumi à Londres.

Et puis, depuis quelques années, il forme Souryou Kazuyoshi Nakano, son propre fils, dont il a visiblement du mal à me parler ("Vous parler de mon fils c’est comme parler de moi : c’est une introspection. Si j’en parle en bien je suis gâteux, si je le critique c’est dur pour lui."). Et effectivement, lorsque je lui demande si Souryou Kazuyoshi sera le digne héritier de la lignée Horiyoshi, le père, critique et exigeant, tranche :

Je ne sais pas s’il arrivera au niveau pour être Horiyoshi IV.

Des tatouages codifiés

Le niveau, il faut effectivement en acquérir un sacré avant de passer maître dans cet art complexe qu’est l’irezumi. Pratique ancestrale, le tatouage japonais se réalise traditionnellement à l’aide d’un bâton de bambou au bout duquel sont implantées de multiples aiguilles (dont le nombre et l’épaisseur diffèrent selon le rendu désiré).

Pratiqué à la main (tebori), il est réputé pour être long, fastidieux, et par conséquent très douloureux (plus de trois cents heures sont nécessaires à la réalisation d’une pièce intégrale, selon Horiyoshi III). La forme que prend le tatouage est également très rigoureuse, puisqu’elle permet aux motifs de rester cachés (kakushibori), créant sur le corps une sorte de costume à même la peau en laissant vierges les mains, les pieds, le cou, et une bande centrale au milieu du torse.

"Le tatouage occidental est beaucoup plus libre et aléatoire, analyse Horiyoshi III. Mais les Japonais n’aiment pas cette liberté, ils préfèrent évoluer dans un cadre strict, défini. Il y a même des règles très précises pour mourir [le suicide rituel du seppuku, ndlr]. Le cadre, la forme, c’est fondamental."

Konbini-irezumi

Selon la tradition japonaise, le tatouage respecte un cadre strict et prend la forme d’un costume.

Enfin, dernier point essentiel de la pratique, les motifs dont elle s’imprègne. Ces derniers représentent systématiquement des scènes et des créatures issues des ukiyo-e, ("images du monde flottant"), les estampes japonaises. Nées au XVIIe siècle, ces illustrations sont depuis toujours la plus grande inspiration des maîtres-tatoueurs japonais. Ainsi, carpes, vagues, dragons, samouraïs et autres fleurs de cerisiers peuplent le corps de ces tatoués. Horiyoshi III conte ses principales inspirations :

J’adore Hokusai ainsi que les shunga [gravures érotiques, ndlr] de la période Edo, parce qu’ils sont assez raffinés. J’aime presque tout. En revanche, je n’aime pas les tatouages grossiers et vulgaires, mais c’est une préférence subjective.

Malgré toutes ces règles très strictes qui façonnent depuis des siècles la grande histoire de l’irezumi, Horiyoshi III s’est octroyé quelques libertés. Si son travail a été reconnu pour ses œuvres à mains levées, piquées aux aiguilles, il a été l’un des premiers à introduire le dermographe dans ce monde plein de traditions (même s’il tient à préciser que le tatoueur "Horigoro l’a fait avant [lui]").

Surtout, Yoshihito Nakano fut le premier à avoir instauré une convention de tatouage à Tokyo – non sans mal, car le gouvernement considère encore souvent ces regroupements comme des réunions mafieuses. Grâce à toutes ces initiatives, les jeunes tatoueurs de l’archipel et leurs clients, redécouvrant leur héritage, osent à nouveau arborer des motifs traditionnels aujourd’hui.

Des Aïnous à l’ère Edo : la longue ascension du tatouage japonais

Mais d’où provient cet héritage ? Selon de nombreux écrits, les premiers tatouages sont apparus au pays du Soleil Levant chez les Aïnous, un peuple aborigène du Nord de la péninsule, dont la pratique du tatouage était ornementale et exclusivement féminine. Chez eux le tatouage était l’apanage des femmes, qui se tatouaient les lèvres et leur pourtour, leur confèrent un curieux aspect moustachu.

