En images : David Fitt défie l'esthétique du visage humain

Comment faire disparaître les notions de beauté ou de laideur du visage ? Difficile, quand on y pense. Mais en adaptant la notion de satiété sémantique à la photo, en inondant l'image de toute l'immensité de la face humaine, David Fitt tente de répondre.

(Crédits image : David Fitt)

(Crédits image : David Fitt)

L'être humain est une espèce fantastique. À la contemplation de l'autre, naturellement, inévitablement, l'une des toutes premières pensées formulées est de l'ordre esthétique. "J'aime..." cette façon de s'habiller, cette mèche de travers, la finesse de ces fossettes, l'équilibre général d'un visage... Ou bien à l'inverse, "j'aime pas..." ces oreilles, ce nez charnu, ces sourcils, ces yeux trop rapprochés... Ne niez pas. C'est humain. Le premier contact étant avant tout visuel, notre cerveau cherche l'harmonie chez notre semblable.

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Or comment s'affranchir de ces notions de beauté ou de laideur imposées malgré nous ? David Fitt s'est posé la question. Pour y répondre, ce photographe de 26 ans s'est fait l'auteur d'une série photo intitulée Human Satiation, ou "satiété humaine" dans la langue de Cartier-Bresson. Étudiant en photographie à l'EFET de Paris entre 2009 et 2011 après quelques années de galère et le don d'un Reflex par son paternel, il découvre "pour la première fois [qu'il] kiffait faire quelque chose". C'est là, à l'école, qu'il développe ce travail. Et le déclic s'opère en empruntant pendant de longues heures les transports en commun – lot quotidien du banlieusard qu'il est :

Dans les longs trajets en transports, lorsqu'il m'arrivait de regarder quelqu'un, au bout d'un bon moment à contempler cette personne, je n'arrivais plus à savoir si elle était belle ou laide.

Une purée de chair

David ressentait ce qu'il appelle alors la sensation de "satiété humaine". Un principe qu'il invente sur celui de "satiété sémantique", terme qu'il découvre grâce au photographe Clayton Cubitt (à qui l'on doit, entre autres travaux, des photos promo de Die Antwoord et autres ou encore Hysterical Litterature, ce projet viral où de jeunes femmes tentent de faire la lecture sous le joug d'un vibromasseur en marche).

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La satiété sémantique, c'est quand un mot, à force de répétition, perd jusqu'à son sens. Prononcez un mot en le répétant longtemps, comme un mantra, et il deviendra en quelques dizaines de secondes une absurde purée de syllabes au goût étrange, de plus en plus étranger à votre bouche comme à vos oreilles. Pire, il perdra finalement tout son sens : votre esprit sera rassasié de ce mot.

(Crédits image : David Fitt)

(Crédits image : David Fitt)

David Fitt tente alors de reproduire cette expérience en images : "En général, on appréhende l'être humain dans sa totalité, dans son contexte, du moins le visage humain. Or, lorsqu'on le décompose, seul, c'est vraiment quelque chose d'étrange", explique le photographe. Dans ses photos pour Human Satiation, David Fitt montre cette soupe de nez, de lèvres et d'yeux, cette texture toute en chair, en poils et en muqueuse qui compose le visage humain : "Ainsi, on peut essayer de regarder l'être humain avec du recul. Comme si on n'était pas, nous-mêmes, des humains, mais une espèce en découvrant une autre". De là, il s'agit presque de réapprendre l'esthétique du visage.

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Le visage comme un paysage

Originellement réalisés pour être exposés en cadres d'un mètre par un mètre, ces portraits sont destinés à un format carré très resserré autour du visage afin qu'on ait la sensation que celui-ci "déborde". David Fitt détaille ce choix :

C'est comme ça qu'il remplit le mieux l'espace et qu'on peut enfin essayer de le sortir du contexte, l'extirper du "reste" : de l'harmonie d'un corps, et contempler sa texture, l'appréhender comme un paysage.

Creux, bosses, poils... Rien n'est épargné aux sujets des portraits qui, contrairement à ce qu'on devine en découvrant les images, ne sont pas maquillés. "Au contraire, j'ai même demandé aux filles qui l'étaient légèrement avant la séance photo de se démaquiller complètement", témoigne-t-il. Et de poursuivre : "L'absence de maquillage, c'est justement un outil supplémentaire afin d'annihiler les rapports de beauté ou de laideur".

(Crédits image : David Fitt)

(Crédits image : David Fitt)

Imperfections, mais face à quelle perfection ?

Les visages de Human Satiation semblent cernés ou couverts d'hématomes, le regard ceint de noir comme des cocards, les vaisseaux sanguins explosés. Mais rassurez-vous, personne n'a été maltraité durant le shooting. Ce n'est que le résultat d'un bidouillage de la photo numérique, prise d'abord en couleur, puis passée au noir et blanc, à laquelle David a accentué les couleurs naturelles du visage humain : rouge, orange et jaune.

Ces détails qui n'apparaissent pas à l'œil nu sautent aux yeux et accentuent les contrastes : cernes, tâches de rousseur, etc. Ce qu'on nommerait, à défaut d'autre chose, des imperfections. Mais c'est un jugement esthétique.

(Crédits image : David Fitt)

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David Fitt souhaite continuer à travailler sur l'apparence humaine, promettant de laisser le visage tranquille pour s'intéresser davantage au corps désormais. Lorsqu'il ne fait pas de portraits, il travaille sur "l'absence de l'être humain dans le paysage urbain" et développe en parallèle une carrière de photographe de mode, une direction plus naturelle pour ce photographe qui n'a pas peur d'explorer le spectre total de la perception de l'être humain.

Découvrez son site Internet par là, son compte Instagram par ici et sa page Facebook céans.

Par Théo Chapuis, publié le 11/03/2015

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