VENICE, ITALY – SEPTEMBER 09: Ziad Doueiri arrives at the Award Ceremony during the 74th Venice Film Festival at Sala Grande on September 9, 2017 in Venice, Italy. (Photo by Franco Origlia/Getty Images)

Ziad Doueiri, réalisateur de L'Insulte : "Mon père me disait que les guerres commencent par des mots"

Ziad Doueiri, réalisateur libanais, revient sur ses débuts pour Konbini.

(© Franco Origlia/Getty Images)

La quatrième réalisation de Ziad Doueiri, l’impressionnant L’Insulte (en salles le 31 janvier), est nommée à l’Oscar du Meilleur film étranger. Il y est question d’une bataille juridique à laquelle se livrent un chrétien libanais et un réfugié palestinien en plein cœur de Beyrouth. Confortablement installé dans les salons d’un hôtel de l’est parisien, le cinéaste libanais Ziad Doueiri (L’Attentat, Baron Noir), 54 ans, revient, le temps d’un entretien fleuve pour Konbini, sur ses débuts, de son passage chez Tarantino à sa récente et brève arrestation à l’aéroport de Beyrouth.

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Konbini | D’où vient votre passion pour le cinéma ?

Ziad Doueiri | Il n’y a pas d’évènement fondateur unique qui vous pousse à devenir cinéaste. Je suis né au Zaïre, à Kinshasa, et je me rappelle que mon père avait rapporté de Bulgarie un projecteur, avec une histoire tournée en bulgare. On n’y comprenait rien.

Pourtant, nous passions chaque nuit à regarder ça. Mon père réinventait le récit. On avait une cinquantaine de rouleaux, on éteignait la lumière et on contemplait. Est-ce que ma passion a commencé à ce moment-là ? Possible. Ou peut-être était-ce à la découverte, dans les années soixante, du Livre de la Jungle ? Ce film m’a marqué au fer rouge.

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Il y a eu ensuite mon arrivée, bien plus tard, aux États-Unis, où j’ai étudié le septième art et suis tombé amoureux des films de Ron Fricke (Samsara, Baraka, Chronos). [Il réfléchit.] Ma passion vient en définitive de ce mélange, de cette accumulation. Et aussi de l’envie de raconter des histoires avec des images.

À quatre ans, vous quittez le Zaïre pour vous installer au Liban…

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Oui, j’ai habité au Liban de 1967 jusqu’en 1983. Ma mère est avocate et mon père vendeur de produits agricoles. Ce dernier a d’ailleurs passé son enfance au cinéma, à la salle de l’ancienne ville, le cinéma Rivoli. Plus tard, il nous a transmis cet amour et on allait voir des films tous ensemble. Nous aimions l’apogée du cinéma américain des années cinquante, les grandes œuvres égyptiennes…

Souvent, dans les pays orientaux, les parents aiment voir leurs enfants épouser des carrières dans la médecine, le droit ou la finance. Est-ce que les vôtres ont eu du mal à accepter votre désir de devenir réalisateur ?

Bizarrement, mes parents sont des musulmans laïcs, des libéraux. Ils étaient extrêmement ouverts à cette idée.

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Pourquoi "bizarrement" ?

Entre les années cinquante et soixante-dix, il y avait une ouverture culturelle énorme au Liban. Il ne faut pas l’oublier. On était un phare de culture. Tous ceux qui ne pouvaient pas s’exprimer ailleurs – en Irak, en Jordanie, en Palestine ou en Syrie – venaient chez nous. À Hamra Street plus particulièrement. Cette rue était le théâtre d’un nucléus d’idées.

"J’ai pris un aller simple, car je ne désirais plus revenir à Beyrouth"

Vos parents vous ont transmis leur amour de la culture, mais pas que. Ils vous ont également biberonné avec leurs convictions politiques. À commencer par le combat pour la cause palestinienne, dont il était souvent question à la maison. En quoi cela vous a suivi en tant qu’artiste ?

Quand on choisit le métier de cinéaste, ce n’est pas parce qu’on veut défendre une cause. Ça devient artificiel sinon. Si le message est l’obsession, tout devient trop construit. Je ne suis pas très partisan de l’expression "film engagé". La manière dont j’ai été élevé et le moment où la guerre civile a éclaté au Liban m’ont rendu conscient, plus largement, de ce que l’injustice voulait dire. Nous avons été exposés à beaucoup d’injustices.

