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Creazione, le festival qui met en lumière l’art et la mode corses

Publié le

par Dora Moutot

Quand vous pensez à la Corse, vous pensez vacances, soleil et plage, festival Calvi on the Rocks, paysages de ouf et charcuterie locale. Vous touchez peut-être même votre bille niveau histoire et indépendance corse, mais côté mode et création, que savez-vous de cette île ?

Avouons-le : vous ne savez absolument rien. C’est face à ce constat que l’équipe de l’office du tourisme de la ville de Bastia a décidé de lancer Creazione, le festival de mode et design de l’île, qui a eu lieu cette année du 23 au 25 juin. Car la création insulaire existe bel et bien et mérite d’être mise en avant, au même titre que les plages et les fromages !

Le festival a été lancé sur un coup de tête par l’équipe de l’office du tourisme, sous l’impulsion de sa directrice, Véronique Calendini. Personnage haut en couleur, Véronique a un fort accent corse. C’est le genre de femme qui va droit au but et ne perd pas de temps.

"En Corse, il y a plein de manifestations autour de la gastronomie, il y a des foires pour les produits corses comme le vin et l’huile d’olive. Un matin, je me suis dit 'allez chiche', on a des créateurs de talents et ils ne sont jamais mis en valeur. Ils sont toujours enfermés dans leur atelier, alors on va se lancer un défi et on va créer un festival !"

60 talents corses mis en avant

Pari réussi pour Véro, car c’est la troisième édition de ce festival qui grandit et réunit aujourd’hui une soixantaine de talents en plein cœur de la vieille ville, au musée de Bastia. Dans ce lieu chargé d’histoire, Véronique explique : "À Bastia, on a un très fort patrimoine génois, avec beaucoup d’églises, de ruelles, de fontaines et de musées, mais on veut changer l’image de la ville, lui donner un aspect plus créatif car Bastia est une belle dame, qui peut être cool et sexy."

Loin des ambitions du Festival d’Hyères, autre manifestation du Sud de la France, qui a réussi à se faire de la place sous les spotlights de la mode internationale, l’approche du festival de mode et design de Bastia est moins snob, plus locale et populaire. L’enjeu pour Creazione n’est pas de devenir un "it fashion festival", royaume du "m’as-tu-vu parisien", mais de tout simplement mettre en lumière la création locale. L’esprit est modeste, car le festival a été conçu par une bande d’enthousiastes et non par des fashionistas aguerries, professionnelles du "fashion system".

Cette manière de lancer un festival de mode sans véritablement maîtriser les codes de la hype – qui vont de pair avec ce milieu – pourrait paraître naïve, mais c’est exactement ça qui rend ce festival différent, intéressant et touchant. Au-delà de la mode et du design, derrière chaque T-shirt, chaque bracelet, chaque parfum, se cachent un petit bout d’histoire corse et un amour profond des créateurs pour leur île.

Quand la création corse et la spiritualité ne font plus qu’un

Céline Benoît a lancé Zia Antonia, une marque dont le créneau est d’être "au plus près des coutumes secrètes de l’île de beauté". Céline confectionne des gris-gris qui racontent les mythes et légendes corses, ainsi que des bougies en cire qui représentent les personnages qui ont marqué l’histoire de l’île.

"J’ai créé ma marque pour rendre hommage à ma grand-tante, qui s’appelait Antonia. J’ai repris tout ce qu’elle m’avait appris depuis mon enfance car, en Corse, on est entre les rites païens et religieux. Les Corses font des prières secrètes ancestrales. J’ai voulu trouver un moyen de transmettre cet héritage de façon ludique."

Céline raconte l’histoire mystique de la Corse à travers ses petits bijoux, qu’elle attache toujours à un petit carnet qui renferme des contes et légendes insulaires.

"On repart avec un petit bout de culture qui nous accompagne, et dont la symbolique est très forte. J’ai eu envie de ressortir ces histoires des tiroirs. Je veux que l’on sache qu’on est une terre de croyances, de superstitions, qu’on est un peu à part."

Pour chaque bijou et son livret, c’est trois mois de recherche et de documentation pour Céline. Je découvre donc la légende du scapulaire, un petit sachet fait de façon traditionnel que Céline a remis au goût du jour sous forme de gris-gris. Ce petit sac de tissu blanc, cousu de fil rouge contient des éléments symboliques comme du blé, du gros sel et de l’olive. Selon la tradition, il serait assemblé par des femmes qui enlèvent le mauvais œil, le fameux ochju lors d’une prière qui ne se pratique que le jour de Noël à minuit et ne se transmet qu’oralement.

