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Bruce Nauman, l'art à partir de (presque) rien

Publié le

par Théo Chapuis

L'art du grand Bruce Nauman est minimal et conceptuel, fait d'une poignée d'installations et de projections visuelles et sonores. De prime abord austère et ardu pour le profane, on a tenté de vous rendre son œuvre plus facilement compréhensible à travers quatre concepts : le geste, la violence, la répétition et le temps.

Bruce Nauman en 2009 (Crédits image : Jason Schmidt)

Du 14 mars au 21 juin 2015, la Fondation Cartier pour l'art contemporain à Paris, accueille une exposition majeure de Bruce Nauman. "La première depuis plus de 15 ans", clame le dossier de presse. Une exposition toute en paradoxes : si l'artiste américain a changé la face de l'art contemporain, seules six œuvres sont exhibées. Certaines sont récentes, d'autres sont des classiques du septuagénaire originaire de l'Indiana.

Étrange, aussi, d'aller au musée pour s'imprégner d'une demi-douzaine de pièces seulement. Et pourtant, elles occupent deux niveaux entiers ainsi qu'un bout du jardin de la fondation. Contradiction encore : si ses médiums sont essentiellement des écrans, du son projeté et du plastique, l'exposition questionne avant tout notre humanité et ses propres limites.

Oui, cette exposition est une plongée en apnée dans l'art conceptuel, son minimalisme, ses manifestations brutes et ses interrogations sans fin. Non, la palette utilisée par Bruce Nauman n'est pas aussi pop que celle employée par Keith Haring, ni aussi colorée que celle de Niki de Saint Phalle, ni aussi... gonflée que celle de Jeff Koons. Mais c'est sans doute parce que dans son travail, la question est bien plus importante que la réponse : qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? Quelles limites s'appliquent au corps humain ? Quelle relation entretient-on au temps ?, etc. Bigre.

Alors, Bruce Nauman vous fait toujours un peu peur ? Pas de panique. Décomposons ses six œuvres en quatre concepts (le geste, la violence, la répétition et le temps) pour mieux cerner ce qu'il y a dans la tête de l'artiste et vous donner envie de vous y confronter. Accrochez-vous : dans les limbes de l'art conceptuel, Konbini sera votre guide.

Le geste

Avez-vous déjà tenté de lever un crayon par ses deux extrémités grâce à deux autres crayons ? L'exercice semble compliqué, pourtant Bruce Nauman lui a consacré deux œuvres connexes : Pencil Lift et Mr. Rogers. Projetées sous forme de diptyque sur deux gigantesques écrans LED dans la grande salle du rez-de-chaussée, l'artiste s'y emploie pendant plusieurs minutes, métaphore de l'acharnement.

Les papattes de Mr. Rogers traversent l'arrière-plan (Crédits image : Bruce Nauman / ADAGP, Paris 2015)

Un instant, Mr. Rogers, le chat de l'artiste (joli nom), vient tout à coup traverser le champ de la caméra. Repère temporel bienvenu, il rappelle l'opiniâtreté du geste et l'ancre parfaitement dans le réel de l'atelier : cette action, calquée sur une illusion d'optique aisément réalisable avec ses doigts, fait ressentir au spectateur la tension, l'équilibre (et la frustration de l'échec le cas échéant). Tant qu'il y a le geste, l'illusion est une réalité. Quentin Dupieux ne dirait sans doute pas le contraire...

La violence

La pièce Anthro/Socio, située à l'étage inférieur, démontre toute la violence dont l'artiste est capable pour parler de l'être humain, notre propre espèce. Sur plusieurs écrans, dont trois monumentaux, l'artiste performeur Rinde Eckert répète inlassablement une série d'ordres contradictoires :

"Feed Me, Eat Me, Anthropology", "Help Me, Hurt Me, Sociology", "Feed Me, Help Me, Eat Me, Hurt Me".

Malaise. Pour le spectateur, les voix se mélangent, le volume est assourdissant, le visage du performeur occupe trois murs de cette pièce plongée dans le noir : par la grandeur monumentale de l'œuvre et son aspect agressif, Nauman provoque la réaction de gêne. Il dessine là un portrait de l'être humain en animal fait de paradoxes et de frustration, prisonnier de son propre libre arbitre.