Je sortais de l’école le matin et il y avait des barrages qui nous stoppaient. J’étais fouillé. On me demandait ma carte d’identité. Vous alliez à la boulangerie et là, des miliciens entraient avec des kalachnikovs et arrachaient 10 kilos de pain quand il était permis d’en acheter qu’un kilo. On vous interdisait là, on vous palpait là-bas...

Le peuple en souffrait. C’était bordélique. Il y avait 50 partis politiques. Et nous, on nageait dedans. J’habitais la partie musulmane de la ville. Grandir dans un tel environnement, ça laisse des traces. L’enfance et l’adolescence sont des périodes formatrices. J’ai vécu tous ces remous à ces moments précis et je les ai enregistrés dans mon disque dur cérébral. Où qu’on aille, quoi qu’on fasse, ça ne nous quitte pas.

Il paraît que les vidéoclubs ont joué un rôle de refuge durant la guerre civile libanaise (1975-1990). C’est vrai ?

Oh que oui ! Ils étaient partout. Les pirates aussi. L’oncle de Joëlle Touma, la femme que j’ai épousée et avec qui j’ai écrit mes films, avait un grand magasin qui copiait les VHS. C’était un refuge pour tous. Il n’y avait pas de DVD, pas Internet. Par ailleurs, tout le monde se rendait dans les cinémas en sous-sol. C’était une des seules formes de divertissement. Et il n’y avait pas de censure. Tout nous parvenait, même les films de cul, qui étaient diffusés au cinéma Pavillon.

Lorsque vous terminez le lycée, vous quittez le Liban et le conflit armé pour les États-Unis. Pouvez-vous revenir sur cette période de votre vie ?

À l’âge de 18 ans, les États-Unis me semblaient être la meilleure solution. Au Liban, j’avais en effet vu énormément de films américains puisque ce sont ceux qui arrivaient en plus grand nombre. Vous savez, depuis ma plus tendre enfance, une voix intérieure me poussait à aller vers l’Occident et ses valeurs. C’était instinctif. Et ce même si mon entourage était musulman et pratiquant. Ce n’était pas ma cup of tea.

Quand tous mes cousins ou mes amis écoutaient Fairuz ou Oum Kalthoum, moi j’étais sur Police, les Pink Floyd, les Who… Malgré le prix des études que j’avais choisies – dix fois plus chères qu’en France –, mes parents n’ont pas hésité. Ils ont dit oui et j’ai pris un aller simple, car je ne désirais plus revenir à Beyrouth. J’ai étudié à San Diego, j'ai suivi une formation de chef opérateur pour être précis. Et je suis resté quinze ans sur le sol américain.

Après vos études, il s’est passé quoi ?

J’ai approché la productrice Jamie Beardsley, au culot, alors que je n'avais encore rien fait. Quand vous êtes un Libanais de 20-22 ans, qui ne connaît personne dans cette locomotive géante qu’est l’industrie du ciné US, ce n’est pas évident. Who the fuck knows you ?

Je venais de terminer mon cursus et je me sentais comme un protozoaire dans le monde. Jamie Beardsley a donc accepté de me donner ma chance sur un poste d’électricien. C’était pour Munchies de Roger Corman, maître de l’horreur et de la série B. Il s’agissait de la version cheap des Gremlins, l’imitation à 1,5 million de dollars de ce grand succès qui, lui, en avait coûté 20 millions.

Cinq ans plus tard, cette productrice vous rappelle pour un truc de fou…

Exactement. Elle me dit : "Écoute Ziad, j’ai un petit projet sur lequel je travaille. Un film fragile." Elle y croyait dur comme fer. J’ai accepté la proposition de premier assistant opérateur sans hésiter, pour 50 dollars [environ 40 euros, ndlr] la journée. C’était Reservoir Dogs de Quentin Tarantino !

Personne ne savait si ça allait se transformer en coup de génie ou en merde. Le scénario était difficile à saisir en raison d’une temporalité particulière. Avec le chef opérateur Andrzej Sekula, on se disait que ça sortirait directement en VHS, sans passer par la case cinéma. Finalement, le résultat a bluffé tout le monde.

Du coup, vous êtes devenu la coqueluche de Tarantino…

Il a engagé la même équipe pour Pulp Fiction. J’étais donc de la partie. Tout comme pour Groom Service, Une nuit en enfer et Jackie Brown. Dès que j’ai vu Tarantino, j’ai su qu’il était particulier, éclectique et intéressant. Il était différent sur le plateau. J’ai travaillé avec Roger Corman, Joe Dante et pas mal d’autres réalisateurs, mais lui est proprement unique. C’est un enthousiaste qui se fout de tout. Sauf du cinéma. Il ne fait que ça. C’est un malade des films.