Les mythes corses, Céline les raconte à travers les bijoux mais aussi à travers la cire. Elle crée de grosses bougies à l’effigie de Napoléon, qui "est né en Corse" me rappelle-t-elle, ou de Pascal Paoli,"le bab de la patrie", ainsi qu’elle surnomme fièrement la figure de l’indépendance corse. "Pascal Paoli est à l’origine de la constitution des droits de l’homme et les États-Unis l’ont reprise", ajoute-t-elle.

La femme corse réinterprétée

Du haut de ses 25 ans, Elisa Di Gio rend hommage aux femmes corses sur papier et tissu. "La femme corse, c’est un panel de choses : le caractère, la force, la détermination. On est attachées à notre famille mais on va aussi vers l’avenir. C’est une femme riche de ses valeurs. Elle emporte ses racines en allant vers quelque chose de nouveau", dit-elle. Elle dessine évidemment la fameuse Colomba, l’héroïne de la nouvelle de Prosper Mérimée qui, vêtue de noir, n’hésite pas à prendre les armes pour défendre sa famille.

"J’ai une iconographie insulaire", explique-t-elle devant ses illustrations. Les femmes sont toujours au centre de son travail. Elles ont un regard sulfureux, comme cette femme qui représente la "mère nourricière", dessinée au milieu d’une ruche, entourée d’abeilles. Elisa m’apprend l’importance du miel en Corse. Elle me montre ensuite une femme entourée de fougères, "espèce végétale de l’île". Puis une femme qui représente la bergère des temps modernes, veillant sur des mouflons, une espèce protégée des montagnes corses, et une autre qui représente la reine des immortelles : "Les immortelles, ce sont des bosquets de fleurs corses qui ont des vertus extraordinaires pour la peau."

Des paysages qui inspirent la création

L’immortelle est aussi l’une des plantes de prédilection d’Anne Benoît, créatrice de la marque de cosmétique Imiza. Elle l’utilise dans ses cosmétiques. Anne a lancé sa marque après avoir eu un coup de cœur pour un petit hameau abandonné du cap Corse, Imiza, dont elle a repris le nom.

"C’est un site merveilleux car la montagne est dans la mer. Imiza, c’est cette Corse sauvage que j’aime, un peu austère. C’est un village avec des pierres abandonnées, il y a une petite chapelle avec un petit olivier qui donne sur la mer. Cette contradiction entre beauté et abandon m’a inspirée pour ma marque."

La façon dont Anne élabore ses parfums est donc très poétique. Quand elle transcrit une odeur, tout part de l’imaginaire, bien qu’elle utilise des matières premières locales telle que l’immortelle, l’huile d’olive ou de noisette. "Cette beauté qui nous entoure est une richesse incroyable, c’est une île de contraste qui suscite la création. Il y a quelque chose de spirituel ici. Le parfum, c’est le lien entre la terre et les dieux."

Quand le look du berger corse devient trendy

Qui aurait cru qu’un vieux sac de berger malodorant pourrait devenir un it bag ? C’est en se promenant au musée de la Corse que Christophe, créateur de la marque Zainatti remarque une vieille besace de berger. "J’ai vu cet objet archaïque et masculin, et je l’ai transformé en it bag de luxe, féminin et sensuel", nous explique-t-il. Désormais, sa besace revisitée a, elle aussi, trouvé sa place au musée. Elle est rentrée au patrimoine vivant de la Corse.

Christophe produit aussi les seuls sacs du monde en peau de vache corse, vache qui a la particularité d’être zébrée.

Le pop art soutient l’indépendance corse

D’autres s’inspirent de l’histoire du pays, avec une dimension plus historique et provocatrice. C’est le cas de Marcé Lepidi Acquaviva, un artiste qui fait du pop art corse. Très influencé par Andy Warhol, il admet ne rien inventer en matière de technique mais revendique un positionnement identitaire très militant. Il a repris l’image de Pascal Paoli et lui a collé la langue des Rolling Stones.

Marcé a aussi designé des bouteilles de gaz corses, symboles de la lutte armée clandestine du FNLC, le Front de libération nationale corse, mouvement connu pour ses actions politiques souvent qualifiées de terroristes. "J’ai de l’admiration pour les gens qui militent, j’ai voulu leur rendre hommage", explique-t-il, ajoutant que l’œuvre a évidemment beaucoup choqué.

Récemment, le musée de la Corse lui a commandé une œuvre sur le sujet du consumérisme. Marcé a donc imaginé une boîte de figatellu géante, produit phare corse, vendu à foison aux touristes, pas toujours dans les règles de l’art. "J’ai un amour pour mon île, comme j’ai un amour pour ma mère ou mon père, un patriotisme démesuré", glisse-t-il. C’est effectivement ce que l’on ressent à la vue des œuvres présentées au festival Creazione : pour ces artistes, la création est une véritable déclaration d’amour à leur terre.

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