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De Mesrine à Afrika Bambaataa, les 1001 vies du photographe Alain Bizos

À l'occasion d'une exposition dans une galerie éphémère, le photographe français Alain Bizos, celui qui se qualifie d'artiste-reporter-photographe, nous a accordé un moment. Connu pour avoir immortalisé Jacques Mesrine quelques jours avant sa mort, l'homme semble avoir vécu mille vies, et nous les a toutes contées. Rencontre.

Alain Bizos et Jacques Mesrine, 1979 © Agence Vu

Alain Bizos et Jacques Mesrine, 1979 © Agence Vu/Alain Bizos

K | Vous êtes connu pour vos photos, mais il me semble que vous n'avez pas tout à fait la formation classique du photographe...

C'est vrai. Enfant, je dessinais déjà très bien, et je me suis très jeune intéressé à l’art, j’étais un fan de Picasso, de Braque… Naturellement donc, juste après mon Bac, j’ai préparé le concours des Beaux-Arts, que j’ai eu en peinture. Mais je les ai quittés relativement vite puisque j’ai fait la rencontre d'un artiste qui s’appelait Arman, un plasticien français.

Le hasard a fait que je suis devenu son assistant et je suis parti avec lui à New York, au tout début des années 70. J’ai quitté la France, heureux, car c’était tout de même la France de Giscard et c’est une France très particulière : aucune radio libre, deux chaînes de télé contrôlées par le pouvoir… Je suis arrivée à New York et il y avait cent radios FM, et 150 chaînes de télé !

K | Ça a dû vous faire drôle…

Oui ! J’ai eu cette chance de vivre dans le New York des années 70. On revenait juste l’été en France, car Arman avait un atelier à Vence, une petite ville au-dessus de Nice. On passait l’été sur la côte et le reste à New York, c’était pas trop mal ! (rires)

"Mes voisins étaient Rauschenberg, Lichtenstein, Warhol"

K | Surtout que c’est dans les années 70 à New York que le pop art explose…

Mes voisins étaient Robert Rauschenberg, Roy Lichtenstein, Andy Warhol… Je suis devenu ami avec des gens comme Sol LeWitt. Roy Lichtenstein vivait dans une ancienne chapelle, et Jasper Johns dans une vieille banque dont la chambre forte lui servait de lit. Avec Arman on vivait dans une vieille boutique réaménagée en atelier, j’habitais à l'étage dans 200 mètres carrés.

K | Mais à la fin des années 70, vous décidez tout de même de repartir en France pour travailler dans la presse...

Je connaissais un peu le milieu de la presse en France car je m’étais lié avec les gens qui ont créé Libération en 1973 (je fais d'ailleurs partie de ceux qui ont participé à sa création) ; je me suis également rapproché d'un groupe de graphistes de la fin des années 70, les Bazooka ; et puis en 1977 j’étais directeur de publication d’un magazine qui s’appelait Un Regard Moderne, qui est complètement introuvable maintenant : on a fait 6 numéros qui ont commercialement était une catastrophe (rires) ! Mais ils sont désormais collector, ce qui est assez incroyable.

Pendant que j'étais à New York, un monsieur qui s'appelait Jean-François Bizot me propose de participer au lancement de la nouvelle formule du magazine Actuel, qu'il relançait comme un mensuel de grands reportages. Après en avoir parlé à Arman, je rentre à Paris en 1979, et pour Actuel je pars faire les photos de Nina Hagen à Berlin Est (Berlin était encore coupé en deux). Je l'ai photographiée en train de faire des grimaces insensées, avec une serviette en éponge autour du cou, un écran de télé que j'avais brouillé en guise de fond...

On avait décidé de mettre une de ces photos en couverture du numéro 2 d'Actuel... mais impossible de choisir ! Avec l'équipe, qui était alors composée d'une quinzaine de personnes, on restait à chaque fois bloqué sur trois images, trois grimaces différentes. On n’arrivait pas à trancher, on s’engueulait… Et c’est là que Jean-François a eu une idée de génie : "C’est pas grave on fait les trois." Et dans les kiosques, quelques jours plus tard, les 3 couvertures différentes étaient là, mélangées, disponibles.

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La chanteuse allemande Nina Hagen photographiée par Alain Bizos, pour Actuel Magazine, 1979 © Alain Bizos

"Je n’ai pas touché terre pendant quelques années"

K | Ça devait être inédit comme concept dans la presse française de l’époque.

C’était la première fois que l’on voyait ça. Ça a fait beaucoup de bruit, les gens retournaient acheter les deux autres couvertures qu’ils n’avaient pas eues. Le numéro a explosé au niveau des ventes, et Actuel est d’un seul coup devenu un magazine important des années 80.

