Karim Boukercha : "Le graffiti c'est l'enfant de l'époque"

Avec Graffiti General, Karim Boukercha autopsie un lieu – les Magasins Généraux de Pantin –  autant qu'il raconte une autre histoire du graffiti : celle de son évolution perpétuelle et de son hybridation constante dans les lieux en marge. 

Karim Boukercha devant les Magasins Généraux à l'hiver 2013

Karim Boukercha devant les Magasins Généraux à l'hiver 2013

Dans le graff, tu peux l'appeler meilleur. De Wild War à Paris Characters en passant par son classique Descente Interdite, Karim Boukercha a étudié presque tous les recoins du graffiti. Il sort ce mois Graffiti Général, un livre sur les Magasins Généraux de Pantin, cathédrale industrielle à la porte de Paris envahie depuis le milieu des années 2000 par les graffitis. Il en profite pour raconter l'histoire de ces lieux en friche qui ont fait l'histoire du mouvement.

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L'enfant du graffiti

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Ado à Paris pendant l'âge d'or du graffiti, Karim Boukercha a été l'un des témoins privilégiés de la naissance et la notoriété grandissante du "ffiti-gra". Taggueur pendant 10 ans, il est descendu dans le métro et a connu l'ambiance si particulière des virées nocturnes, du risque au ventre, et de l'adrénaline qui te fait faire des choses que tu n'aurais jamais cru possible. Assagi mais pas moins passionné, l'homme est devenu l'archiviste officiel du mouvement : celui que tu appelles quand tu as une galère de date ou besoin de précisions sur une action, une équipe ou juste d'une idée claire.

Avant un projet de long-métrage, et un nouveau livre sur l'histoire de la répression du graffiti, l'ancien graffeur s'est posé aux Magasins Généraux de Pantin pour en tirer la substance et en écrire l'histoire définitive. On l'a interrogé sur son livre, sur le graffiti, son futur et son rapport intime avec l'humanité. Une discussion enrichissante avec l'un des seuls dans le milieu qui maitrise vraiment son rayon : des petits tags aux grandes fresques.

L'histoire des Magasins Généraux

Konbini | Comment est né ce projet de livre sur les Magasins Généraux ? 

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Karim Boukercha BETC a décidé d'investir ce bâtiment à Pantin pour y installer leur agence. Et évidemment quand le président s'est rendu sur place, il a tout de suite vu que le bâtiment était recouvert de graffitis. Son équipe m'a contacté par l'intermédiaire de mon producteur. Ils m'ont proposé de venir dans les Magasins Généraux. Et j'ai tout de suite été emballé.

"Graffiti Général, les Magasins Généraux" - Crédit Photo

"Graffiti Général, les Magasins Généraux" - Crédit Photo Yves Marchand et Romain Meffre pour BETC

Ils voulaient conserver certaines pièces d'origine, notamment des grands portails en fer. Ma première tâche a donc été d'écrire une espèce d'autopsie assez froide sur les courants représentés aux Magasins Généraux. Je leur ai ensuite proposé une sélection d'oeuvre avec le but affiché de constituer une collection documentaire et représentative du lieu et donc traiter de la même manière un portail avec trois tags dessus qu'une oeuvre de Lek, un artiste reconnu.

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À partir de là, Rémi [le boss de BETC, ndlr] m'a proposé de faire un livre et a suggéré que Meffre et Marchand fassent les photosJ'aimais bien l'idée de faire une autopsie d'un lieu. J'ai accepté et j'ai décidé d'élargir le propos du livre à la grande histoire du graffiti et son rapport avec les lieux à l'abandon. Intégrer ce lieu dans un mouvement plus large.

K | Dans cette "grande histoire du graffiti" en quoi les Magasins Généraux sont importants ? 

