AccueilÉDITO

Docu : dans le quotidien des danseurs du métro new-yorkais

Publié le

par Naomi Clément

En mars 2014, la célèbre NYPD a renforcé la répression à l'égard des danseurs qui ont pris les wagons du métro new-yorkais comme lieu d'expression. Un documentaire signé Scott Carthy rend aujourd'hui hommage à leur art : entretien avec l'un des protagonistes de ce superbe film.

À New York, le W.A.F.F.L.E. crew a fait des wagons du métro leur terrain d'expression © Scott Carthy

Dans les années 70, New York a vu l'avènement de sous-cultures aujourd'hui devenues mondiales : le hip-hop, le graffiti, ou encore le breakdance. Faute de lieux aménagés, désireux de se faire voir, ce dernier s'exposait bien souvent dans la rue, aux yeux des passants. Depuis lors, les street dancers n'ont cessé de se multiplier, évoluant la plupart du temps en crews, et la rue est devenue le théâtre de nombreuses représentations.

À l'ère du XXIème siècle, un nouveau style de danse a émergé des entrailles du Bronx : le litefeet, une danse aux influences multiples qui, contrairement à son aîné le breakdance, s'exerce la plupart du temps dans le métro, utilisant les barres et les accessoires (chaussures, casquettes) comme parties intégrantes du genre. Les infinies lignes du subway new-yorkais sont ainsi devenues un lieu d'expression pour ces danseurs d'un nouveau genre, leur lieu de travail. Mais malgré le développement de cette danse depuis 2005, le subway dancing est aujourd'hui plus que menacé.

Un documentaire pour dénoncer la loi

Déjà, en 1982, le gouvernement américain adoptait la Broken Window Theory ("l'hypothèse de la vitre brisée", en français). Une théorie selon laquelle les petits délits tels que le vandalisme, le deal de drogues, le graffiti ou la danse de rue (et à fortiori de métro) entraîneraient nécessairement des crimes beaucoup plus graves et sérieux. Une théorie qui considère donc ces danseurs comme des délinquants, et qui a rendu leur pratique délicate depuis les années 90.

Mais depuis le mois de mars 2014, la répression s'est aggravée. Le délégué de la NYPD Bill Bratton a accentué la prohibition, et en l'espace d'un seul mois, les arrestations de danseurs ont été trois fois plus importantes que celles recensées sur l'intégralité de l'année 2013.

Pour lutter contre cette loi, qui ne prend pas en considération l'héritage et la richesse culturels de cette pratique, le réalisateur londonien Scott Carthy est monté au créneau en dévoilant Litefeet. Un superbe documentaire de dix-huit minutes, supporté par les musiques des producteurs Yung Gutted, Czarquan, JJ DOOM ou encore Badbadnotgood, qui tend à souligner la beauté et l'énergie positive que tendent à transmettre, depuis des années, ces danseurs.

Désireux d'en savoir plus sur le véritable impact de cette décision policière, nous nous sommes entretenus avec Andrew dit "Goofy", le protagoniste du documentaire Litefeet et leader du W.A.F.F.L.E crew (pour We Are Family For Life Entertainment) qu'il a créé en 2011. Le W.A.F.F.L.E. crew est un des groupes les plus prolifiques en matière de litefeet à New York, mais il est aujourd'hui contraint à déserter les wagons souterrains. Avec passion, Andrew nous parle de l'état de sa danse chérie au sein de la Grosse Pomme.

"Le litefeet est une renaissance de la culture hip-hop"

K | Premièrement, peux-tu nous expliquer en quoi consiste le litefeet exactement ?

Andrew | Le litefeet est un nouveau style de danse hip-hop que nous essayons de développer à travers le monde, nous aimerions qu'il rayonne autant que le breakdance le fit il y a quelques années. Cette danse est née en 2005 à Harlem, avant même qu'elle ait un nom. En soirée, les gens exécutaient des danses qui sont devenues le ciment du litefeet, des danses comme le Chicken noodle soup ou l'Aunt Jackie, le Tone Wop (aujourd'hui appelée le Rev Up), le Bad One, le Harlem Shake, le Tic Tac Toe, les Sneaker Tricks ou encore le Lock In...

Finalement, tu peux incorporer n'importe quel style de danse dans le litefeet, mais il faut au moins que tu gardes la base, la clé principale, qui est le Rev Up (et qui ressemble d'ailleurs au charleston). C'est assez dur à résumer en fait, mais je dirais que le litefeet est une renaissance de la culture hip-hop !

K | Dans le documentaire de Scott Carthy, on observe que les membres de ton crew sont tous très différents – il y a même de très jeunes enfants. Comment recrutes-tu un danseur ?

Effectivement tout le monde est très unique, je suis content que tu le réalises. Mais à vrai dire tout s'est fait assez naturellement. On avait l'habitude de s'affronter les uns contre les autres, donc c'était forcé d'arriver un jour.

