"Les Gueules de Paris", une série photo sur les sans-abris de la capitale

Depuis un an, Florian Blc, à peine la vingtaine, photographie les sans-abris de Paris avec son Polaroid pour une série photo intitulée "Les Gueules de Paris". Il nous raconte dix de ses rencontres.

Il était une fois un petit garçon qui ne comprenait pas pourquoi certaines personnes étaient à la rue, sans toit. J'ai aujourd'hui vingt ans et je ne comprends toujours pas pourquoi…

C'est ainsi que se présente Florian Blc, photographe autodidacte en devenir qui n'hésite pas à demander conseil à chaque professionnel qu'il croise. Il porte ainsi un regard jeune, parfois proche de l'innocence, sur un sujet photographique régulièrement exploité, pour des images et des témoignages empreints d'une certaine sensibilité et sincérité.

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Parce que le "Parisien lambda" peut se fondre dans la masse et ressembler à quiconque, les sans-abris ont quant à eux "des "gueules" que l'on n'oublie pas", ou du moins que Florian ne peut oublier. Souvent ignorés voire méprisés par les passants, il a décidé de s'intéresser à eux et d'immortaliser cette rencontre, Polaroid ou Fujifilm autour du cou pour des photos argentiques instantanées. Un, deux voire trois clichés par personne pas plus pour des moments qu'il considère "beaux, simples et émouvants".

"Il m'a fallu du temps avant d'exhiber mes sentiments de peine devant celles et ceux qui m'accompagnent au quotidien", nous confie-t-il. Depuis quelques temps, il est prêt à dévoiler son travail et prévoit même d'éditer un livre d'ici janvier si tout se passe bien. "Une partie des bénéfices sera ensuite donnée à une association appelée La Mie De Pain qui lutte contre les problèmes de précarité en France", précise-t-il. Son rêve ultime serait alors de faire la même chose, cette fois-ci avec "Les Gueules du monde entier".

En attendant, derrière chacune de ses photos se cache une histoire. C'est pourquoi nous lui avons demandé de nous raconter un peu comment ce sont déroulées dix de ses rencontres. "Ce sont des histoires qui à chaque fois me touchent particulièrement. Elles peuvent être tristes ou rigolotes, le contraste est toujours présent", annonce-t-il.

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La Java Bleue

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J'ai rencontré Yasmina dans la gare de Nation. Elle était assise à coté d'un monsieur qui criait et chantait en même temps. Ils étaient tout les deux saouls et rigolaient beaucoup. Les passants et voyageurs du train, comme à leur habitude, évitaient de les regarder.

Sans crainte, je me suis assis à coté d'eux et j'ai commencé à discuter avec elle. Je lui ai parlé de choses sans importance mais je lui ai surtout parlé de Fréhel. C'est une chanteuse française des années 30. Je lui ai parlé de cette artiste car je trouvais qu'il y avait une ressemblance entre elles, mais elle ne la connaissait pas.

J'avais donc décidé de lui faire écouter un morceau avec mon téléphone portable. Nous avons écouté tous les deux une chanson de Fréhel. Entre-temps, l'homme qui était assis à ses côtés s'était levé pour partir. "La Java bleue" n'était sûrement pas à son goût !

Avant de m'en aller et avec sa permission j'ai pris deux clichés d'elle. Yasmina s'est levée pour me saluer et me faire une bise. Quelques semaines plus tard je l'ai revue au même endroit, mais quelque chose avait changé, elle était devenue unijambiste...

Vive la Pologne

Photographie numéro 2

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Dans le quartier de la Bastille à coté d'un café, cet homme me regarde et fixe mon appareil photo. J'ai comme l'impression qu'il sait ce que je vais lui demander.  Je m'approche finalement pour lui parler mais le problème est qu'il ne comprend pas ma langue et que je ne parle pas la sienne.

J'apprends dans nos bribes d'échanges qu'il est Polonais. Je veux absolument garder une trace de ce moment. Je m'apprête à le prendre en photo mais il ne regarde pas mon objectif. Je crie : "Vive la Pologne", il se retourne.

Un paquet de clopes

Photographie numéro 3

Je suis passé une dizaine de fois devant cet homme sans avoir le courage de lui demander de le prendre en photo. Un jour, rue du Temple dans le 4e arrondissement, je suis passé devant lui et il m'a interpellé pour me demander une cigarette.

J'ai tout de suite accepté mais je lui ai dit qu'en échange je voulais le prendre en photo. C'était finalement le moment parfait ! Il a accepté sans vaciller et m'a expliqué que ce n'était pas la première fois que quelqu'un prenait un cliché de lui.

Il m'a aussi dit qu'il ne comprenait pas pourquoi certaines personnes voulaient le photographier. J'ai tant bien que mal essayé de lui expliquer ma vision des choses et il m'a dit comprendre.  Je lui ai donné mon paquet de cigarettes et j'avais ma photographie. Nous étions tous les deux contents…

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L'homme aux oiseaux

Photographie numéro 4

Après plusieurs heures à errer dans Paris, je n'avais fait aucune photographie et je m'apprêtais à rentrer chez moi… Déçu ! Je me suis assis sur les marches de l'Église Saint-Paul, pour fumer une dernière cigarette avant de prendre le métro. Derrière moi, il y avait un homme qui donnait à manger aux oiseaux. Je me tournais sans cesse pour le regarder et il semblait seul. N'était-ce pas un signe ?