Ils sont importants parce que c'est un lieu atypique et qu'il est représentatif des nouveaux espaces où les graffeurs viennent peindre à partir des années 2000 [il commence à être investi en 2006 selon un article de Libération, ndlr] 

Seul c'est certes un lieu très intéressant et beau, mais ce n'est pas le terrain vague de Stalingrad [premier véritable "lieu de mémoire" du graffiti parisien, ndlr]. Son intérêt est indexé sur son importance architecturale. Si les graffeurs viennent le peindre c'est avant tout pour son originalité. Avec les Magasins Généraux c'est une nouvelle démarche qui nait : ici l'oeuvre c'est avant tout la rencontre entre une peinture et un lieu. C'est une manière de faire assez différente de ce qui se pratiquait dans les années 1990 où les graffeurs recherchaient des surfaces lisses et praticables.

L'autre histoire du graffiti

K | C'est aussi une autre histoire du graffiti que tu racontes dans ce livre, celui du graffiti de friche qui est un peu le parent pauvre de la discipline. Ce livre c'est une manière de le réhabiliter ? 

Pour moi ce n'est pas une réhabilitation. Je connais le graffiti de friches sur le bout des doigts, c'est comme la famille [rires]. Par contre ce que je trouvais intéressant c'était de le prendre comme nouvel angle de travail. Contrairement à un livre comme Descente Interdite où je rentre dans le détail de "qui a fait quoi, à quel période, avec qui?", je ne recherchais pas l'exhaustivité avec Graffiti Général. L'idée c'était vraiment de raconter l'histoire du graffiti à partir de ce lieu, sous l'angle de la visibilité, et d'expliquer comment il a perpétuellement besoin d'évoluer pour exister.

K | Quelles différences fais-tu entre le graffiti régulier et cette branche méconnue ? 

Il n'y a pas d'énormes différences stylistiques. Dans le graffiti, il y a assez peu d'innovateurs, assez peu de mecs qui arrivent pour tout changer. En général, quand on peint on a plutôt dans l'idée de faire perdurer un héritage classique – celui de New York – même s'il y a des exceptions. Lek, par exemple, a inventé son propre style.

Il s'est affranchi de la lisibilité tout en gardant une base graffiti. À l'époque ils n'étaient pas nombreux à comprendre ce qu'il faisait, moi y comprisPour lui, partir peindre ce type de lieu était une nécessité : dans la rue ou en terrain, il n'était pas reconnu à la hauteur de son talent.

"Graffiti Général", les Magasins Généraux - Crédit Photo Yves Marchand et Romain Meffre pour BETC

"Graffiti Général", les Magasins Généraux - Crédit Photo Yves Marchand et Romain Meffre pour BETC

À partir de là, pas mal de mecs lui ont emboité le pas. Dans ces lieux, ils finissent par s'émanciper de la bombe de peinture, prennent des rouleaux, et abandonnent l'idée d'être à tout prix lisible dans leurs graffs. Et ce qui est drôle, c'est qu'un mec comme Lek a connu le terrain vague de Stalingrad et a été l'un des premiers à peindre les Magasins Généraux. Dans l'ouvrage c'est ce lien entre ces deux familles du graffiti que je voulais rendre apparent et pour cela il a fallu une enquête, aller à la rencontre de ces acteurs pour clarifier les choses.

"Le graffiti ne meurt jamais d'être récupéré"

K C'est marrant parce qu'on présente souvent ton livre comme l'histoire du street-art... 

Je sais et pourtant je me bats contre cet amalgame. J'ai beau le dire en interview, rien n'y fait. Le livre s'appelle quand même Graffiti Général, pas Street-Art Général...

Je n'ai rien contre le street-art mais ce n'est pas ma discipline. Les gens pensent que ces deux mouvements vont de pair. Or ils sont bien dissociés et possèdent chacun leur histoire et leur culture propre.

Quel regard portes-tu sur le lien de plus en plus grand entre les marques et des artistes issus du graffiti ? 

Pour être honnête, ça ne m'intéresse pas. Le graffiti c'est l'enfant de l'époque : il peut se salir les mains avec n'importe qui, ça ne l'empêchera jamais de perdurer. Les mecs qui font des collaborations avec des marques n'ont jamais empêché les autres de peindre des trains ou des métros. Quand ça n'est pas eux même qui, en parallèle, continuait de le faire. Tout ce que je sais c'est que le graffiti ne meurt jamais d'être récupéré.

