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Cette artiste dénonce le harcèlement en exposant les photos de bites que les femmes reçoivent

Publié le

par Olivia Cassano

Whitney Bell a rassemblé des photos de bites envoyées à des femmes, dont elle-même, qui n’avaient rien demandé. L’artiste basée à LA espère ainsi attirer l’attention sur la banalisation du harcèlement.  

Qu'elles vous fassent rire ou pleurer, les photos de bites non sollicitées que vous recevez peuvent provoquer différentes émotions – la répulsion,  l’amusement ou la pitié – et sont quasiment inévitables pour les femmes aujourd’hui. Au pire, c’est du harcèlement sexuel, au mieux c’est une nuisance dont la capture d’écran fera l'objet d'une bonne tranche de rigolade dans une conversation entre potes.

L’artiste basée à Los Angeles Whitney Bell ne le sait que trop bien. Elle a collectionné des centaines de photos de pénis non sollicitées et en a fait une exposition intitulée "Je n’ai pas demandé ça : une vie avec des photos de bites". C'est une blague qui est à l'origine de cette exposition mais elle est rapidement devenue un support pour explorer la condition féminine et le harcèlement constant auquel les femmes sont confrontées.

La plupart des photos exposées ont été envoyées à Whitney Bell et à d’autres femmes de sa connaissance, mais l’artiste raconte qu'une fois que le projet a commencé à faire parler, des femmes venant d’un peu partout ont voulu contribuer. "J’ai même dû mettre le holà à mes abonnés qui partageaient non seulement les photos mais aussi leur histoire", a-t-elle expliqué à Konbini via email.

Si la plupart des femmes ne veulent pas recevoir de photos de bites, la technologie a facilité ces intrusions visuelles, car pour une raison ou une autre, certains hommes ne peuvent pas s’empêcher d’exhiber leurs parties génitales. C’est frustrant, démoralisant et pour être honnête, pas vraiment sexy. C’est exactement ce que Whitney Bell a voulu montrer avec son exposition.

Konbini | Comment avez-vous eu l’idée de faire une exposition sur ces images là ?

Whitney Bell | Tout a commencé quand un gars m’a envoyé une photo de l’ombre de sa bite. En vérité, c’était plutôt artistique et joli. Je l’ai envoyée à une amie qui m’a dit : "Cette bite est tellement belle, elle devrait figurer dans un musée." Tout vient de là, je pense.

Cependant le projet a beaucoup évolué depuis. Tout le reste, les 30 artistes, les 40 et quelque fournisseurs, tout vient de personnes que je suivais déjà sur Instagram. Il y avait tous ces artistes fantastiques avec qui je voulais bosser mais je n’avais pas trouvé l’opportunité. Je me suis rendu compte que c’était le bon moment.

"J’aime les hommes… et j’aime les belles bites, c’est juste que je n’aime pas le harcèlement"

L’exposition en soi, je l’ai faite parce que j’en ai marre du harcèlement constant auquel les femmes sont confrontées. Parfois c’est tellement subtil qu’on a l’impression que c’est ancré dans la société. Parfois cependant, c’est une agression, comme quand vous recevez une photo de bite alors que vous êtes allongée sur votre lit avec votre chien. C’est horrible la manière dont les femmes sont traitées sur Internet. C’est comme si, à la seconde même où les hommes avaient le bouclier de la technologie, ils se sentaient invincibles. J’ai le sentiment qu’ils ont besoin d’être rappelés à l’ordre.

Pourquoi, selon vous, les hommes envoient-ils des photos de bites sans qu’on leur demande ?

Envoyer une photo de bite non sollicitée est du harcèlement sexuel au même titre qu'exhiber son sexe dans le métro. Forcer une femme à voir sa bite donne du plaisir à ces mecs, en quelque sorte. J’ai parlé à beaucoup, beaucoup d'hommes ces derniers mois pour essayer de comprendre pourquoi ils font ça.

Beaucoup aiment tout simplement la sensation de forcer les femmes à voir leur pénis, c’est une démonstration de pouvoir, tout comme gueuler sur une femme dans la rue. Ils savent qu’elle ne va pas se retourner et se dire : "Je veux vraiment sortir avec ce mec dans son pick-up qui m’a crié 'hé beauté, laisse-moi te lécher.'"

