Orphaned Land, prophètes metal de la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens

Le groupe de metal israélien Orphaned Land s'exprime depuis 23 ans sur la nécessité de s'entendre entre lecteurs de la Torah, du Coran et de la Bible. Pour Konbini, le guitariste Chen Balbus s'exprime sur le conflit israélo-palestinien et la tournée commune entreprise avec Khalas, groupe de metal palestinien.

Orphaned Land, prophètes de la réconciliation en Terre sainte

Orphaned Land, prophètes de la réconciliation en Terre sainte

S'il n'était pas originaire d'Israël, Orphaned Land pourrait n'être qu'un groupe de metal comme beaucoup d'autres. Mais à travers leur œuvre, ces musiciens questionnent les racines religieuses de la Palestine et refusent la guerre entre Juifs et Arabes. En filigrane de ses paroles épiques, Orphaned Land cherche dans le passé, les textes sacrés et la fraternité entre groupes israéliens et palestiniens sa propre issue au conflit qui dévore la région depuis 1948.

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En 1994, alors que le tube de l'été "Basket Case" de Green Day fait pogoter la jeunesse occidentale, la formation peaufine son premier album, déjà teinté de cette saveur orientale si rare à l'époque pour un groupe metal. Déjà, le quintet s'inspire de la région qui l'a vu naître pour évoquer la mésentente entre les différentes cultures.

Avec le temps, album après album, les titres du groupe se déclinent en anglais, en arabe, en hébreu, en latin, en turc et dans d'autres langues encore, accompagnés par les instruments metal traditionnels (basse, batterie, guitare...). Mais ce n'est pas tout. Le guitariste Chen Balbus explique se servir d'instruments folkloriques du pourtour méditerranéen.

Qu'ils soient d'origine arabe ou juive n'a aucune importance :

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Nous faisons tout pour incorporer des instruments traditionnels liés à nos racines moyen-orientales tels le bouzouki grec, le saz turc, l'oud... Pour nous, quelque part, c'est naturel d'entendre ces instruments et de les lier au metal. La plupart de nos idées de chansons viennent de la musique traditionnelle et, ensuite, deviennent ce que nous avons appelé du "metal oriental".

(Crédits image : Naiko)

Au premier plan, Yossi Sassi, guitariste d'Orphaned Land ayant fait défection cette année. Au second plan, Kobi Farhi, chanteur d'Orphaned Land, arborant le keffieh palestinien, aux côtés d'Abed Hathut, guitariste de Khalas (Crédits image : Naiko)

Aujourd'hui, Orphaned Land est bien plus que le mariage du folklore méditerranéen et du grand méchant metal. Bien qu'il s'en dédie, le groupe est devenu un symbole par l'omniprésence de la question de la Terre sainte dans ses paroles, sa quantité de posts sur les réseaux sociaux appelant à la réconciliation (Facebook/Twitter) ou encore sa proximité avec des groupes palestiniens "arabes".

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Comme peu de musiciens aujourd'hui, ils ont décidé d'endosser leur responsabilité politique, a contrario d'autres formations fondées en Israël telles que Bishop of Hexen ou les célèbres Melechesh, qui préfèrent invoquer les légendes sumériennes et mésopotamiennes.

Voilà comment Chen Balbus introduit son groupe lorsqu'on lui demande de le présenter :

Orphaned Land est le seul groupe israélien à avoir tenté ce qui semblait alors impossible : montrer que même un groupe d'Israël peut avoir des quantités de fans arabes en partageant l'idée simple de paix grâce à la plus grande des puissances qui soit : la musique.

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Tournée symbolique

Des fans arabes, c'est bien. Des confrères arabes, c'est mieux ! Conscients de cela, les Israéliens d'Orphaned Land ont organisé une tournée européenne avec le groupe palestinien Khalas, a.k.a Arabic Rock Orchestra (à écouter sur leur page Soundcloud). Comme son nom l'indique (presque), Khalas marie allègrement les riffs de Black Sabbath aux rythmes du Moyen-Orient. Écoutez plutôt.

Pour cette tournée qui a eu lieu au printemps 2013, joliment intitulée "All Is One", on comptait aussi la présence des Jordaniens de Bilocate, ainsi que des Français Klone et The Mars Chronicle. Naiko J. Franklin, reporter pour Hard Force, a assisté à cette tournée.

Comme il l'atteste dans les colonnes du mag metal français, pendant cette tournée :

Un mot d’ordre tout simple : "Khalas ! ("assez" en arabe) Shalom arshav ! ("la paix maintenant" en hébreu).