Et puis à cette époque, Mitterand arrive au pouvoir, et tout change, les radios FM sont autorisées, Radio Nova est créée… Après les années 70 New York, j'ai vécu les années 80 Paris, c’était génial ! Pour Actuel, dont j'étais le photographe maison, je faisais un récit photo d’actualité par mois, j’ai couvert l’Afghanistan, la Pologne, l’Iran, l’Irak… je faisais le grand reporter mais en même temps j’allais faire plein de portraits de musiciens, de scientifiques, d’écrivains… j’ai pas touché terre pendant quelques années, mais c’était passionnant. Et puis personne ne connaissait mon nom dans le milieu de la photographie.

K | Parce que vous veniez du monde de l’art ?

Exactement. Je venais de l’art contemporain. Les gens disaient : "C’est le frère de Jean-François Bizot, c’est pour ça qu’il est là, c'est sûr", et plein d'autres conneries comme ça, c’était très drôle… Et puis est arrivé le jour où j'ai fait le scoop avec Jacques Mesrine.

"Enchanté, Jacques Mesrine"

K | Comment on convainc l’ennemi public numéro 1 de poser ? Car il prend complètement la pose dans vos photos !

Ce sont des photos complètement posées effectivement. Je vais vous expliquer. Il y avait quelqu’un à Libération qui s’appelait Gilles Millet. Gilles était quasiment le seul journaliste qui parlait du milieu carcéral dans Libération et il était très connu, connu des avocats mais aussi des gens du grand banditisme qui une fois sortis de prison, acceptaient souvent d’être interviewés par Gilles. C’était le seul qui avait accès à ces gens-là.

Donc quand Mesrine s’évade de la prison de la santé [en 1978, ndlr] il décide de venir le voir à Libération. Il envoie sa copine, Sylvia Jeanjacquot, qui emmène Gilles dans un café. Gilles se retrouve tout simplement face à l'ennemi public numéro 1, qui était alors grimé et qui lui propose d’écrire un livre sur sa vie – ce que Gilles accepte.

Mesrine lui dit :

On essaie de se retrouver en Italie, j’organiserai le rendez-vous. On fera ça là-bas pour discuter tranquillement pendant quinze jours. Mais il faudrait que quelqu’un fasse quelques photos de nous, pour prouver que ce que vous écrirez n’est pas bidon.

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Jacques Mesrine, mimant un visage de mort © Alain Bizos

Gilles m’appelle quelques jours plus tard. Sans explication il me traîne dans Paris, et là arrive un couple, que l'on suit sans même se présenter, en silence… On arrive chez eux dans un appartement en rez-de-chaussée, au fond d’une cour. On entre, le mec claque la porte, enlève ses cheveux, ses lunettes, se retourne vers moi et dit :

Enchanté, Jacques Mesrine.

K | Le choc...!

Oui (rires) ! Gilles était mort de rire, Sylvia aussi. On a bu du champagne, discuté, et ça s’est super bien passé. On se voyait souvent dans Paris, on déjeunait ensemble, il adorait l’Hippopotamus… Un jour, il partait à la campagne chez des amis et nous a proposé de venir passer le week-end avec eux.

On les a rejoints, le samedi on a bouffé, joué au poker… comme des potes quoi ! Jacques m’avait dit qu'il voudrait faire des photos avec moi un jour. Ce week-end-là, il m’a demandé de venir avec un appareil photo. Pour sa sécurité, il fallait que j'utilise des bobines en noir et blanc : je savais les développer. Si j'avais utilisé une bobine en couleurs, il aurait fallu qu'elle passe entre les mains d'un laboratoire... et donc d'autres personnes que moi.

Le dimanche après-midi il faisait assez beau, il y avait un grand jardin dans cette très jolie maison. Au début on a fait deux, trois photos avec lui et Sylvia, mais il était un peu coincé. Et puis je lui ai donné des indications, demandé de se cacher le visage avec ses mains et de laisser entrevoir ses yeux… Et puis il y a la fameuse séquence du tir.

La série de Jacques Mesrine, par Alain Bizos © Alain Bizos

La série de Jacques Mesrine, par Alain Bizos © Alain Bizos

Après ça il s’est complètement pris au jeu, il a joué la comédie, j’avais même plus à le diriger vraiment. À la fin il m’a dit :

Je vais te montrer comment je serai quand ils m'auront guillotiné.

Parce qu’il y avait encore la peine de mort à cette époque-là. Là il s'est enfoncé un carton sur la tête, et a fait les yeux révulsés. Et j’ai cette image complètement folle. C’était la dernière de la bobine. Et on s’est arrêté là. Et il n’a jamais vu les images.

K | Mais elles ont été publiées…

Il a été assassiné au moment où j’étais en train de photographier Nina Hagen. C’est en rentrant de Berlin en voiture, que j’ai appris la nouvelle à la radio, qu’il venait d’être assassiné porte de Clignancourt [le 2 novembre 1979, ndlr]. Ça a été plutôt dur.

J’avais planqué les négatifs chez moi, et je les ai diffusés parce qu’il le fallait. Déjà parce que j'ignorais ce que les flics savaient...

K | Vous n’aviez pas eu peur qu’on vous accuse de complicité ?

