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Entretien : Legz, graffeur solitaire des lieux à l'abandon

Avec Legz, le graffiti s'éloigne des "hall of fame" pour s'épanouir dans les espaces à l'abandon. Rencontre et déambulation en chrome/noir. 

Legz devant l'une de ses nombreuses peintures. Banlieue parisienne 2013. Crédit image : Songe.

Legz devant l'une de ses nombreuses peintures. Banlieue parisienne 2013. Crédit image : Songe.

Dans une scène saturée de guerres d'égos et de querelles de clocher, le parcours de Legz détonne comme ses peintures pleines de rondeur et d'abstraction. Discussion avec un artiste un matin de février autour d'un café le long du canal de l'Ourcq.

Le genèse de Legz

Konbini | Quand as-tu commencé le graffiti ? 

Legz | J'ai commencé le graffiti vers 1989. À l'époque j'étais à fond dans le skate et c'est ce qui m'a permis en tant que jeune adolescent de banlieue d'explorer mon environnement. Et forcément quand les tags sont apparus, j'ai pris tout ça dans la figure.

K | Tu posais quoi à l'époque ?

Avec mes potes skateurs, on avait pris l'habitude de marquer notre passage. On tagguait des marques de skate, on redessinait les logos… Avec un pote en particulier on s'est de plus en plus interessé au graffiti. Après quelques essais, il a choisi KIEV et moi LEGZ.

Un wildstyle de LEGZ, banlieue Parisienne 2000 - Crédit Image Nicolas Gzeley

Un wildstyle de LEGZ, banlieue Parisienne 2000 - Crédit Image Nicolas Gzeley

K | J'ignorais l'histoire de toute cette génération de graffeurs qui est passée des terrains vagues vers l'exploration urbaine. Toi ça s'est passé comment ?

Les lieux abandonnés, c'est d'abord un souvenir de gamin. Jeune, j'aimais aller me faire peur dans des maisons abandonnées. À partir de 1993 j'ai commencé à chercher ce type de lieux . À l'époque je peignais souvent en chrome et noir, c'était la seule combinaison qui permettait de peindre n'importe quel mur sans avoir besoin d'y mettre un coup de rouleau. L'idée avec ces bombes c'était vraiment d'aller chercher d'autres endroits que les traditionnels Hall Of Fame, des terrains vierges. Et d'y être les premiers.

"La rue c'est pas là où je travaille.  Moi c'est la ville et ces endroits oubliés"

J'ai commencé cette chasse avec un pote qui s'appelait Hoctes et assez rapidement j'y ai pris goût : dans ces lieux ta pièce ressort d'autant plus qu'il n'y a pas de graffiti autour. Et puis l'ambiance de l'endroit de la peinture en fait partie, tout est lié. Alors qu'avant je prenais juste mon graff en photo, ici je prends du recul. Tout ça m'a permis de prendre en compte ces lieux pour ce qu'ils étaient esthétiquement.

Legz au travail dans les sous-sols des Bains Douches à Paris 2013. Crédit image : Stéphane Bisseuil courtesy Magda Danysz Gallery.

Legz au travail dans les sous-sols des Bains Douches à Paris 2013. Crédit image : Stéphane Bisseuil courtesy Magda Danysz Gallery.

K | Parmi les lieux que tu as visités, est-ce que certains t'ont marqué particulièrement ?

J'ai beaucoup rôdé la grande papeterie d'Arblay à Corbeilles Essones qui a été rasée il y a quelques temps. C'était une des plus grandes friches industrielles en Île-de-France, j'avais l'impression d'être dans une ville industrielle abandonnée. Mais globalement, tous les lieux que je visite me marquent car ils sont tous chargés d'histoire. Qu'il s'agisse du château Rotschild à Boulogne ou d'une station service en bas de chez moi. Certains ont plus de cachet que d'autres, tous sont singuliers.

K | Vous étiez nombreux à l'époque ? 

Non, parce qu'on peignait dans des endroits où notre peinture n'allait pas être beaucoup vue, ce qui est une orientation contraire à la définition du graffiti. Et puis pour ma part je me suis de plus en plus consacré à ma banlieue, plutôt que de venir à Paris. Je me suis rendu compte que des lieux comme ça il y en avait pas mal autour de chez moi, et qu'en plus ils m'étaient familiers car je les avais connus en activité. J'ai peint une clinique dans laquelle j'avais été opéré jeune par exemple. C'est ça qui m'intéressait : m'inscrire dans l'histoire d'un lieu, venir signer le chapitre final avant sa destruction.

Dans une usine abandonnée en banlieue parisienne, 2006. Crédit image : Nicolas Gzeley.

Dans une usine abandonnée en banlieue parisienne, 2006. Crédit image : Nicolas Gzeley.

Mais je ne suis pas dans une recherche forcenée de friches. Quand j'ai commencé à faire ça, le terme "Urbex" n'existait pas. L'exploration urbaine est devenue une sorte de chasse au trésor, une course au spectaculaire dans laquelle je ne me retrouve pas. Pour ma part je me limite à mon environnement : dans mon quartier je remarque ce qui change, ce qui vieillit et j'interviens là-dessus. Je vis la ville. Elle m'envoie des signaux et je réagis. De la même manière j'aime revenir des années après sur les lieux qui n'ont pas été détruits pour voir comment ma peinture évolue, comment la nature prend peu à peu le pas sur ma pièce.