Des femmes aïnous et leur tatouage Crédit image : photo 1 / photo 2 / photo 2

Des femmes aïnous et leur tatouage - Sources image : photo 1 / photo 2 / photo 3

Mais le tatouage fut aussi au Japon, pendant de longs siècles, synonyme de châtiment, servant à marquer les criminels. Au XVIIe siècle, l’idéogramme "chien" pouvait ainsi être tatoué sur le front des scélérats, et il n’était pas rare que les délinquants de Kyoto soient marqués d’une double barre sur le haut du bras.

Peu à peu cependant, le tatouage au Japon connaîtra une nouvelle fonction, marquant le début de sa prospérité et de sa magnificence. Le livre Peau de brocart, le corps tatoué au Japon du Français Philippe Pons (une référence en matière de tatouage japonais, malheureusement quasi introuvable aujourd’hui), décrit parfaitement cette transition :

C’est dans la première moitié de l’époque Edo [1603-1868, ndlr] que le tatouage changea progressivement de signification : il demeura un signe d’opprobre (le marquage du criminel "irezumi no kei"), mais tendit progressivement à devenir aussi ornemental.

Le tatouage d’amour apparu dans les quartiers de plaisirs et le camouflage de la flétrissure d’un tatouage infamant par les criminels en le fondant dans une composition décorative amorcèrent une évolution qui allait en faire au début du XIXe siècle un emblème d’identité plébéienne.

Le tatouage infamant © Extrait du livre de Tamabayashi Haruo, "Bunshin hyakushi)

Le tatouage infamant (Extrait du livre de Tamabayashi Haruo, "Bunshin hyakushi")

À partir du XIXe siècle, le tatouage japonais va ainsi connaître son âge d’or. Le peuple est épris d’une véritable frénésie à l’égard de la pratique, inspiré par les estampes d’Hokusai ou de Kuniyoshi, et encouragé par les ouvrages et les pièces de kabuki, dans lesquels d’honorables bandits recouverts de dessins encrés frondent l’autorité corrompue. Les classes inférieures, frustrées et hostiles à l’égard du pouvoir shôgunal en place, cherchent alors un moyen d’exprimer leur courage : le tatouage devient le médium grâce auquel elles défient Tokugawa et s’affirment.

Une pratique encore mal perçue au Japon ?

Mais avec l’instauration de l’ère Meiji en 1868, le tatouage devient prohibé, et la répression est sévère pour quiconque souhaite se tatouer. Retrouvant droit de cité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le tatouage ne brille plus vraiment de mille feux comme au temps de l’ère Edo : s’il s’est certes maintenu clandestinement pendant sa période de proscription, il est désormais frappé d’opprobre et abusivement confondu avec la pègre locale, les yakuzas.

Apparus il y a environ trois siècles, les yakuzas se veulent les dignes héritiers des samouraïs. À leurs débuts colporteurs (tekiya) et joueurs ambulants (bakuto), ils sont aujourd’hui à la tête d’un véritable empire souterrain, aussi riche que puissant, et flirtent allègrement avec l’extrême droite nippone. Maîtrisant le business des jeux, de l’immobilier ou encore de la prostitution, ils fonctionnent sur le système inflexible de l’oyabun-kobun, qui consiste en une loyauté indéfectible entre le maître d’une bande de yakuzas et ses "enfants", ses nouveaux membres. Des membres dont la plupart arborent de gigantesques tatouages, en symbole de courage et de puissance.

Au départ pratique populaire sous l’ère Edo donc, l’irezumi s’est ainsi peu à peu vu massivement adopté par les yakuzas. À tel point qu’aujourd’hui, beaucoup associent naturellement la pratique de l’irezumi aux mafieux et à la criminalité. Une fabrication dangereuse des médias selon Horiyoshi III :

Les tatouages ne sont évidemment pas réservés aux yakuzas, c’est une fabrication des mass media. Il y a des yakuzas sans tatouages et des tatoués qui ne sont pas yakuzas ! Lui par exemple [il désigne John, le client, ndlr] n’est pas un yakuza. Un chercheur a étudié les rapports entre les tatouages et les criminels : 30% des criminels incarcérés étaient tatoués, 70% non. Les non-tatoués commettent donc plus de délits.

