Interview : Ogreoner, l'infatigable globe-trotteur

La boulimie que son nom évoque, Ogre l'applique au graffiti. À 35 ans, cet insatiable globe trotteur parcourt l'Europe depuis près d'une quinzaine d'années avec un style simple, funky et spontané qu'il décline au gré des rencontres et des nombreux festivals auxquels il participe. Nous avons profité d'une courte escale à Paris pour en savoir plus sur son parcours. Rencontre…

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©Nicolas Gzeley

Konbini | Quand et comment as-tu commencé à faire des graffitis ?

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Ogre - J'ai commencé à Lyon en 1995 grâce à un ami qui était déjà dans le graffiti. A l'époque je dessinais beaucoup, surtout des personnages imaginaires ou issus de bandes dessinées. J'ai donc commencé par reproduire mes personnages en grand format pendant deux ou trois ans avant de me lancer dans les lettrages. J'ai fait pas mal de tags et de voies ferrées avant de me concentrer sur des pièces plus travaillées dans les terrains vagues. Je regardais se qui se faisait dans des magazines comme Radikal ou Stylefile et j'appréciais particulièrement les productions de mecs comme Dase DKR, Reso LCF ou Dare TWS.

K |  Tu fais partie de cette générations de writers qui a évolué avec des outils de plus en plus performants, je me souviens notamment qu'à la sortie des bombes Espectro (les premières bombes à proposer des couleurs transparentes permettant des effets de volume inédits), tu maniais ce nouvel outil avec une efficacité redoutable…

Hahaha c'est vieux tout ça ! Au départ je testais un peu tout : des lettrages avec ou sans contours, de la 2D, de la 3D, différents types de personnages… Mais c'est vrai qu'avec l'arrivée des bombes Espectro, mon style et ma technique ont évolué en fonction de ce nouvel outil. Cela donnait un résultat entre la 2D et la 3D, une sorte de faux volume qui faisait légèrement ressortir les lettres du mur.

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C'est rapidement devenu ma marque de fabrique, une façon rapide et efficace d'obtenir un rendu original pour l'époque. Puis l'outil s'est démocratisé et une grande partie de la scène européenne s'est retrouvée avec les mêmes effets dictés par le rendu de cette bombe. Noyé dans la masse, j'ai finalement abandonné cette technique pour revenir à des choses plus classiques, plus graphiques, avec moins de dégradés et plus d'aplats.

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©Ogre

Evolution du lettrage

K |  Tes lettrages aussi sont devenus plus classiques, car à cette époque, ton autre marque de fabrique était d'avoir un bout de lettre éloigné de sa base, on avait l'impression que ton lettrage était éclaté aux quatre coins du mur alors que la plupart des writers travaillaient des pièces plus compactes…

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Cette façon d'étirer mes lettres tout en laissant des espaces vides au milieu de mes lettrages me vient de Boe, un writer allemand aux influences très graphiques. Avec son collectif, les Viagrafiks, ils ont marqué la scène graffiti du milieu des années 2000 avec des fresques très originales, largement inspirées du monde du graphisme, notamment par l'utilisation de formes géométriques et une épuration de couleurs.

De mon côté, je m'inspirais de leur style tout en privilégiant la fluidité et le dynamisme de par mon goût prononcé pour les courbes. Et puis, petit à petit, je suis revenu à des choses plus minimalistes, plus classiques.

Vers la fin des années 2000, j'ai beaucoup fréquenté Roïd, un writer anglais qui s'est immédiatement fait remarquer de par sa façon unique de travailler ses lettres et ses rendus. Un peu comme Boe quelques années auparavant, il représentait une sorte de nouvelle vague dans le graffiti. A ses côtés, j'ai donc commencé à épurer mes lettrages, avec des remplissages plus simples et moins d'effets… Priorité à la lettre !

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Aujourd'hui je continue ce travail d'épuration, j'essaye d'aller à l'essentiel, en utilisant la juste dose de déformation. Je privilégie désormais la lisibilité, bien loin de mes pièces fouillies de l'époque. Je cherche toujours un flow et une dynamique, mais il faut que cela soit simple et lisible.

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©Ogre

K |  Tu es connu pour tes nombreux voyages à travers l'Europe. On t'a vu participer à un nombre incalculable de jams graffiti si bien qu'à un moment, on avait l'impression que tu peignais plus à l'étranger qu'en France. J'ai même rencontré des graffeurs qui étaient persuadés que tu étais espagnol ou allemand…

Hahaha cela ne m'étonne pas ! Ce n'est qu'à partir de 2000 que j'ai commencé à voyager de manière intensive. Mon premier "voyage graffiti", c'était en Allemagne, à Wiesbaden, une ville connue pour être le berceau d'un des plus gros jams de graffiti : le Meeting of Styles. C'est là-bas que j'ai découvert le travail de Boe dont je te parlais tout à l'heure. J'y ai également rencontré Manuel, l'organisateur des Meeting of Styles.