K | Comme la nature, le graffiti prend possession de ce qui est abandonné ?

Je fais souvent le rapport avec une plante envahissante, ouais. Comme quelque chose d'organique, qui apparait avec le temps, puis disparait.

K | Comme une démarche de mémoire finalement ?

Complètement, s'inscrire dans l'histoire de la ville, faire partie de ses mutations.

De Legz à The Spaghettist

K | Mutation de la ville mais aussi de ta peinture : tu as commencé par des lettres puis ton style a évolué. Est-ce que ces lieux t'ont imposé cette évolution ?

Non  j'ai défini mon style indépendamment des lieux où je peignais. J'ai toujours bien aimé faire des graffs compliqués, presque illisibles, wildstyle [un wildstyle est un style de graffiti où la composition prend le pas sur la lisibilité. On doit cette évolution à TRACY 168 et son crew Wild Style, ndlr]. Et il se trouve que les courbes c'est ce qui correspondait à ma gestuelle. Lorsque je peignais sur les voies ferrées et les autoroutes, ce style me permettait de me démarquer par rapport aux autres. Et puis au bout d'un moment j'ai mis de côté la lettre pour peindre uniquement de manière abstraite, juste des entrelacs.

"Certains disaient que ce n'était plus du graffiti, que j'étais dans un trip artiste"

Et du coup ces lieux abandonnés s'y prêtaient bien parce que d'une certaine manière je quittais une démarche "graffiti" traditionnel". Je me libérais de plein de codes dans lesquels je m'étais enfermé depuis longtemps. Et petit à petit, effectivement, la nature de ces lieux a un peu transformé ma peinture dans le sens où j'ai pris en compte l'environnement :  j'ai commencé à jouer avec les fenêtres, à faire sortir des éléments du sol, fragmenter mes pièces... Après des années à peindre des lettres dans un format rectangulaire, cela m'a ouvert de nouvelles perspectives

K | Je suppose que les réactions des graffeurs n'ont pas dû être faciles... 

Certains disaient que ce n'était plus du graffiti, que j'étais dans un "trip artiste". Néanmoins, à partir du moment où je voulais me démarquer de ce mouvement, toutes ces critiques sonnaient comme des encouragements.

Et puis je me suis rapidement isolé dans ma pratique, même si je continuais en parallèle à peindre en groupe des lettrages en couleurs. Quand t'es seul dans ce type de lieu, tu es plus attentif à tout ce qu'il renferme. Il y a un contraste saisissant à passer d'une ville-fourmilière à un no man's land silencieux.

Les motifs de Legz, rondeur et répétition. Crédit image : Nicolas Gzeley.

Les motifs de Legz, rondeur et répétition. Crédit image : Nicolas Gzeley.

K | Tes compositions, tu les penses comment ?

Généralement quand je découvre un lieu je me l'approprie : je le visite plusieurs fois,  je me renseigne sur son histoire, sur ce qu'il a été avant, ce qu'il est aujourd'hui et quel est son avenir... Savoir par exemple s'il y a du squat, du passage, savoir si des toxicos viennent se shooter, si les flics y font des rondes. J'aime bien me sentir chez moi, à l'aise. Puis, je vois si, et où je vais peindre car la peinture n'est pas systématique.

J'ai toujours des maquettes, des motifs différents et je choisis celui qui correspond le mieux. Comme tu peux le voir j'ai un style très répétitif. Et je défends cette répétitivité. Comme un tag que je décline à l'infini avec quelques variantes. Et la variante principale, c'est le contexte.

K | Tu disais dans une interview donnée à 90 BPM en 2002 que le vandalisme c'était pas pour toi, que ce qui t'intéressait c'était le style. Et de la même manière tu disais que cette démarche "artistique" ne te correspondait pas... 

Concernant le vandalisme, je n'ai jamais été un cartonneur, j'ai principalement peint en terrain pour tester différents styles.

Ensuite, concernant la démarche artistique, je faisais référence dans cette interview à la peinture sur toile. Au début des années 1990, on avait beaucoup d'exemples de graffeurs talentueux qui passaient à la toile, qui avaient envie de pousser le graffiti plus loin comme Jonone, Popay, RCF1. A ce moment-là je ne me sentais pas au niveau, je considérais que je faisais du graffiti de base et donc que ma place était dans les terrains, à apprendre. Et il faut dire que j'étais impressionné par le support, par tout ce que ça renferme. Pour moi, peindre sur toile, c'était se prendre pour Picasso et en tant que graffeur, je voulais désacraliser tout ça. On peignait avec des outils inadaptés sur des supports inadaptés

Et vers la fin des années 1990 il y a eu cette mode où beaucoup de graffeurs commençaient à peindre des toiles, pas dans un délire artistique, mais bien dans un esprit graffiti, comme un "blackbook" finalement [un carnet de croquis, ndlr]. Ça correspondait également à l'explosion des loisirs créatifs. Désormais, tu pouvais acheter une toile et de la peinture au supermarché. Et du coup j'ai commencé à peindre quelques toiles en me demandant comment je pouvais y retranscrire ma pratique urbaine, avec le souci d'y inclure les ambiances et les matières que je rencontre dans ces lieux : la pierre, le moisi, la végétation….

