Zootopie (2016) vs Chaminou et le Khrompire (1964)

Zootopie "pompé" sur une BD belge de 1964 ? On a vérifié

Dans un article de L'Obs, le journaliste Arnaud Gonzague avance que Disney s'est peut-être inspiré de Chaminou et le Khrompire, une vieille BD belge, pour son dernier long métrage, Zootopie. On l'a lue.

Zootopie (2016) vs Chaminou et le Khrompire (1964) (Crédits : Disney / Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle)

Zootopie (2016) vs Chaminou et le Khrompire (1964) (© Disney / Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle/Dupuis)

Le nom Disney associé à la notion de plagiat, on y est presque habitué. Le studio est souvent objet de critiques, voire de procès sur ce sujet. Le cas "Le Roi Leo vs Le Roi Lion" reste le plus emblématique, mais plus récemment, ce sont les origines des films Nemo ou même La Reine des neiges qui ont été mises en doute, pour ne citer qu'eux.

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Du coup, jeudi 14 avril, nous avons pris très au sérieux l'article d'Arnaud Gonzague publié dans L'Obs. Le journaliste évoque des grosses similitudes entre Zootopie et Chaminou et le Khrompire, bande dessinée de Macherot publiée dans le magazine Spirou en 1964.

Chez Konbini, on a beaucoup aimé Zootopie, alors cet article nous a interpelés. Pour nous faire notre propre avis sur cette affaire potentiellement brûlante, on est allé acheter la BD en question, rééditée en 2015. Verdict ? L'accusation de plagiat semble un peu exagérée. On vous dit pourquoi.

"Disney ne nous a pas contactés"

Notre premier réflexe a très naturellement été de contacter la maison d'édition de la bande dessinée en question, Dupuis. Réponse du service de presse :

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"Serge Honorez, le directeur éditorial des éditions Dupuis, ne souhaite pas s’exprimer car il n’a pas vu Zootopie. En revanche, il me confirme que Disney ne nous a pas contactés."

La fameuse bande dessinée raconte les vacances mouvementées d'un chat enquêteur, alors qu'un khrompire, animal carnivore dans un monde végétarien, s'évade de prison.

Au fil des pages, on réalise que le gouverneur de la station balnéaire où se trouve notre héros, le terrible Crunchblott, a tout organisé. Étant un loup, Crunchblott estime avoir le droit de manger de la viande. En kidnappant le khrompire et en faisant croire à  son évasion, le vilain loup pourra manger autant de viande qu'il veut en mettant sur le dos du prisonnier les kidnappings...

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Voilà pour le pitch. À présent, décortiquons les arguments avancés par L'Obs dans son article.

1) Zoolande vs Zootopie

"L’action se déroule dans une mégapole (Zooland chez Macherot, Zootopie chez Disney) qui ont pour point commun d’y mélanger les espèces animales vêtues de manière humaine", écrit L'Obs.

Dans le film de Disney, Zootopie est la grande ville, la mégalopole occidentale par excellence dans laquelle s'aventure notre lapine qui vient, elle, de la campagne. Zoolande, chez Macherot, est le nom "du royaume des animaux". Dès le début de l'aventure, on nous présente, carte légendée à la clé, un territoire long de 3 000 kilomètres. Ce n'est donc pas, dans les deux cas, une "mégapole" qui porte un nom un peu similaire.

Présentation de Zoolande par Zonzon (Crédits : Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle)

Présentation de Zoolande par Zonzon. (© Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle/Dupuis)

Quant à la ressemblance à proprement parler, rappelons que zoo vient du grec. "Zoo" renvoie étymologiquement à "animal", racine très utilisée. Pour le reste, d'un côté, nous avons un Macherot qui se moque/rend hommage aux États-Unis, avec ce "land" typiquement américain, agrémenté d'un "e" final bien français. De l'autre, Disney utilise tout simplement une autre racine grec, "topos", se traduisant ici par "lieu". La similitude est donc mince.

Pour ce qui concerne l'anthropomorphisme, l'idée n'est pas nouvelle et encore moins chez Disney. La plus célèbre création de Walt Disney, née en 1928, est bien une souris se tenant sur deux pattes, portant un short, des chaussures, et qui a même un chien. Cette notion d'animaux se comportant comme des humains apparaît largement dans l'univers Disney, de Robin des bois (1973) à Basil, détective privé (1986), sans oublier tous les personnages liés à Donald.

2) Une enquête policière avec un drôle de duo

"Le fil rouge en est une enquête policière menée chez Macherot par Chaminou, un chat des forces spéciales accompagné par Pépin, une souris (un chat et une souris œuvrant ensemble, c’est amusant, non ?). Chez Disney, par Judy Hopps, lapine policière, accompagnée par Nick Wilde, un renard (un lapin et un renard œuvrant ensemble, c’est amusant, non ?)."

Le fil rouge est une enquête, oui, comme dans plusieurs Disney d'ailleurs, à commencer par ce même Basil, détective privé ou de manière moins directe, dans Bernard et Bianca (1977). Mais le point n'est même pas vraiment là, c'est plus l'aspect improbable du duo d'enquêteurs qui est mis en question. Un renard et une lapine dans la version Disney, un chat et une souris pour Macherot.