Mais l’opinion publique associe toujours tatouage et criminalité. C’est une grave erreur. Je le dis à chaque interview, mais les mass media ont fait du tatouage un symbole de la criminalité. Je ne fais pas le poids contre eux. J’aimerais qu’on regarde plus la réalité.

"Les yakuzas sont très utiles en temps de crise grave"

Ce qu’Horiyoshi III déplore surtout, c’est l’image négative associée aux yakuzas. Si ces derniers sont surtout médiatisés pour leurs pratiques criminelles (meurtres, intimidation, trafics illégaux…) et leur implication dans l’économie japonaise, notre tatoueur (dont la légende veut qu’il ait, plus jeune, fait partie d’un gang mafieux) tient à rappeler leurs actions philanthropes, en accord avec leurs valeurs traditionnelles (dévotion, générosité, protection des plus faibles) :

On accuse tout le temps les yakuzas mais lors de Fukushima, les politiciens ont mis trois jours à réagir alors que les yakuzas ont organisé de l’aide le jour même. Les yakuzas sont très utiles en temps de crise grave. Alors que les politiciens sont nuls. Ils ont apporté de la nourriture, des couvertures, du lait en poudre pour les bébés, en voiture, en camion, en bateau… On n’en parle jamais de ça, on ne parle que des bagarres, des meurtres, etc. Ça n’est pas la liberté de la presse, c’est de la désinformation.

Pour Horiyoshi III, les yakuzas incarnent d’autres valeurs que celles décrites par les médias. Sortes de Robin des bois des temps modernes, ils sont dépeints par de nombreux artistes japonais comme des bandits romantiques, comme dans les films de la Toei, que cite notre tatoueur.

Deux affiches de films réalisés par le studio Toei, sur lesquelles les acteurs incarnant des yakuzas exposent leurs tatouages © studio Toei

Deux affiches de films réalisés par le studio Toei, sur lesquelles les yakuzas sont des héros romantiques (crédit image : studio Toei)

Un art attaché à ses vieilles étiquettes ?

À l’heure où beaucoup, notamment en Europe, considèrent le tatouage comme une forme d’art à part entière qui a cessé d’être associée aux "mauvais garçons", Horiyoshi III semble prendre le ruisseau à contre-courant. Pour lui, dès lors que le tatouage quitte son cocon de pratique marginale, il perdrait de sa puissance, de son essence. À ce sujet, il commente :

Quand le tatouage devient purement artistique, sans aucune connotation sociale (qu’il n’est plus le symbole d’être en marge de la société), il perd de sa force. Certains disent que c’est de l’art, d’autres non ; c’est une question de goût et d’opinion. Mais il n’y a pas beaucoup d’autres champs artistiques qui comportent autant ce côté marginal et antisocial.

Les gens le ressentent d’ailleurs, et c’est ça qui les attire dans le tatouage. C’est quelque chose qui n’a pas besoin d’être expliqué, on le comprend immédiatement. Et c’est bien comme ça. Par exemple, vous êtes un peu inquiète de venir ici parce que les tatouages, c’est "un truc de yakuzas". C’est ça, la force du tatouage, c’est de là que vient son aura.

Voilà donc, sans doute, la clé du succès du tatouage traditionnel japonais, la raison pour laquelle il fascine tant depuis des décennies : un jeu d’équilibriste risqué et habile, entre sombre association aux yakuzas, ancienneté de sa pratique et magnificence de son art. Longue vie à l’irezumi.

Remerciements : Horiyoshi III, Amine Boubguel et Kotone.

À lire -> Entretien : Jake Adelstein, le journaliste qui a passé 10 ans dans le milieu des yakuzas

Par Naomi Clément, publié le 08/12/2014