"Comme toute forme de harcèlement, c’est une question de pouvoir, pas de sexe"

J’essaye de leur montrer qu’il y a des répercussions, que ce n’est pas un crime qui ne fait pas de victime, qu’ils devraient tout faire pour mieux se comporter. Toutefois, beaucoup de mecs ne savent pas pourquoi ils le font. C’est comme s'ils n’y avaient jamais vraiment réfléchi avant que je ne leur pose la question. Comme s'ils s'en remettaient au statu quo patriarcal qui veut que le harcèlement soit la norme.

Quel message espérez-vous faire passer avec cette exposition ?

Cette exposition va plus loin que de simples photos avec des bites. Les pénis sont seulement utilisées comme support pour montrer à quel point le harcèlement envahit la vie des femmes. J’ai complètement vidé ma maison et je l’ai transformée en galerie. Il ne restait littéralement plus qu’un lit, sans oreiller, et une armoire. Les visiteurs étaient invités à faire le tour du propriétaire mais il n’y avait qu’une rivière de bites qui traversait toute la maison.

Comme dans la vie, tu ne peux pas éviter le harcèlement, il suit une femme partout où elle va. Je voulais ouvrir les yeux des gens et commencer un dialogue. Les femmes ont été réduites au silence et sont sommées de l’accepter, je veux montrer qu’il existe peut-être une autre option. Ce silence et ce harcèlement écrasant ne fait que perpétuer le cycle.

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Pouvez-vous expliquer en quoi les réseaux sociaux comme Snapchat ont généralisé cette forme de harcèlement ?

Un homme qui n’exhiberait jamais son sexe devant une femme en public a désormais le sentiment qu’il peut le faire derrière l’écran de son portable ou de son ordinateur. Même si elle donne en vérité bien plus d’informations sur la personne, la technologie nous donne la fausse impression que c’est anonyme.

C’est devenu la norme, c’est presque attendu. Les femmes sont simplement supposées accepter ce harcèlement, ne rien dire. "Bien sûr que tu vas te faire harceler sur Tinder… tu t’attendais à quoi ?", disent les gens.

Si une femme reçoit une photo de bite sans qu'elle le veuille, que lui conseillez-vous ?

De renvoyer une photo de bite mais plus belle.

Les bénéfices générés par votre exposition vont être reversés au Centre for Reproductive Rights [une association qui milite pour le droit à l’avortement]. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’avortement ne peut pas être légal uniquement en théorie, il faut qu’il soit accessible et, en ce moment, dans plusieurs régions des États-Unis, ce n’est tout simplement pas le cas. Beaucoup d’États du Sud ont mis en place des lois Trap [Targeted Regulation of Abortion Providers] qui visent des cliniques pratiquant l’avortement.

Ces lois prétendent "protéger la santé des femmes" alors qu’en réalité, tout ce qu’elles font, c’est imposer des restrictions non nécessaires qui forcent les cliniques à fermer leurs portes. L’avortement fait partie de la vie, les femmes y ont toujours eu recours et ce sera toujours le cas, nous devons simplement décider si elles pourront le faire en toute sécurité ou non.

"Nous sommes allés trop loin pour en revenir aux avortement clandestins"

Un exemple, pour montrer à quel point ces lois sont absurdes : toutes les cliniques qui pratiquent l’avortement dans les États du Sud doivent désormais être dotées d’un centre de chirurgie ambulatoire, même si un avortement n’est pas une procédure chirurgicale et ne nécessite pas d’ambulance. Les couloirs doivent désormais faire plus de 3 mètres de large pour que deux brancards à roulettes puissent se croiser, même si aucun brancard à roulettes n’est utilisé pour les avortements puisque c’est une procédure non chirurgicale.

Ces cliniques ne peuvent tout simplement pas supporter tous ces changements législatifs, donc 70 % d'entres elles ont fermé ces trois dernières années. Ce qui signifie que les femmes et les filles doivent parcourir des centaines de kilomètres, demander un arrêt de travail, trouver un logement pour la nuit et payer des milliers de dollars pour se faire avorter. Pour la plupart d’entre elles, ce n’est pas possible. Ces femmes et ces filles sont condamnées à devenir mères même si elles ne le souhaitent pas, ou optent pour l’avortement clandestin.

Cette exposition a levé plus de 4 000 dollars reversés au Center for Reproductive Rights.

Traduit de l’anglais par Hélaine Lefrançois

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