"Red Vaporz" : un documentaire qui dévoile les visages du graffiti russe

Entre vodka et bombes de peinture, les deux réalisateurs français Vasco Lopez et Nicolas Delpeyrou sont partis à la rencontre de la scène russe street-art et graffiti. Le documentaire s'appelle Red Vaporz, il offre un éclairage instructif sur une scène méconnue. 

Medboy à l'oeuvre - Crédit Image Mathieu Mamousse

Medboy à l'oeuvre - Crédit Image Mathieu Mamousse

Ils sont partis de rien ou presque, si ce n'est de l'envie de faire un documentaire sur le mouvement de leur cœur : le graffiti. Pendant un mois Vasco Lopez, 25 ans, et Nicolas Delpeyrou, 29 ans, sont partis en Russie. Les deux Français originaires du Sud de la France ont troqué coquillages et crustacés pour aller à la rencontre des villes russes, de leur gigantisme, et des graffeurs qui s'efforcent de les dompter.

Publicité

Ils rapportent dans leurs bagages Red Vaporz, un documentaire d'une demi-heure qui introduit cette nouvelle génération d'artistes tournés vers l'avenir, le doigt toujours sur le caps. Pas puriste pour un sou,  il est une habile présentation d'une scène encore méconnue. Car derrière le défunt Pavel 183, ou encore le Cho Crew, propulsés têtes de gondole du graffiti russe, se cache une foule d'artistes talentueux.

Vodka, Poutine et graffiti

Situation initiale, l'ignorance et la distance : "Pour moi, la Russie se résumait à deux mots : Poutine et alcool", commente Nicolas au cours de l'interview que les deux compères ont bien voulu nous accorder. Puis se développe une envie : "A partir de là on s'est dit pourquoi ne pas aller voir ce qu’il se passe réellement là-bas." Comme un coup de tête.

Red Vaporz appartient à cette trempe de documentaires. De ceux qui posent uniquement les bonnes questions et qui bâtissent autour d'une intuition. C'est ainsi que les deux Français se sont retrouvés sur le tarmac de l'aéroport de Moscou avec une idée en tête : filmer et interviewer les principaux acteurs de cette scène graffiti russe.

Publicité

RAYONS - Capture d'écran de la vidéo

RAYONS - Capture d'écran de la vidéo

Pendant un mois, en immersion, les deux jeunes hommes sont passés d'artiste en artiste, de ville en ville, ont enchaîné les canettes de Baltika 7, la bière locale, pour passer outre les problèmes de compréhension (aucun des deux ne parlait la langue de Tolstoï) et rapporter des images ainsi que des témoignages.

Une déambulation savamment organisée en amont autour de la quinzaine d'artistes que les deux compères avaient sélectionnée sur Internet. En fonction de la qualité de leur démarche, bien sûr, ou de leur propension à répondre.

Publicité

Résultat, Red Vaporz présente leur parcour, leurs peintures et offre une vision "métissée" du mouvement : des plus vandales aux plus "artistiques", des plus connus aux plus obscurs, de FLM à Zuk Club en passant Roof 169, SINDIK, Medboy, le Destroyer Crew, ou le collectif Rayons.

Une sélection serrée, avec ses oublis et ses rendez-vous forcément manqués, comme le note Vasco Lopez : "L'absence de Vitaly Sy par exemple, ou encore de Tima Radya est vraiment dommageable car ce sont des artistes vraiment uniques et originaux."

Une ballade en trois villes

Sur place, c'est autour de trois villes que s'est organisé leur périple. Une itinérance nécessaire, rappelle Nicolas Delpeyrou, pour couvrir la réalité d'un mouvement qui s'étale sur un pays grand comme 25 France, mais également pour rencontrer les graffeurs là où ils résident.

Publicité

Dès lors, les deux réalisateurs ont arrêté leur choix sur trois grandes étapes : Moscou, première porte d'entrée du graffiti sur le territoire ; Saint-Pétersbourg, symbole de la grandeur russe ; Iekaterinbourg, enfin, métropole de près d'un million et demi d'habitants qui accueille chaque année le festival de graffiti Stenograffia. Une dernière étape qui s'est "imposée d'elle-même" pour Nicolas Delpeyrou, et ce malgré les kilomètres qui les séparaient de Iekaterinbourg :  "Il se passe beaucoup de choses au niveau du graffiti là-bas. Nous y sommes restés deux semaines sur un mois de voyage. Et honnêtement c’est un peu notre coup de cœur".

Une première histoire du graffiti russe ?

Capturant habilement le présent, Red Vaporz offre également en creux un véritable retour sur la genèse du graffiti en Russie. Une chronologie sur laquelle on avait jusqu'ici assez peu d'éléments.

Comme le note Vasco Lopez, l'histoire du graffiti russe débute après l'explosion du bloc soviétique. Avant, "il n'y en avait pas réellement", confirme Nicolas Delpeyrou.

"Le street-art est une forme de rébellion, une expression de soi-même, qui est propre à tout être humain." – Vasco :  Lopez

Alors que le premier bomb-shop ouvre à Tvar en 1992, les Russes goutent à la liberté d'expression et le graffiti fait ses premiers adeptes. Un engouement qui reste pourtant confidentiel jusqu'aux années 2000 en raison du manque d'un matériel de qualité, comme le note le graffeur moscovite Sindik, interrogé dans le documentaire.

Le nouveau millénaire et la généralisation des NTIC engagent enfin une véritable démocratisation de la pratique : achat de bombes, documentation, tout est désormais à portée de clics. Le boom du graffiti russe est en marche et la scène connaît ses premières figures à l'instar de Dima Oskes, premier graffeur moscovite et organisateur du festival Faces & Laces.

Un mouvement que les deux réalisateurs capturent dans toute sa vivacité, sans pour autant éluder ses atermoiements. À commencer par la question de son identité.

Y a t-il du graffiti russe ?

Car Red Vaporz laisse un sentiment mêlé, entre grande distance culturelle et proximité indéniable. Un état d'esprit qui s'explique si l'on en croit les deux réalisateurs par l'entre-deux dans lequel se trouve actuellement le mouvement en Russie. Entre volonté de créer un lexique propre et regard tourné vers l'Ouest.

Ainsi, si certains s'efforcent de développer un style "russe" en s'inspirant des peintures murales de l'époque tsariste (on pense à un artiste comme Vitae Viazi), ou d'éléments culturels spécifiques – le graffeur Medboy se distingue notamment par l'utilisation de l'alphabet cyrillique dans ses créations – les deux réalisateurs, eux, remarquent plutôt une familiarité avec ce qu'il se passe dans l'Hexagone.

À ce sujet, Nicolas Delpeyrou précise :  "Pour moi, les graffeurs font tous la même chose, et ce pour les mêmes raisons, qu’ils soient russes, chinois, français ou américains." Une "moyennisation" qui a un seul coupable : Internet.  

Vasco Lopez remarque quant à lui cette même ressemblance, mais il nuance. Si là-bas le graffiti est différent, c'est avant tout une histoire de contexte : "Il y a beaucoup d'interdits en Russie et la répression n'est pas la même. Le graffiti n'y a pas la même saveur." 

Par Tomas Statius, publié le 26/05/2014

Pour vous :