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Expo : poupées torturées et art brut, l'univers du plasticien Michel Nedjar

Publié le

par Julien Sanchez Galvan

Du 24 février au 4 juin 2017, l'œuvre de l'artiste aux poupées torturées, Michel Nedjar, fait l’objet d’une exposition monographique, "Michel Nedjar, introspective" au LaM-Lille Métropole. 

© Clovis Prévost

Shoah et shmattès : la judéité comme révélateur artistique

Né en 1947 dans une famille juive, en partie décimée dans les camps durant la Seconde Guerre mondiale, Michel Nedjar prend conscience de la réalité crue et meurtrière de la Shoah en visionnant le film d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard. Réalisant alors que son identité peut lui coûter la vie ou susciter l’injustifiable haine d’autrui, il se met au début des années 1960 à peindre des toiles ténébreuses, voire post-apocalyptiques, à l’instar de ce portrait (sans titre, à voir ci-dessous) qui représente un être humain plongé, presque noyé, dans un enfer de couleurs chaudes et dont on peine à distinguer les formes du corps. Cette image nous renvoie sans détour possible à l’horreur des camps d’extermination. Ses peintures lui permettent alors d’extérioriser  ses angoisses et sa douleur. Les poupées de ses sœurs et les vieux tissus (shmattès en argot yiddish, un mot qui évoque aussi par extension les métiers de la confection), qu’il liera inconditionnellement à sa grand-mère ainsi qu’à sa judéité, forment un ensemble d’objets et de matières qui sont les premiers marqueurs de son œuvre.

Huile sur toile, sans titre, 1962-1963, Aulnay-sous-Bois. (© Julien Sanchez Galvan)

Vue de l’exposition "Michel Nedjar, introspective" présentée au Lam. (© N. Dewitte/LaM).

 Chairdâmes et Poupées du monde

De 1978 à 1986, Michel Nejdar travaille dans son atelier de Belleville à Paris, il vit une période dépressive et se passionne pour la récupération. Il collecte et collectionne, garde et entasse tout ce qu'il juge intéressant. Tout ce qui peut être utile et transformé.  Il devient obsédé par les matières pauvres qu'il magnifie en les plongeant dans la boue et la teinture pour leur donner une nouvelle vie. Ses poupées de chiffons, objets non identifiés, ils les appelle les Chairdâmes. Ce nom est un jeu de mots entre chair, âme et dame. De près, on a l’impression que les Chairdâmes sont constituées de peaux humaines ou de peaux embaumées comme cela se pratiquait au temps de l’Égypte antique. "Les objets de mes sculptures sont porteurs de mon humanité", nous explique-t-il. Michel Nedjar ayant suivi une formation de tailleur pour dames, on comprend que le tissu soit une matière qu'il affectionne particulièrement.

Michel Nedjar, <em>Chairdâme</em> (sans titre), 1979-1980. Tissu, toile, laine, terre, ficelle, paille, teinture (brou de noix) ; 39 x 16 x 19 cm. LaM, Villeneuve d’Ascq. (photo N. Dewitte/LaM. © Michel Nedjar, 2017)

Vue de lʼexposition "Michel Nedjar, introspective" présentée au LaM du 24 février au 4 juin 2017. (© N. Dewitte/LaM)

Entre 1996 et 2013, il crée une grande série intitulée Poupées de voyage. Ces poupées sont fabriquées à partir d’objets de récupération ramassés dans différentes villes et pays lors des pérégrinations de l'artiste. Les commissaires d’exposition les ont scénographiées en reprenant la forme ovale d'un planisphère. Bien que seul Michel Nedjar puisse nous raconter l’histoire de chaque objet, bout de plastique ou bribe de matière qui composent ces poupées, la richesse visuelle de cette installation nous laisse libres d’imaginer leur vie avant leur rencontre avec le plasticien. Une ode colorée au voyage et au partage des cultures.

Vue de lʼexposition "Michel Nedjar, introspective". (© N. Dewitte/LaM)

Installation <em>Poupées de voyage</em>, 1996-2013. (© J. Sanchez Galvan)

Une autre installation, commandée par le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme en 2008 nous offre un spectacle visuel d'influence carnavalesque.  Il s’agit d’une trentaine de personnages loufoques, bariolés de tissus colorés provenant de chutes de costumes de théâtre, symbolisant le carnaval de Pourim (fête juive). Cette fête permet d'exorciser tous les malheurs vécus durant l'année écoulée. Il s'éloigne de manière radicale de la vision macabre des premières poupées et des Chairdâmes.

Vue de lʼexposition "Michel Nedjar, introspective". (© N. Dewitte/LaM)

Icônes et dessins 

Michel Nedjar ne fait pas que déprimer en créant d'étranges poupées. C'est aussi un autodidacte érudit, qui revisite à sa manière différentes périodes de l’histoire de l’art. Plusieurs œuvres font référence aux arts médiéval, africain, préhistorique ainsi qu’aux peintures des icônes byzantines. Plusieurs de ces dessins, bouleversants de beauté et de simplicité, s'intitulent Icônes, Présences ou Animos.

Sans titre, 1985-1987, papier mâché, plâtre et teinture. 128 x 90 x 5,5 cm. Donation LʼAracine, 1999, LaM. (©  J.Sanchez Galvan)

Michel Nedjar, S<em>ans titre (icônes)</em>, 1987, acrylique et cire sur papier peint marouflé sur toile, 53,6 x 57,4 cm, collection de lʼartiste. (© N.Dewitte/LaM)

Michel Nedjar, <em>Sans titre (Présences)</em>, 1994, acrylique et cire sur papier, 105 x 75 cm, collection de lʼartiste. (© N.Dewitte/LaM)

Affiche de l'exposition "Michel Nedjar, introspective" au LaM-Lille Métropole

Si vous souhaitez vous rendre au LaM, c'est par ici. Pour en savoir plus sur Michel Nedjar c'est par là.

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