On a discuté avec Aranya Johar, le nouveau visage du féminisme indien

Véritable phénomène en Inde, la jeune Aranya Johar est devenue en quelques mois le nouveau visage du féminisme dans son pays. En s’attaquant à tous les tabous qui entravent les femmes, elle se fait aujourd’hui le porte-voix de sa génération. On a eu l’occasion d’échanger quelques idées sur Skype avec elle !

(© Aranya Johar/Instagram)

Difficile de croire que l’on s’adresse à une jeune femme tout juste majeure tant celle-ci nous surprend par sa lucidité, son intelligence et sa repartie. Aranya Johar vit à Khar, dans la banlieue de Mumbai, et grâce à des slams engagés et un brin provocants, elle est, à seulement 18 ans, en train de devenir le nouveau visage du féminisme en Inde. Alors qu’elle vient d’intégrer l’université de Mumbai, où elle étudie la philosophie et l’anglais, Aranya affiche une grande sérénité, mais derrière ce calme apparent et son rire discret, on sent l’engagement féroce de cette jeune femme. Sur tous les fronts depuis le début de l’année, la poétesse a déjà un emploi du temps bien chargé, et il nous a même été difficile de réussir à trouver un créneau pour pouvoir l’interviewer.

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C’est en mars 2017 qu’Aranya se voit propulsée sur le devant de la scène européenne 2.0, à la suite d’une performance très remarquée, intitulée A Brown Girl’s Guide to Gender, à l’occasion du concours de poésie Unerase Poetry, un événement qui se tient à Mumbai et a pour vocation de promouvoir la poésie anglophone et hindie.

À travers cette performance de deux minutes, Aranya aborde successivement l’obsession de la société indienne pour la virginité, le profond dégoût des hommes pour les règles, mais aussi les terribles affaires de viol qui ont frappé l’Inde ces dernières années. La jeune prodige n’en est pourtant pas à son coup d’essai et arpente les scènes de Mumbai depuis ses 13 ans. Alors que la plupart des jeunes de son milieu se soucient davantage du sort de leur hygiène dermatologique que de l’avenir du monde, on peut se demander comment est né cet engagement chez Aranya. On a eu la chance de parler avec elle sur Skype, quelques semaines après sa rentrée des classes.

Une famille très libérale

"Ma mère m’aidait à m’incruster aux soirées de performance, alors que je n’avais pas encore l’âge d’y aller. Elle savait pertinemment que je mentais en permanence sur mon âge."

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Dès le début de notre échange, on comprend très rapidement qu’Aranya n’a pas grandi dans une famille conservatrice. Bien au contraire : "Dans les bars où je me produisais, chaque personne qui passait sur scène se voyait offrir un shot gratuit par le bar. Comme je n’avais que 13 ans, c’était ma mère qui montait sur scène pour le boire à ma place !" Dans un pays où la vente d’alcool est très encadrée – dans certaines régions, il faut attendre d’avoir 25 ans pour en consommer –, voilà bien la preuve que notre jeune slameuse vient d’un milieu extrêmement libéral.

Les parents d’Aranya appartiennent à la classe moyenne aisée, sa mère est femme au foyer et son père gère un réseau d’hôtels, ce qui l’amène à effectuer de nombreux déplacements à l’étranger. Avec leurs enfants, ils ont toujours privilégié le dialogue et l’échange. "Le truc génial, c’est qu’on a toujours été incités à échanger sur nos idées et opinions. On m’a donné énormément de choses à lire, à apprendre", raconte la poétesse en évoquant l’atmosphère stimulante qui lui a permis d’ouvrir les yeux sur la réalité de son pays. "On a toujours été très critiques concernant la politique indienne. Il y a tellement de choses qui ne sont pas exploitées, on pourrait mieux faire !", s’exclame-t-elle.

Faire partie d’un milieu privilégié ne signifie pas pour autant que l’on est déconnecté du réel. Ainsi, Aranya précise : "Je pense qu’il est important que je sois consciente de mes avantages, du fait que je ne serais pas en mesure de faire ce que je fais si je venais d’un milieu défavorisé." Elle qui fréquente depuis son plus jeune âge les écoles anglophones de Mumbai n’a connu aucun tabou avec ses parents, avec lesquels elle parle librement de sexe ou de ses petits copains. "J’ai envie d’utiliser ma voix pour toutes celles et ceux qui sont contraints de rester silencieux", dit-elle.