Plus qu'un nom de tournée, All Is One est un concept. La même année, Orphaned Land a sorti un album du même nom que cette tournée, prêchant l'unité entre les cultures et religions nées au Moyen-Orient. Sous les allégories et les métaphores guerrières inhérentes au genre musical qu'ils pratiquent, les Israéliens développent un discours de fraternité entre les religions, illustré à merveille par la pochette de leur dernier disque.

La pochette de l'album All Is One d'Orphaned Land réunit les symboles des trois grandes religions monothéistes en un seul et même totem

La pochette de l'album All Is One d'Orphaned Land réunit les symboles des trois grandes religions monothéistes en un seul et même totem

Orphaned Land, dont le nom signifie Terre Orpheline en français, fait rimer son propre nom dans la chanson éponyme avec "open hand". De Mabool, le classique sorti en 2004 au petit dernier All Is One, le message est toujours le même : chrétiens, juifs et musulmans sont tous les héritiers de la même terre, ce qui fait d'eux trois frères.

Chen Balbus déchiffre aussi le patronyme de sa formation. Choisi voilà 23 ans, son sens prouve la constance du concept :

[Notre nom] provient des paroles d'un de nos chanteurs israéliens favoris, et il décrit parfaitement là où nous vivons. Dans une terre orpheline, la terre de personne en particulier, pour laquelle tout le monde se bat.

Gaza, "zone de guerre du Hamas"

Bien que les uns soient arabes et les autres juifs, Chen Balbus écrit les mots "amis" et "frères" lorsqu'il parle de Khalas. Même si c'était un choix "naturel" de tourner avec eux, il a conscience de la portée politique d'un tel acte : "la tournée "All Is One" a prouvé que les Israéliens et les Palestiniens pouvaient vivre en paix et en harmonie".

Il l'atteste, la musique d'Orphaned Land est "bien accueillie à travers tout le pays", soit également dans les territoires à majorité palestinienne. Chen ajoute d'ailleurs que "beaucoup d'Arabes soutiennent notre façon de voir la paix et se rendent à nos concerts". Et dans différentes interviews, Kobi, chanteur de la formation, raconte avoir du succès dans de nombreux pays alentour, et cite des États peuplés d'une population à forte majorité musulmane tels "Turquie, Égypte, Syrie, Tunisie, Algérie, Liban, Dubaï, Jordanie, etc."

Pourtant, la bonhommie de l'écriture du guitariste israélien s'évapore soudain lorsque je lui demande s'il a déjà joué à Gaza :

Nous n'avons jamais joué à Gaza, nous la considérons surtout comme la zone de guerre du Hamas.

C'est le moment de s'appesantir sur l'enclave palestinienne, théâtre un mois durant de "Bordure protectrice", offensive israélienne perpétrée depuis le 8 juillet et qualifiée de "massacre" par la diplomatie française et le chef de l'État. Lorsqu'on évoque ce conflit avec Chen Balbus, on le sait, la réponse sera succincte.

Quelques jours plus tôt, le groupe écrivait en réponse à un internaute sur Facebook "chaque fois où nous avons essayé d'être politisés, c'était une erreur". De plus, l'attachée de presse de Century Media, leur label, nous prévenait en amont que notre interview ne serait peut-être pas acceptée. Pour l'offensive qui a déjà fait près de 2 000 victimes à l'heure où nous écrivons ces lignes, Chen déplore... et accuse le Hamas :

J'ai le cœur brisé pour chacune des pertes innocentes, de chaque côté du champ de bataille. Chaque jour qui passe, je souhaite que tout ceci s'arrête définitivement et que Gaza soit délivré du Hamas.

"La musique s'écoute avec le cœur"

Orphaned Land le sait, il n'est qu'un groupe de metal. Sa voix ne portera pas aussi loin que celle de Benjamin Netanyahu, ses riffs ne défendront ni contre les tanks de Tsahal, ni contre les roquettes du Hamas...

Pourtant, ce n'est pas une raison pour tendre l'autre joue :

Je suis convaincu que la musique peut montrer le chemin de la réconciliation d'une manière bien plus efficace qu'un politicien le ferait. C'est tout le corps qui réagit, de manières spirituelle et physique.

La musique s'écoute avec le cœur. Nous n'avons pas le pouvoir des hommes politiques pour changer les choses profondément. Mais c'est notre devoir de nous battre pour un avenir pacifique, avec la force de la musique. (...) Il suffit de le vouloir assez fort !

Par Théo Chapuis, publié le 06/08/2014