C’est ça ! Il fallait que je les publie très très vite au cas où on m’accuse de complicité, pour prouver qu'il s'agissait de mon travail en tant que journaliste-photographe. Dire : "Effectivement j'ai fait un scoop, mais je n’avais rien à me reprocher."

À ce moment-là, Actuel était en train de boucler. Jean-François Bizot me conseille donc de les donner à Serge July à Libé. Il refuse en m'expliquant : "Non non on s’est trop maqué avec Jacques Mesrine, on a publié les interviews et puis sur les photos on voit que vous êtes trop complices." Ce qui est vrai (rires) !

Alors on s’engueule et se traite de tous les noms, et avec Gilles on appelle le grand Roger Théron de Paris Match. On va le voir, et il tombe à la renverse en voyant les photos… Elles sont donc publiées dans Match, et on donne l’argent récolté à l’avocat de Sylvia Jeanjacquot, qui avait survécu au meurtre. Voilà le début de ma carrière en tant que photographe de presse.

Kevin Donovan aka Afrika Bambaataa dns le Bronx, 1983 © Alain Bizos

Kevin Donovan aka Afrika Bambaataa dans le Bronx, 1983 © Alain Bizos

Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash et Keith Haring

K | Finalement votre travail touche à la fois au milieu de la presse et à celui de l’art… 

C’est pour ça que je me suis toujours revendiqué "artiste-reporter-photographe". J’ai toujours fait les deux. Et même quand je faisais des récits photo dans Actuel, sur 8, 10, 12 pages, c’était une forme subjective ! On racontait l’actualité au travers de ce qu’on vivait. On écoutait le monde.

Et puis il y a toutes ces rencontres que tu fais. Tu rencontres des gens que tu n'oublies jamais, qui t’amènes des choses incroyables. J’ai rencontré Fred Hoyle qui était l’un des détracteurs de la théorie du big bang, il vivait en Écosse au fin fond d’une montagne… le mec m'a hébergé, j’ai fait des portraits de lui que j’ai adorés ! Pour lui les Indiens avaient déjà tout écrit il y a 4000 ans… (rires) T’as des discussions complètement surréalistes avec des gens formidables !

K | Comment s'est passée votre rencontre avec Afrika Bambaataa ?

Un monsieur qui s'appelle Jean Carracos, un producteur et ami d'ami qui vivait à New York, m'a un jour proposé de faire le clip de "Wild Style" de Bambaataa. Techniquement je ne me sentais pas à l’aise avec la caméra, du coup je lui ai proposé de le faire tout en images.

Je suis resté trois semaines à New York pour faire ce clip. Il y avait Grandmaster Flash, Mr Freeze, Futura 2000, Keith Haring aussi... On n’a pas fait de casting pour le clip, tout s’est fait très naturellement, c’était juste Bambaataa qui était dans son quartier, et qui connaît tout le monde. J'ai fait un peu de repérage mais très vite, j’ai pas passé des heures à faire des storyboards ! C’est ce côté spontané que j'aime, pas trop chiadé. Et puis cette idée de le faire tout en photos… à l’époque Jean-Baptiste Mondino commençait à faire des clips, mais c’était très carré, un milieu un peu particulier.

En rentrant à Paris j’avais des milliers de diapo. J’avais une copine, Geneviève Hervé, qui était une monteuse de vidéo et qui faisait des choses assez arty. Je lui ai demandé de m’aider à monter ce clip (parce que j’ai eu l’idée mais le monter... c'était une autre histoire !) Donc on fait le clip, on le file à Carracos et... je sais même pas ce qu’il en a fait, je m’en foutais un peu à vrai dire... J’ai une photo d’Afrika Bambaataa que j’aime bien et que j’ai mis dans plusieurs expositions que j’ai faites, mais c’est tout. C’est un truc qui est resté un peu oublié.

Mr Freeze, le Bronx, 1983 © Alain Bizos

Mr Freeze, le Bronx, 1983 © Alain Bizos

K | Pourquoi avoir décidé de les ressortir aujourd'hui ?

Je crois qu'il faut faire des passages entre les générations, les cultures, les manières de vivre… La photographie peut aussi servir à ça. Cette idée de galerie éphémère est aussi très intéressante, ça décoince un peu le côté français administratif qui rend toujours tout compliqué. Pourquoi l’Amérique a été plus vite, tout le temps ? Parce qu’à New York se trouver un loft c’était rien, ça te prenait deux jours et c’était plié !

Et puis c’est toujours touchant que des mecs de 30-35 ans viennent te voir en te regardant comme une espèce de monument, qu'ils n’osent pas te parler au début et surtout qui aiment tes photos, sans les trouver ringardes ! Enfin, ça arrivera forcément un jour... mais j’espère que je serai mort (rires) 

Les photos d'Afrika Bambaataa réalisées par Alain Bizos seront exposées à la galerie MAYDAY MAYDAY MAYDAY, du 12 au 28 février 2015, au 38 rue Quincampoix, 75004 Paris.

Propos recueillis avec Tomas Statius.

Par Naomi Clément, publié le 12/02/2015