Il meurt de quoi ? 

Il ne meurt pas. Le graffiti continue sa route. C'est cette société qui l'a fait naître. Il disparaitra quand elle aura suffisamment changé. Quand ce besoin d'exister et d'intervenir dans la ville ne se développera plus chez les gens.

Quand tu regardes ce qui se passe au Brésil, au Mexique, en Asie, et dans toutes ces mégalopoles qui fabriquent de l'anonymat, il y a toujours ce désir d'exister qui s'exprime toujours par le graffiti.

Vices, l'une des figures du livre "Descente Interdite" - Crédit Photo Éditions Alternatives

Vices, l'une des figures du livre "Descente Interdite" - Crédit Photo Éditions Alternatives

Il ne souffre pas d'être limité à une toile ou à certains espaces ? 

Moi j'aime le graffiti quand il n'est pas cadré, quand il investit un bâtiment comme les Magasins Généraux et vient s'y déposer naturellement, de manière très organique, quand tu sens cette liberté.

De manière générale, je trouve que le graff supporte mal le cadre. Dès que tu dis à un mec "tu peux peindre de là à là mais bon fais attention parce que là c'est le voisin", c'est tout de suite très différent. C'est la même chose avec les toiles : quand un mec fait une toile de graffiti, j'ai toujours l'impression qu'il a compacté son art...

Brigade anti-graffiti

K | Quel est ton prochain projet  ? 

Mon prochain grand projet est d'écrire l'histoire des brigades anti-graffiti. Quand tu te penches sur le sujet, tu te rends compte que la répression a eu une grande incidence sur l'évolution du graffiti : les styles, les changements de nom, les manières de peindre sont liés à l'évolution de la répression. C'est cette histoire que je veux raconter.

K | Quel interlocuteur as-tu trouvé ? 

Alors j'ai remarqué que chaque époque avait son commandant de police phare. Mon interlocuteur principal pour ce bouquin c'est le commandant Merle. C'est à lui qu'on doit l'investigation qui a conduit au procès de Versailles en 2001. Je l'ai trouvé sur un forum de graff. Il postait sous le pseudo de Remember. C'est le titre du livre d'ailleurs.

Je raconte aussi l'histoire de l'inspecteur Barriteau qui était, lui aussi, plutôt charismatique. À l'époque il appelait les taggueurs pour leur dire : "Allô ! T'as fait la ligne 9 hier, je vais bientôt venir te chercher". Il avait aussi une mallette appareil photo un peu comme les agents secrets.

K | Derrière l'histoire c'est quoi le propos de ce bouquin ? 

Ce que je veux montrer c'est que le graffiti a un pouvoir d'attraction hyper fort sur l'être humain. Finalement autour du graffiti tu peux retrouver un commandant de police, une jeune caillera ou un jeune bourgeois. C'est une histoire bien plus universelle que ce que l'on dit.

"Graffiti Général, les magasins généraux de Pantin" - Crédit Photo Yves Marchand et Romain Meffre pour BETC

"Graffiti Général, les magasins généraux de Pantin" - Crédit Photo Yves Marchand et Romain Meffre pour BETC

Les officiers de la brigade anti-graffiti en viennent aussi à être accros au graff et à le défendre. D'ailleurs c'est drôle quand tu arrives dans leurs bureaux, tu as l'impression de pénétrer dans une chambre d'ados : on y trouve des bombes, des toiles, des stickers...

K | Comment tu expliques cette relation paradoxale à l'objet graffiti ? 

Pour moi il n'y a pas de grande différence entre un keuf qui trouve un fanzine à 40 ans durant une perquisition, et moi qui voit un graff à 14 ans dans le cour de mon école ou dans un magazine. C'est le même déclic.

Sauf qu'à 40 ans le flic peut pas faire de graffiti et d'une certaine manière c'est sa façon de s'y intéresser.

--> À lire - Entretien : Legz, le graffeur solitaire des lieux à l'abandon 

Par Tomas Statius, publié le 02/12/2014

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