J'ai découvert les plus jeunes danseurs dans le métro, ils dansaient avec d'autres personnes à l'époque. En les regardant, j'ai vu un avenir génial pour ces gosses, je ne voulais pas les laisser traverser les difficultés que nous avions déjà traversées avec les autres. Je les appelle les "Syrup kids".

Le plus jeune danseur du W.A.F.F.L.E. crew © Scott Carthy

K | Pourquoi avoir décidé de danser dans les wagons du métro ?

On a d'abord décidé de faire ça pour pouvoir assister aux évènements de litefeet, qui se déroulaient chaque semaine. La place coûtait 10 dollars, et nous allions faire des battles dans différents studios de Manhattan, avec parfois plus de 150 danseurs qui pratiquaient cette danse ! Donc au lieu de demander à nos parents, nous avons décidé de devenir de jeunes entrepreneurs.

K | Danser dans le métro, qu'est-ce que cela t'a apporté ?

Cela m'a aidé à devenir plus social. J'étais vraiment timide à mes débuts de danseur... quand on voyait des filles, on partait en courant pour aller danser dans d'autres wagons ! Mais finalement, les femmes nous supportent pour notre habileté à danser sur la barre (rires), et les hommes  pour notre créativité. [...] On utilise pas mal les barres de métro dans nos danses pour impressionner les gens, on s'approprie l'environnement.

J'ai aussi rencontré beaucoup de personnes importantes dans le métro, ce qui m'a poussé à investir mon argent et mon temps dans le W.A.F.F.L.E.

Andrew dit "Goofy", danseur, leader du W.A.F.F.L.E. crew new-yorkais et protagoniste du documentaire <em>Litefeet</em> © Scott Carthy

K | Pourtant danser dans le métro n'est-ce pas illégal, et ce depuis plusieurs années ?

Danser dans les wagons est effectivement illégal, mais il est légal de danser sur le quai du métro. Toutefois, de nombreux amis à moi se sont fait stopper par la police et ont reçu des contraventions de la part de flics qui ne connaissaient visiblement pas la réglementation. Ils trouvaient des excuses du style : "Vous bloquez le trafic parce que les gens vous regardent."

Mais tu sais, même en dehors du métro, c'est très compliqué de danser. Tu as besoin d'autorisation spécifique de son pour mettre ta musique, et la police fait la plupart du temps opposition pour délivrer ses permis. Tu dois également avoir une autorisation pour danser dans les parcs, et cela peut prendre jusqu'à 30 jours pour l'obtenir... Dans tous les cas, légal ou non, c'est difficile pour nous.

K | Comment expliquer la hausse du nombre d'arrestations à votre égard ?

La seule raison pour laquelle nous avons été soumis à une plus grande surveillance de la part de la police au fil du temps, c'est parce qu'il y a eu une recrudescence de danseurs dans le métro depuis que nous avons commencé à le faire.

Il y en a eu de plus en plus, c'est pourquoi le nombre d'arrestations a lui aussi augmenté, en même temps que les plaintes de passagers car comme nous l'expliquons dans le film, certains danseurs n'avaient pas un état d'esprit positif. On ne parle pas seulement de danse ici, mais de professionnalisme. Avant, la plupart des policiers nous mettaient simplement en garde ; aujourd'hui ils vous trainent aisément en garde à vue.

La dernière représentation du W.A.F.F.L.E. crew dans le métro new-yorkais © Scott Carthy

"Personne ne veut aller en prison pour avoir dansé"

K | Comment as-tu réagi à décision de Bill Bratton en 2014, qui a annoncé des mesures répressives à l'égard des danseurs de métro à New York ?

Pour être honnête, j'ai vraiment commencé à flipper. Mais dans le même temps j'ai réalisé qu'il était temps de faire quelque chose de différent avec notre talent. Le W.A.F.F.L.E. crew a eu pas mal de succès, notamment avec tous les shows télévisuels que l'on a faits ; il était temps pour moi de prendre une décision et d'agir autrement. Personne ne veut être en prison pour avoir dansé, aux côté de vrais criminels.

K | Dans son documentaire, Scott Carthy immortalise votre dernière danse dans les wagons du métro... Cela signifie-t-il que vous rendez les armes ?

Non, je ne m'arrêterai jamais de me battre pour les artistes qui continuent d'évoluer dans le métro, les danseurs mais aussi tous les autres. Je fais d'ailleurs partie d'une organisation, Buskny, qui aide les personnes qui ont été arrêtés à tort. Je me bats également pour que la police accepte de respecter les régulations en vigueur.

K | Du coup, ce documentaire est un moyen pour toi et ton crew de combattre la loi ?

Tout à fait, et surtout montrer à New York et au monde entier qu'il s'agit d'un groupe de gamins positifs, avec de la connaissance, qui se font simplement arrêter pour exposer leur talent.

Plus de litefeet sur les pages Facebook et Youtube du W.A.F.F.L.E. crew, ainsi que sur le site de Scott Carthy.

À voir aussi sur konbini :