Sauf que dans Zootopie, cette relation est peut-être le prisme le plus important de l'histoire, alors que dans Chaminou, elle est plus anecdotique. Pépin, la petite souris, n'apparaît qu'à la page 55 (sur 125) de la version rééditée de Chaminou et le Khrompire : elle n'est donc pas tant le partenaire du protagoniste, mais plutôt un adjudant. Pépin ne sert en vérité qu'à semer le doute sur les certitudes de notre héros.

La page 55 où est introduit pour la première fois Pépin (Crédits : Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle)

La page 55 où est introduite pour la première fois la souris Pépin (© Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle/Dupuis)

Le rôle de cette souris est bien moins central que celui du renard dans le Disney. Le rôle secondaire le plus présent dans la BD de Macherot est finalement la secrétaire caricaturale de Chaminou, Zonzon, une oiselle pas très maligne. Et là aussi, la relation entre les deux n'est pas la même. Dans le dessin animé, Judy et Nick deviennent complices – ce qui est d'ailleurs plus qu'important dans le pitch – alors que le chat enquêteur est, lui, plutôt solitaire. Bref, la configuration est similaire, mais à la marge.

3) La rupture du deal de ne plus se manger entre eux

L'enquête en question, note le journaliste de L'Obs, porte "sur un pacte rompu. Celui qu’ont conclu les citoyens-animaux il y a bien longtemps pour cohabiter : il contraint les prédateurs à ne plus chasser de proies – et même à renoncer au régime carnivore". Dans les deux cas, "certains animaux ne respectent plus ce pacte et redeviennent 'sauvages' – même si les raisons qui expliquent cette rupture sont bien différentes dans les deux scripts".

C'est le point le plus proche entre les deux œuvres. Dans cette société d'animaux anthropomorphes, ces derniers ont décidé, afin de faire régner l'ordre, d'interdire le fait de manger son prochain. Une idée qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans les films mettant en scène des animaux.

De plus, cette histoire de deal, et de sa rupture, est vraiment au cœur de l'intrigue autant dans Zootopie que chez Chaminou. La question se pose donc. Petite nuance, dans la bande dessinée, pas de question de "redevenir sauvage". Il y a juste quelques personnages qui veulent pouvoir manger de la viande.

4) Le dévoreur de chair n'est pas celui qu'on croit

"Dans les deux cas, l’affaire n’est pas celle que l’on croit (le Khrompire dévoreur de viande n’est pas celui que l’on pense, tout comme les 'hurleurs nocturnes' de Zootopie ne servent pas les intérêts que l’on imagine)."

[Spoilert alert !]

Au delà de l'évidence même du postulat, se cache une erreur. Le fameux général Crunchblott est certes à l'origine de toute l'histoire et personne ne le sait jusqu'à la fin. Mais le prisonnier libéré reste malgré tout un Khrompire lui aussi. Ce dernier kidnappe Zonzon, déclarant "ça va me changer des pâtes de la régie nationale". On ne peut pas dire que le Khrompire n'est pas celui que l'on croit.

Un bon petit gueuleton pour l'évadé (Crédits : Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle)

Un bon petit gueuleton pour l'évadé. (© Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle/Dupuis)

Encore une fois, il n'est pas question de redevenir sauvage, à l'inverse de Zootopie où une fleur est la cause du changement comportemental des animaux. Ce n'est pas vraiment une question d'intérêt de la part des animaux carnivores puisqu'ils le font de manière automatique, hypnotisés qu'ils sont par cette fleur.

5) L'affaire concerne des hauts placés

"Dans les deux cas encore, elle concerne des personnages haut placés : le gouverneur Crunchblott chez Macherot (un loup qui dirige Zooland) ; le maire Lionheart et son adjointe chez Disney (un lion qui dirige Zootopie)."

L'implication de personnes importantes dans des enquêtes est également l'un des éléments les plus présents dans les polars et thrillers, mais passons. Encore une fois, si l'on veut être précis, c'est plus compliqué que ça. Déjà, dans Chaminou, si Crunchblott est gouverneur de La Siesta, nom de la station balnéaire, c'est le Roi Léon, un lion, qui gouverne Zoolande dans son intégralité.

Mais dans Zootopie, ce n'est pas le maire qui est impliqué, mais bien sa petite assistante mouton, qui veut, grossièrement, que les végétariens gouvernent la ville. Derrière l'impact sur l'ensemble de la société, il y a une envie de récupérer le pouvoir. Dans Chaminou, c'est juste un gouverneur égoïste qui veut manger de la viande sans se faire attraper, sans arrière pensée politique.

Crunchblott explique son plan au prisonnier khrompire (Crédits : Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle)

Crunchblott explique son plan au prisonnier khrompire, Grichon. (© Chaminou et le Khrompire, Macherot, 1964, éditions Niffle/Dupuis)

Alors ?

Nous ne sommes pas avocat et ne pouvons donc prédire, si procès il y avait, l'issue du jugement. Mais après avoir lu et vu ces deux œuvres, le plagiat ne nous paraît ni évident ni répétitif. Parler de "pompage" quand seulement un élément est clairement très, très proche, cela nous paraît quelque peu excessif. Même si l'on pourrait penser que Macherot, mort en 2008, n'aurait pas forcément apprécié  ces "coïncidences".

Par Arthur Cios, publié le 15/04/2016

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