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Les garçons n’aiment pas les règles

La performance d’Aranya A Brown Girl’s Guide to Gender s’ouvre sur cette phrase : "Le premier garçon qui m’a tenu la main m’a expliqué que les garçons n’avaient pas envie d’entendre parler des saignements vaginaux." Une histoire vécue ? Parfaitement ! C’est à l’âge de 12 ans que la poétesse en devenir a pris conscience que la liberté de parole à laquelle elle était habituée depuis sa tendre enfance n’était pas monnaie courante.

Un jour, alors qu’Aranya avait rendez-vous avec un nouveau garçon de sa classe qui lui plaisait beaucoup, elle est arrivée en retard. "Je lui ai expliqué que j’avais mes règles et que mon ventre me faisait super mal", nous raconte-t-elle. Le jeune garçon l’a alors dévisagée, lui répondant qu’il n’avait pas du tout envie d’entendre parler du sang qui coulait de son vagin. Le pire c’est qu’à cet âge-là, Aranya culpabilise, se dit qu’elle n’aurait pas dû être si franche. Ce n’est que plus tard qu’Aranya a réalisé que la réaction de son camarade n’était pas normale :

"Mon frère m’achète mes tampons et va me chercher des médicaments quand j’ai mal. J’étais partie du principe que tous les garçons étaient comme lui", explique-t-elle.

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Elle évoque alors la responsabilité de Bollywood qui "fait en sorte que les films soient attrayants pour les hommes et non pour les femmes, qui se doivent d’être physiquement attirantes et irréprochables". Ne plus avoir honte, c’est son combat principal. "J’espère qu’on nous donnera un jour l’opportunité d’en parler ouvertement, mais surtout de pouvoir vivre dans un monde où l’on peut saigner avec fierté", explique-t-elle dans une vidéo intitulée To Bleed without Violence (Saigner sans violence), enregistrée à l’occasion de la Journée de l’hygiène menstruelle en Inde.

Virginité et sexualisation de la femme : un paradoxe de la société indienne

Cependant, les règles ne sont pas l’unique cheval de bataille d’Aranya. Un paradoxe qui anime l’Inde, et bien d’autres pays d’ailleurs, l’indigne tout particulièrement. Ce paradoxe consiste à sacraliser la virginité des jeunes femmes tout en considérant que "les vagins ne sont faits que pour être baisés, les seins juste à être sucés", ainsi qu’elle le dit sans détour dans sa performance de mars dernier. Car en Inde, le Graal pour une famille qui cherche à marier son fils, c’est de trouver une jeune fille vierge. "Si jamais, pour n’importe quelle raison, le jeune mari a le sentiment que sa femme ne l’est pas, il peut annuler le mariage, sur un simple doute !" Néanmoins, elle n’accable pas ses congénères masculins, mais la société tout entière qui "apprend aux garçons qu’il faut se marier avec une vierge mais, en même temps, les incite à coucher le plus tôt possible." "Les pouvoirs publics ont une vraie responsabilité là-dedans", explique-t-elle.

Elle nous raconte par exemple que le Premier Ministre indien, Narendra Modi, en campagne l’année dernière, avait fait de l’éducation sexuelle auprès des jeunes adolescents un élément essentiel de son programme. Depuis son élection, l’éducation sexuelle est effectivement enseignée dans les écoles publiques "mais les mots 'sexe', 'vagin' ou 'pénis' sont interdits pendant les cours", précise Aranya. Par ailleurs, les leçons se bornent à la description de l’accouplement comme un phénomène biologique ou à expliquer les étapes de la grossesse sans jamais sensibiliser les jeunes aux questions des maladies sexuellement transmissibles ou à la contraception. "En niant que les adolescents puissent avoir des relations sexuelles, on les incite à avoir des comportements à risque !", s’indigne la jeune poétesse.