A partir de là, j'ai participé à de nombreux Meetings à travers l'Europe. Cela m'a permis de tisser des liens avec énormément de writers étrangers. J'attache beaucoup d'importance aux rencontres, c'est comme cela que j'ai progressé, en confrontant mon style à celui des autres, en découvrant de nouvelles techniques, de nouvelles façons de faire…

Aujourd'hui je ne pourrais pas me passer de voyager, cela fait partie de ma vie. Rien que depuis le début de l'année, j'ai été deux fois au Danemark, en Allemagne, en Angleterre, en Italie et une fois aux Pays-Bas. Et bien sûr, chaque voyage est prétexte à de nouvelles rencontres et de nouvelles peintures.

La passion des voyages

K |  Saurais-tu définir un style propre à chaque pays que tu as visité ?

Non ce serait enfermer un pays dans un style et aujourd'hui, avec internet, des styles similaires se retrouvent rapidement d'un pays à l'autre. Ce n'est plus comme dans les années 90 où l'on pouvait distinguer des styles différents en fonction des frontières.

Cependant, il y a toujours un petit quelque chose qui représente le style d'un pays. Je pense par exemple au classicisme danois où l'intérieur des lettres est défini par un dégradé de haut en bas, sans trop d'effets par dessus. Les allemands ont pour moi cette rigueur où chacun réfléchi sa pièce en fonction de celle des autres, ce qui donne des ensembles très cohérents.

Quand aux espagnols, ils se distinguent pour moi par une liberté et une fraîcheur propre à leur scène. Ils se fixent moins de limites, s'autorisent des jeux de couleur improbables et gardent malgré tout une esthétique commune. Mais tout cela est très subjectif et chaque scène connait des évolutions et des changements en fonction des époques.

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©Ogre

K | Avec tous ces voyages et ces rencontres, tu as intégré de nombreux crews comme les Pornostars, les LCF ou les Greetings pour ne citer qu'eux. Dernièrement, tu as rejoint les MOAS (Monsters Of Art), un crew mythique du Danemark connu pour sa persévérence dans un graffiti vandale et hardcore qui, à priori, ne correspond pas forcément à ta pratique plutôt concentrée sur des murs tolérés.

Oui je comprends, mais c'est ta vision de l'extérieur. En réalité, les histoires de crews correspondent à des rencontres et des affinités humaines qui vont au delà du graffiti. Pour ce qui est des MOAS, je les ai rencontrés par le biais du danois Soten, qui est un très bon ami. Il m'a présenté Fusk, un des fondateurs des MOAS, avec qui nous avons partagé un mur et nous avons super bien accroché. On est donc resté en contact régulier et on a même fondé un petit crew entre nous avant qu'il ne me propose d'intégrer les MOAS. Dans ce crew, j'ai retrouvé de vieilles connaissances comme Kaos de Stockholm et je me suis lié d'amitié avec de nouvelles personnes, notamment Mins, lui aussi fondateur du crew.

Bien sûr, d'un point de vue strictement graffiti, je ne me sentais pas forcément en cohésion avec l'image hardcore que véhicule ce groupe. Mais chacun des membres m'a réservé un accueil des plus chaleureux. Ils m'ont expliqué qu'ils n'étaient plus à la recherche de soldats comme à une époque, mais plutôt de frères d'armes pour partager du bon temps. En cela, ce crew me correspond parfaitement.

K | Aujourd'hui, on continue de te voir peindre en terrain et dans différents jams à travers l'Europe, mais on a récemment pu te voir décliner ta peinture sur d'autres supports, dans d'autres contextes. Je pense notamment à cette toile que tu as peinte dans la vitrine du magasin Colette pour la marque Chanel ou encore cette lampe de Philippe Starck que tu as customisé pour une vente aux enchères…

Au travers de ma peinture, j'avais déjà eu l'occasion de travailler pour différentes marques. Mais c'est vrai que cette toile pour Chanel m'a offert une grande visibilité, notamment auprès d'un public différent qui ne connait pas mon univers, ce qui me pousse à continuer dans cette direction. J'envisage également un passage plus concret vers la peinture sur toile.

Je cherche encore quelle direction je vais prendre sur ce nouveau support qui m'offre de nombreuses possibilités. Mais je reste tout de même concentré sur les murs, je dois peindre régulièrement, si possible aux quatre coins de l'Europe, cela fait partie de mon équilibre.

Retrouvez Ogre sur Instagram, Facebook, et Tumblr ! En parlant de street art, gardez l'oeil ouvert, prochainement on vous parlera d'un événement très cool qui débarque bientôt à Paris...

Par Nicolas Gzeley, publié le 30/04/2014

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