Je n'ai pas perdu de temps pour aller lui parler. Je lui ai montré les précédentes photographies que j'avais réalisées les jours passés et qui étaient bien gardées dans mon sac à dos. Je lui ai aussi parlé de mon projet sur "Les Gueules de Paris" . Il m'a dit qu'il trouvait étonnant qu'un jeune homme s'intéresse à lui et aux autres dans son cas.

J'ai trouvé cet homme très attachant et je voulais lui offrir quelque chose à boire dans un café mais il n'a pas voulu. Il ne m'a demandé qu'une seule chose... Lui laisser une des photographies que j'allais prendre. Je lui ai laissé celle qu'il a considérée comme étant la plus belle. Pour moi, elles l'étaient toutes…

Détresse et pot vide

Photographie numéro 5

J'étais à Opéra, quartier connu pour ses boutiques de luxe. Le contraste entre les sans-abris et les beaux magasins était si fort que je n'ai pu m'empêcher durant cette journée de prendre plusieurs photographies.

Ce cliché me touche particulièrement car je me suis assis en face de cette dame pendant quelques minutes et elle restait immobile. Les gens passaient devant elle et restaient impassibles.

Son pot pour récolter de la monnaie était vide. J'ai pris une photographie, lui ai laissé quelques pièces et je suis reparti le coeur tremblant…

Calme et sérénité

Photographie numéro 6

J'étais à Beaubourg avec un ami près de la fameuse fontaine Stravinsky. J'ai aperçu une dame au loin qui était entourée par des sacs et des bagages, dont certains remplis de vêtements.

Elle était installée dans la rue du Cloître-Saint-Merri, elle souriait et avait l'air de se sentir bien. Je n'ai donc pas eu du mal à aller lui parler. Elle s'appelle Jacqueline et elle m'a expliqué qu'elle était à la rue depuis très longtemps et qu'elle changeait souvent de lieu pour s'installer ailleurs.

Au moment de la prendre en photo, après son accord bien sûr, je me suis rendu compte qu'elle fermait les yeux. C'était volontaire de sa part. Elle semblait tranquille et sereine. Quand je regarde cette photographie, je pense aux statuettes de bouddha et au calme qu'elles m'inspirent...

"Il lui manque un chapeau"

Photographie numéro 7

J'ai rencontré Lujza il y a plus d'un an. Je passais souvent le voir. Je l'ai connu avec et sans barbe, avec et sans lunettes, avec et sans chapeau... Le sourire toujours présent au coin des lèvres. Un soir avec un ami, nous lui avons apporté quelques vivres pour se nourrir et il était vraiment très content.

Le lendemain, en me baladant sur Paris, je suis allé le saluer et il m'a donné un chapeau pour me prouver sa reconnaissance. Il était installé à proximité d'un supermarché aux abords du Marais, au même endroit chaque jour. Aujourd'hui, il n'y est plus et j'ignore où il peut être. Mais ce que je sais… c'est qu'il lui manque un chapeau.

L'instant le plus bref

Photographie numéro 8

Je ne suis pas resté longtemps avec ce monsieur, je lui ai demandé une photographie et il m'a demandé de l'argent. C'était dans la rue des Barres. Ce n'était sans doute pas une première fois pour lui, du moins j'imagine. Je lui ai donc donné de la monnaie et j'ai pris mon cliché.

Je ne me suis pas senti à l'aise sur le moment car ce fut extrêmement bref et imprécis… Je voulais en savoir plus sur lui. Un jour, j'ai eu envie d'emmener une de mes photographies à un portraitiste à Montmartre qui s'appelle Gu. Je ne savais pas du tout laquelle choisir. J'ai finalement porté mon choix sur celle-ci.

Aujourd'hui, j'aimerais beaucoup retrouver ce monsieur pour lui offrir son portrait et voir sa réaction.

Alcool et bagarre

Photographie numéro 9

J'ai rencontré ce monsieur dans la rue de Fourcy, dans le 4e arrondissement. Il a un bracelet d’identification, montrant qu’il a été récemment hospitalisé dans une clinique. Ma démarche étant sincère, mon approche ne l’a guère ennuyé.

Pendant quelques minutes, il m'a parlé d’alcool et de bagarre. Et j'ai fini par le couper pour lui parler à mon tour de mon projet photographique. Il s’est mis à m’écouter avec beaucoup d’attention, il était vivement intéressé par ce que je lui racontais et c’était très plaisant.

À ce moment-là, il avait oublié ses péripéties de violence et d’alcoolisation, puis mon projet lui a plu. Je me suis tout simplement retrouvé en face d’un homme qui était à l’écoute, un homme chez qui j’avais suscité de l’intérêt…

Force et émotion

Photographie numéro 10

Cette photo est une des premières que j'ai prises. C'était en face d'un club Quai d'Austerlitz dans le 13e arrondissement.

Il était assis sur un banc et son visage était très marqué… Je lui ai proposé une cigarette et me suis assis à côté de lui. J'avais des tonnes de questions à lui poser, mais je n'arrivais pas à lui dire quoi que ce soit. J'ai été très ému par sa personne, par sa carrure et l'histoire qu'il m'a racontée. En effet, il s'est vite confié après que je me sois assis à ses côtés.

Il m'a expliqué qu'il s'était fait agresser par des jeunes pour une histoire d'alcool et qu'il avait eu très peur… Ce soir-là j'étais avec des amis et je devais le prendre en photo avant de partir pour me souvenir de lui et de son histoire. Aujourd'hui, je revois cette photographie et un an après, je suis toujours autant ému par ce monsieur…

Pour voir davantage de photos, rendez-vous sur la page Facebook ou le Tumblr de Florian Blc.

Par Anaïs Chatellier, publié le 29/09/2014

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