Choquer pour se faire entendre

Quitte à choquer son auditoire, Aranya estime donc qu’il est nécessaire d’utiliser un langage explicite. "C’est vrai que les Indiens ne sont pas habitués à ce genre de langage, mais c’est un moyen pour moi de capter l’attention, de me faire entendre", explique-t-elle. Après sa performance durant Unerase Poetry, son succès à l’étranger l’a surprise : "Je ne pensais pas que mon texte allait avoir autant d’écho dans des pays comme la France ou l’Allemagne, des pays où mon propos est a priori moins novateur." Et en Inde ? "J’ai eu de très bons retours, j’ai reçu beaucoup de messages de soutien. Bizarrement ce n’est pas l’utilisation du mot 'fuck' qui a choqué mais celle du mot vagin, qui est pourtant un terme anatomique !"

Sa vidéo, postée sur la page Facebook d’Unerase Poetry à l’occasion de la Journée de la femme, est devenue virale. En Inde d’abord, puis dans le monde entier. Cependant, malgré sa volonté de s’adresser aux plus défavorisés, Aranya a choisi de s’exprimer en anglais alors que l’hindi est la langue la plus parlée du pays. "Je ne parle pas bien l’hindi, pas suffisamment pour m’exprimer de la même façon qu’en anglais. Et puis, si je veux toucher un public qui dépasse les frontières, l’anglais est plus approprié", se justifie-t-elle.

Si Aranya se considère comme provocatrice, elle est avant tout une jeune féministe passionnée par son époque et ses enjeux. "Être féministe signifie vouloir que les hommes et les femmes aient des opportunités identiques. Par exemple, la Constitution ne prévoit rien si un homme est harcelé sexuellement au travail. Le féminisme n’est pas contre les hommes, il est avec les hommes", explique-t-elle alors qu’on lui demande de définir le terme. Impossible de parler de féminisme et de droits des femmes sans évoquer le documentaire India’s Daughter (2015), qui traite du viol collectif et du meurtre de Jyoti Singh, une jeune étudiante indienne de New Delhi. Cette affaire avait bouleversé le pays.

Aranya, qui fut profondément marquée par cet événement raconte : "J’avais 13 ans à l’époque de cette affaire, c’était vraiment hyperfort. C’était la première fois dans l’histoire de notre pays qu’une affaire de viol faisait la une des journaux." L’affaire, puis le documentaire ont permis de mettre en lumière la condition désastreuse des femmes en Inde, où une femme se fait violer toutes les vingt minutes. "C’était encourageant de voir que ça touchait autant la population. Malheureusement, la question qui revenait le plus souvent était de savoir comment elle aurait fait pour se marier si elle avait survécu au viol… Jyoti a été violée par six hommes à l’arrière d’un bus et on se posait des questions sur un hypothétique mariage !", finit par lancer la jeune femme.

Au-delà des questions de genre, Aranya se passionne avant tout pour sa génération, les millennials, à laquelle elle a récemment consacré une conférence TED à Mumbai. "Je suis persuadée que notre génération peut vraiment changer les choses. En s’appropriant toutes les technologies à notre disposition, on va pouvoir créer un monde différent." Comme lorsqu’il s’agit du corps de la femme, Aranya s’attaque à de nombreux sujets encore polémiques en Inde sans aucun détour, sans aucun tabou : le suicide, la maladie mentale, les droits LGBTQ+, rien ne l’arrête.

Entrée à l’université il y a quelques semaines, Aranya a choisi d’étudier la philosophie et l’anglais. Elle se passionne pour cette langue qui est à l’origine de tellement de choses, de la révolte de son peuple aux merveilles de la littérature. Ce qu’elle aimerait faire plus tard ? "Un métier qui me permettrait d’atteindre les gens, de les toucher. L’idée serait de devenir journaliste voire professeur d’anglais." On trouve la réponse bien trop raisonnable pour cette jeune femme au talent indéniable. Elle finit par lâcher : "Évidemment, le rêve absolu serait de pouvoir vivre de la poésie." Quelque chose nous dit qu’elle y parviendra sans effort, allez savoir pourquoi !

Par Matthieu Maurer, publié le 09/08/2017

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