Le photographe de "la fillette brûlée au napalm" retourne sur les lieux

Plus de 40 ans après la photo iconique de la "fille au napalm", le photographe Nick Ut retourne sur les lieux où il a immortalisé cette scène qui a bouleversé le monde entier. 

Le cliché de "La fillette brûlée au napalm", apparu en "Une" du New York Times et qui a ensuite fit le tour du monde. (Crédit Image : Nick Ut)

Le cliché de "La fillette brûlée au napalm", apparu en une du New York Times et qui a ensuite fait le tour du monde. (Crédit Image : Nick Ut)

Le 8 juin 1972, des avions sud-vietnamiens, croyant avoir repéré des Vietcongs, bombardent le village de Trang Bang à quelques kilomètres de Saigon. Les habitants, apeurés, empruntent la route 1 qui relie Saigon – aujourd'hui Ho Chi Minh Ville – à Phnom Penh, pour fuir les avions qui larguent des bombes au napalm. Parmi les victimes, plusieurs enfants vulnérables courent pour échapper aux brûlures.

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Kim Phuc a alors neuf ans, ses vêtements viennent d'être brulés, sa peau part en lambeaux. Nue, elle court, les bras écartés, criant de douleur. Autour d'elle, son frère Phan Thanh Tam est blessé à l'oeil, son visage est alors déformé par la terreur. Derrière, quelques soldats tentent eux aussi d'échapper au nuage noir d'épouvante qui les poursuit.

Cette image bouleversante qui illustre toute l'horreur de la guerre et la souffrance de civiles innocents et désemparés a fait le tour du monde. Ce jour-là, le photographe Huỳnh Công Út, connu sous le pseudonyme Nick Ut, alors âgé de 21 ans, assiste à la scène. Le photoreporter, embauché à l'âge de 16 ans à l'Associated Press pour remplacer son frère, décédé lors d'une opération dans le delta du Mékong, est chargé de couvrir la guerre du Vietnam où s'enlisent les Américains.

"Je suis resté un bon moment à regarder les bombes tomber. J'étais si jeune", se souvient-il des années plus tard. Terrifié, il finit quand même par sortir son Kodak Tri-X noir et blanc pour capturer ce cliché lourd de sens.

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La photo originale de Nick Ut non cadrée.

La photo originale de Nick Ut non cadrée.

Une photo qui a failli ne jamais voir le jour

La suite est alors moins connue. Nick Ut, avec l'aide de  Christopher Wain, journaliste d'ITN, tente d'apaiser les brûlures de la fillette avant de l'emmener à l'hôpital le plus proche. Tombée dans un semi-coma, Kim Phuc survit pourtant. Brûlée jusqu'au troisième degré sur une grande partie du corps, il lui faudra près de dix-sept interventions chirurgicales et quatorze mois d'hospitalisation pour être remise sur pied.

Quant à la photo, elle sort seulement quatre jours plus tard, le 12 juin dans le New York Times après moult tergiversations. À cause d'une réglementation stricte sur la nudité des enfants, la rédaction hésite. Le poids historique et symbolique de la photo finit par l'emporter : elle est finalement recadrée pour que la fillette se retrouve au centre de l'attention et son sexe est légèrement flouté. L'impact du cliché est immédiat, l'opinion publique est choquée. La photo se retrouve alors sur les unes du monde entier.

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Certains disent même qu'elle a contribué à amorcer la fin de la guerre du Vietnam, théâtre des cristallisations de la guerre froide entre États-Unis et URSS. D'autres, qu'elle a entraîné l'interdiction par les Nations Unies de l'utilisation de cette arme redoutable qu'est le napalm contre les populations civiles. En tout cas, pour Nick Ut, c'est la consécration : il reçoit, un an plus tard, le prix Pulitzer, Saint Graal de la profession.

Nick Ut : "C'est ici", 43 ans plus tard sur les traces de la photo qui l'a rendu célèbre. (Crédit Image : Na Son Nguyen/AP/SIPA)

Nick Ut : "C'est là, c'est là", 43 ans plus tard sur les traces de la photo qui l'a rendu célèbre. (Crédit Image : Na Son Nguyen/AP/SIPA)

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"C'est ici que j'ai pris la photo que personne ne pourrait oublier"

43 ans plus tard, tout a bien changé sur les lieux de la scène apocalyptique. Le photoreporter, âgé de 64 ans, emprunte un van pour retourner sur les lieux du crime sur la route numéro 1. Un retour qu'il raconte sur le blog de l'Associated Press (AP). "C'est là, c'est là", se remémore-t-il. Les souvenirs de cette horrible journée resurgissent alors instantanément :

C'est ici que c'est arrivé. Ici que les enfants sont apparus en criant. C'est ici que j'ai pris la photo que le monde ne pourrait oublier.

Le photographe se dirige ensuite vers le temple où Kim Phuc et sa famille s'étaient réfugiés pour se protéger des bombes. Il retrouve ainsi Ho Van Bon, le cousin de Kim Phuc, à droite de la photo de 1972 et que l'on voit sur la photo ci-dessousCette journée, Nick Ut la fait presque chaque année, tel un rituel. "Ça reste très important pour lui. Lui et la photo – et par extension le village – sont liés à jamais", assure l'article de l'AP.

En adéquation avec l'ère digitale, le photographe est désormais équipé d'un iPhone pour pouvoir partager instantanément ses clichés au monde entier sur le compte Instagram de l'AP. Ce qui aurait pris des heures en 1972 pour parcourir les 40 kilomètres jusqu'à l'agence de l'AP à Saigon afin de commencer à développer les photos, prend désormais quelques secondes. Une évolution technologique qui fascine particulièrement le photographe. De son côté, David Campbell, spécialiste du storytelling visuel et professeur à Newcastle en Angleterre, explique dans l'article de l'AP :

Imaginez si ce qui serait arrivé en 1972, avec toutes les technologies et les méthodes de 2015... Certaines des personnes qui ont subi l'attaque de napalm aurait eu leur propre smartphone. Plusieurs soldats auraient eu des smartphones.

En 1972, on voyait seulement des images méticuleusement sélectionnées et éditées, qui représentaient des moments isolés. Aujourd'hui, on aurait un champ de vision plus large, une échelle du temps plus détaillée, et une compréhension des événements beaucoup plus importante.

Quant à la "fille au napalm", Kim Phuc, elle est désormais quinquagénaire, mère de deux enfants et ambassadrice de bonne volonté de l'Unesco. Dans une interview accordée au Monde, elle raconte :

J'ai longtemps voulu fuir cette petite fille plongée dans le chaos de la guerre du Vietnam. Mais la photo m'a toujours rattrapée. De partout des gens surgissaient en disant : "C'est bien vous ? Quelle horreur !" Et j'avais l'impression d'être doublement victime. Et puis j'ai décidé que ce qui m'apparaissait comme une malédiction avait aussi été ma chance. Et qu'il me revenait de choisir le sens à donner à cette photo.

"Elle illustrait l'épouvante de la guerre ?" Je deviendrai une ambassadrice de la paix."Elle montrait la barbarie ?" Je parlerai d'amour et incarnerai le pardon. "Elle évoquait la mort ?" Je montrerai la vie.

Par Anaïs Chatellier, publié le 12/06/2015

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