Osez vous immerger dans les hurlements d'Anthro/Socio (Crédits image : Bruce Nauman / ADAGP, Paris 2015)

Violente, ou du moins inquiétante, l'autre œuvre de cette grande pièce du sous-sol du bâtiment de la fondation Cartier l'est indubitablement. Comme son nom l'indique, Carousel est un manège. Mais au lieu de voiturettes bariolées ou de personnages de dessins animés rigolos, il est peuplé de formes en plastique utilisées par les taxidermistes pour réaliser leurs animaux empaillés. Daim, lynx, coyote démembrés sont suspendus et traînés par le cou, tels les restes macabres d'animaux qu'on traîne à l'abattoir.

Seul regret : si l'installation n'avait pas été placée dans la même pièce qu'Anthro/Socio, on pourrait entendre le raclement des carcasses de plastique contre le sol, complément qui aurait ajouté à l'œuvre son lot de frissons digne d'une B.O de David Lynch. Brrr.

Carousel, qu'on peut voir comme un contre-pied terrifiant au Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saëns (Crédits image : Bruce Nauman / ADAGP, Paris 2015)

Critique de la main de l'homme sur son environnement, ode funeste à la vie sauvage, Nauman rend ici hommage à une nature corrompue par notre propre espèce, l'humain en super-prédateur. Eh oui, même si ses œuvres semblent froides, mécaniques et marquées par la technologie, Bruce Nauman, en cowboy de cocagne, n'en habite pas moins dans son ranch à Galisteo, Nouveau-Mexique (265 habitants recensés en 2000), où il élève lui-même ses chevaux. Voyez plutôt.

La répétition

Au rez-de-chaussée et dans le parc de la fondation, nos oreilles sont sollicitées par les œuvres For Children et For Beginners, œuvres minimales par excellence. En pénétrant d'abord la salle du rez-de-chaussée, on entend deux voix qui répètent inlassablement "for children" et "pour les enfants". Le ton est monocorde, le phrasé lourd, la voix quasi-robotique. La bande ne s'arrête jamais. Déjà, au bout de quelques minutes dans la pièce, on ressent le fameux phénomène de satiété sémantique : répétés inlassablement, tel un mantra, ces mots finissent par perdre jusqu'à leur sens – l'esprit du spectateur en est rassasié.

Dans l'amphithéâtre du jardin, c'est aussi une unique bande-sonore qui nous accueille. Sous les doigts du musicien Terry Allen, un piano gémit des accords dissonants générés par les instructions de Nauman à l'exécutant : ne jamais déplacer ses mains latéralement sur le clavier qu'autour du do médian (soit, en gros, le milieu du clavier).

Avec ces deux œuvres, Nauman questionne l'apprentissage et ses vicissitudes, la discipline et le contrôle, notions primordiales pendant l'enfance – et qui passent si souvent par l'exercice et la répétition. Voilà quelques années, Bruce Nauman découvrait une partition du compositeur Béla Bartok intitulée For Children. Ces pièces, adaptées à la taille des mains des enfants, ont, entre autres, inspiré à l'artiste ces deux œuvres. Bruce Nauman montre à nouveau son obsession de la rengaine du geste et du message.

Le temps

Pièce la plus marquante de l'exposition, Untitled 1970-2009 offre à voir le film d'un incessant ballet de deux danseuses allongées sur un tapis qui tournent dans le sens des aiguilles d'une montre. Si la chorégraphie semble parfaitement exécutée par ces deux professionnelles, on note que sous l'effet de l'épuisement, elles se décalent peu à peu au fur et à mesure de la vidéo qui dure... une demi-heure.

Les danseuses poussent la recherche de la perfection à son paroxysme dans <em>Untitled 1970-2009</em> (Crédits image : Bruce Nauman / ADAGP, Paris 2015)

C'est la concentration de l'être humain incapable d'accéder à la perfection (même jusqu'à l'éreintement) que Nauman dépeint ici. Avec ses vidéos en forme de vanités, il rappelle l'absurdité de l'existence humaine, piégée par l'inexorable écoulement du temps.

Avec très peu de matériaux, de grands espaces et une poignée de mots, l'artiste contemporain fait réfléchir le spectateur à son univers. On n'a toujours pas plus de réponses concernant nos questions de départ. Mais ce qui est sûr, c'est qu'après l'expérience Bruce Nauman à la Fondation Cartier, on a encore davantage de questions.

Bruce Nauman, du 14 mars au 21 juin 2015 à la Fondation Cartier pour l'art contemporain. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 20h.
Nocturne le mardi jusqu’à 22h. Droit d´entrée : 10,50 euros.  Tarif réduit : 7 euros. Gratuit (sauf Soirées Nomades) : Moins de 13 ans, moins de 18 ans le mercredi, Laissez-passer, carte Icom, carte de presse, carte d'invalidité.

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