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En images : 4661 mètres carrés de street-art dans une prison suisse

Publié le

par Anaïs Chatellier

Une dizaine de street-artists suisses ont réalisé des fresques couvrant 4661m2 des murs de la prison de Lenzburg. Un livre sorti récemment raconte leur aventure.

4661m2 - The impression of freedom from Polymorph Pictures on Vimeo.

Un soir au printemps 2012, Malik, à la fois street-artist, peintre, sculpteur et designer, cherche désespérément un nouveau projet excitant alors que peindre des murs de taille normale commence à l’ennuyer. "J'étais sur le point de m’endormir quand j’ai eu une idée : peindre en prison ! Là-bas, il y aurait de grands murs vierges, ce qui est de plus en plus rare en Suisse et ça serait intéressant de confronter mon art dans un environnement comme celui-ci", se souvient-il. C’est alors qu’il tente sa chance en écrivant à la prison Lenzburg, située dans le quartier où il a grandi.

Prison Lenzburg avant le projet 4661m2.

"Je n’étais vraiment pas sûr qu’ils soient intéressés par ma demande, j’avais même peur qu’ils me rient au nez", avoue-t-il. À sa grande surprise, le directeur de la prison, apparemment soucieux d’améliorer l’environnement de ces employés et pourquoi pas par la même occasion celle des principaux concernés, les détenus, accepte son projet.

La première fois que Malik rentre à l’intérieur de la forteresse, il prend alors conscience des dimensions gigantesques de la surface de béton vierge, qui n'attend qu'à être égayée par un peu de couleur. Une aubaine pour n’importe quel street-artist. "C’était clair que je ne pouvais pas faire cela tout seul ! Alors j’ai appelé mon ami Note, qui était ravi de faire partie de ce projet et nous avons commencé à tout planifier", raconte-t-il.

La prison Lenzburg avant le projet 4661m2.

Ensemble, ils réfléchissent ainsi aux autres artistes suisses avec qui ils aimeraient collaborer. Toast, Shark, Onur, Lain, Ti, Benjamin Solt, Mizzo, Sarah Parsons, Disk, Nevercrew, Chromeo ou encore Daniel Zeltner... Tous ont répondu avec enthousiasme à ce projet atypique. "Je suis assez fier de la team que nous avons choisi. Nous avons plein de styles différents, ce qui pouvait élargir le champ d’expression", se réjouit-il.

"En prison, il faut faire attention à ce que tu peins"

Parmi tous ces artistes suisses, les membres de Nevercrew étaient particulièrement contents de réitérer l’expérience du street-art dans une prison des années plus tard. En effet, en 1998, alors que Christian Rebecchi et Pablo Togni qui forment Nevercrew sont à peine âgés de 18 ans, ils participent à un projet de street-art dans la maison d'arrêt de Bellinzona, où les détenus sont en attente de jugement.

"Nous avions peint dans la zone de promenade, mais notre approche et notre expérience n'avaient rien à voir avec ceux du projet 4661m2. La structure était différente, la surface beaucoup plus petite et nous n’avions pas autant ressenti cette sensation d’être “enfermés” comme à Lenzburg”, se souviennent-ils avant d’ajouter :

À cause de notre âge, nous avions pris cette expérience un peu à la légère et nous avions juste essayer de divertir les prisonniers sans vraiment penser aux conséquences de notre art.

C’est donc cette fois-ci davantage préparés et après avoir bien planché sur leur fresque que les membres de Nevercrew sont entrés dans l'enceinte de la prison pour réaliser leurs fresques.

Fresque de Nevercrew dans la prison de Lenzburg

Car si Malik et Note ont souhaité laisser chaque artiste s’exprimer comme il le souhaite, ils se sont vite rendus compte que le cadre supposait quelques règles. "Nous devions rappeler aux artistes dans quel environnement ils allaient peindre. Dans cette prison, il y a aussi des détenus qui ont des problèmes psychologiques. Il fallait faire attention à ce que nous allions peindre", explique Malik.

Exit les visages humains qui pourraient faire penser aux détenus qu’ils sont observés ou qu'on se moque d'eux. C’est donc avec l’aval du directeur de la prison qu’ont été choisis les croquis proposés par les différents artistes.

Ils ont souvent représenté la liberté ou ce qu’il manque en prison, d’autres ont seulement voulu créer quelque chose de joli à regarder. Nous avons tous essayé d’amener quelque chose à l’intérieur de ce bâtiment où les détenus sont enfermés.

Une manière donc d’égayer ainsi le quotidien de ces détenus, même si ces derniers n’ont pas pu donner leur avis ou participer aux fresques pour des raisons de sécurité.

Le street-artist Lain en train de réaliser sa fresque.

"Les réactions des détenus ont été très différentes, mais la plupart ont apprécié notre travail. Ils nous ont dit que cela leur permettait de rendre leur peine plus agréable. Ça leur faisait aussi un sujet de discussion. Certains se sont plaint, ils auraient préféré avoir une autre fresque en face de leur cellule, parce qu’'ils avaient davantage apprécié une autre !", poursuit Malik. En tout, il aura fallu près de deux ans et demi pour finir de peindre les 4661 m2 mis à disposition.

Je suis sur que chacun de nous a retiré quelque chose de cette expérience. C’est un endroit où tu ne peux pas peindre tous les jours et ça te donne l’impression que quelque chose de spécial est en train d’arriver. On a beaucoup appris sur la prison, les peines, les lois, les personnes qui sont incarcérées, leur attitude. Pour Note et moi, ça a vraiment été l’expérience la plus intense que nous avons réalisé au cours de notre carrière.

Après avoir fini la réalisation du documentaire sur le projet 4661m2, Malik serait donc prêt à se lancer à nouveau dans un projet aussi grand que la prison de Lenzburg, mais à une seule condition : celle d'être rémunéré cette fois-ci. Car il faut bien vivre de son art.

Note et Malik en train de réaliser leur fresque.

Ti en train de réaliser sa fresque.

Toast en train de réaliser sa fresque.

La fresque de Benjamin Solt et de Ti dans les escaliers de la prison Lenzburg.

Le travail de Mizzo dans la prison de Lenzburg.

Sarah Parsons en train de réaliser sa fresque.

(Crédit Images : Malik)

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