"Écrire sur des murs, c'est quelque chose qui n'a pas de fin"

Après le passage des bulldozers. Banlieue parisienne 2001. Crédit image : Nicolas Gzeley.

Après le passage des bulldozers. Banlieue parisienne 2001. Crédit image : Nicolas Gzeley.

K | Je connaissais pas ton travail sur toile...

Non c'est normal parce que je ne le montre pas vraiment (rires). Je travaille avec différentes peintures, principalement des outils du graffiti et je cherche des rendus qui peuvent évoquer ma pratique. Contre le discours commun qui dit que le graffiti n'aurait pas de sens sur une toile, ma démarche justement, c'est de trouver des moyens d'illustrer ma pratique. Mais faute de temps et d'espace je peins assez peu de toiles.

Le graffiti aujourd'hui

K | C'est une démarche qui t'a incitée à participer à la Tour Paris 13 ? 

Ce qui m'a incité à participer à la Tour Paris 13, c'est d'abord l'invitation de Sowat et Lek à venir les rejoindre. Je n'avais pas pu participer à leur projet "Mausolée" et compte tenu de l'intérêt que je porte à leurs projets, il était hors de question que je manque une seconde fois à l'appel.

Ce que nous y avons réalisé relève de la même démarche que le "Mausolée" : illustrer notre pratique, celle de peindre dans des lieux abandonnés. Nous disposions de moyens techniques et pratiques qui nous ont permis de tester des choses et au final, je suis assez fier de ce que nous y avons réalisé. Et compte tenu des nombreuses rencontres que j'ai pu faire lors de cet événement, j'en garde un excellent souvenir.

K | Dans cette interview de 2002 tu évoquais tes inspirations (LOKISS, le graffiti new-yorkais). Qu'en est-il aujourd'hui ?  

C'est toujours sensiblement les mêmes qu'à l'époque : des mecs avec un solide background graffiti qui ont développé une pratique différente et personnelle.

À la fin des années 1990 on a été témoin de la renaissance du street-art, un mouvement mort-né dans les années 1980 (Mesnager, Miss Tic, Blek Le Rat…) qui a rapidement disparu sous la déferlante graffiti et qui a refait surface grâce à des writers comme Cost, Revs, Twist, Sixe, LaMano, Akayism, Cakes, Point, OsGemeos, André, Zevs, Honet, Alexone et bien d'autres...

Aujourd'hui, commerçants et communicants se sont emparés de ce mouvement dont la vitrine est assez pitoyable. J'y vois des oeuvres faciles et vides de sens, le règne du figuratif coloré, pensé et réalisé pour séduire le plus grand nombre. Néanmoins, il suffit de gratter un peu pour y découvrir un vivier créatif composé d'artistes de tous horizons et c'est plutôt encourageant.

"Je me suis demandé comment je pouvais transcrire ma pratique urbaine sur toile, avec le souci d'y inclure les ambiances et les matières que je rencontre dans ces lieux"

Contrairement à ce que voudraient nous faire croire les autoproclamés spécialistes de ce mouvement (pour la plupart totalement ignorants de ce qui s'est passé entre Basquiat et Banksy), le street-art a une histoire riche et complexe qui laisse présager un avenir intéressant. Pendant longtemps le seul avenir d'un graffeur était de devenir graphiste ou illustrateur. Aujourd'hui certains peuvent prétendre à devenir artiste et c'est tant mieux ! Quant à la mort du graffiti, il n'y a que ceux qui ont abandonné qui s'en effraient

Détail d'une toile de Legz en 2012. Crédit image : Nicolas Gzeley.

Détail d'une toile de Legz en 2012. Crédit image : Nicolas Gzeley.

K | Le graffiti ça a toujours du sens ? 

Je vois le graffiti comme quelque chose de large, d'ouvert et antérieur au graffiti new-yorkais des années 70. J'y inclus les gens qui inscrivent toutes sortes choses dans la rue : des messages d'amour, de haine, des messages politiques… Je ne vois pas cela comme un lac endormi mais plutôt comme une rivière qui coule (rires).

Le graffiti comme trace de vie subsistera. Écrire des choses sur un mur, c'est quelque chose qui n'a pas de fin. Les codes, les chapelles, les manières de faire, les écoles, ça vit, ça meurt…

K | Et toi comment tu vois l'évolution de ton travail ? 

Dans la répétitivité (rires) !

Il parait qu'un artiste doit sans cesse se renouveller. Pour ma part, je me suis toujours considéré comme un graffiti-artist, à mi-chemin entre divers univers. J'ai mis du temps à définir mon style, comme un instrument de musique que j'aurais fabriqué.  Maintenant j'en joue et je vais continuer à en jouer...

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Par Tomas Statius, publié le 12/03/2014