Il a laissé en moi un peu de ses personnages compulsifs et bavards. Il m’a influencé par son enthousiasme, par sa façon passionnée de parler aux acteurs, aux gens. C’était tellement agréable. Pas de retenue. Il était lui-même. Il m’a proposé par la suite un poste plus important pour Kill Bill, celui de chef opérateur, mais j’ai refusé. C’était fini pour moi. J’avais envie, à mon tour, de raconter des histoires. Et j’ai donc déménagé à Beyrouth.

Vous retournez ainsi au Liban pour filmer West Beyrouth (1998) dans lequel Tarek, un jeune musulman, souhaite réaliser un film avec sa Super 8 en compagnie de son ami Omar. Le film se situe au début de la guerre civile. Comment est né ce projet ?

J’avais gagné assez d’argent avec Jackie Brown pour arrêter de bosser pendant six mois. J’ai commencé à écrire des scènes et les choses se sont mises en place. Il y avait des idées autobiographiques, d’autres pans plus fictifs. West Beyrouth raconte l’histoire de ma famille, la façon dont on découvre le début de la guerre. Je raconte comment ma mère voulait se barrer en France pour sauver ses enfants. Mon père était sceptique concernant cette idée. Quant au héros du film, il grandit en restant sur sa terre et en explorant le territoire de l’autre.

En 2013, il y a eu un vrai tournant dans votre carrière avec L’Attentat, l’adaptation du best-seller de Yasmina Khadra. On y découvrait le récit douloureux d’Amine, un médecin israélien d’origine arabe, qui apprend que sa femme a commis une attaque kamikaze dans un restaurant de Tel Aviv. À quel point ce film a-t-il été curatif pour vous ? À croire que vous l’avez fait pour comprendre le voisin israélien, si l’on se réfère à quelques-unes de vos précédentes interviews…

J’étais curieux de savoir ce qu’il se passait de l’autre côté de la frontière. Le chrétien libanais était pour moi l’ennemi absolu parce qu’il était contre les Palestiniens et qu’il s’était allié avec Israël. Mais j’étais très curieux du chrétien. Raison pour laquelle j’ai réalisé L’Insulte. On y reviendra plus tard. L’ennemi absolu était aussi l’Israélien et, paradoxalement, j’étais tout aussi curieux de découvrir ce qu’il en était sur place : c’est L’Attentat.

Quand ma mère a su que je souhaitais tourner le film en Israël, elle m’a dit : "Fais attention, tu seras en infraction avec la loi, même avec un avocat." [Un Libanais n’a pas le droit de se rendre en Israël au risque d’une peine de dix ans de prison, selon la loi, ndlr.] Je savais que c’était un danger énorme, et pas uniquement d’un point de vue juridique. Ma mère et moi avons lu la loi ensemble, en 2012. Elle est béton, il n’y a pas une seule faille !

Vous vous êtes rendu en Israël avec le passeport américain, non ?

Oui mais pour le Libanais, vous restez Libanais. Attention : la loi libanaise dit que vous pouvez avoir dix autres nationalités, ce qui compte, c’est la nationalité libanaise. Ma mère m’avait conseillé de tourner le film ailleurs, en Jordanie, en Tunisie, à Chypre… En gros, il fallait trouver des endroits qui ressemblaient à Tel Aviv. Mais Tel Aviv, c’est Tel Aviv. New York, c’est New York. Paris, c’est Paris. On ne peut pas inventer tout ça.

J’avais besoin que le film se fasse en hébreu. Je voulais être authentique par rapport à l’histoire. Ça a blessé le BDS [Boycott, désinvestissement et sanctions est une campagne internationale visant à exercer des pressions économiques, académiques, culturelles et politiques sur Israël, ndlr] et la gauche mais come on, je devais être crédible. Sur place, les Israéliens m’ont arrêté comme tout le monde.

Ils vous posent des questions pendant trois heures, ils savent tout sur vous. C’est inimaginable à quel point ils sont informés. J’étais sidéré. Je ne sais pas comment ils font. Google ? [rires] Encore une fois, le vrai problème n’était pas d’entrer en Israël mais de revenir à Beyrouth. J’ai fini par rentrer avec le passeport libanais, mais je ne pouvais pas mentir sur le lieu du tournage. Et là, tout s’est compliqué.

Pourquoi vous a-t-on bloqué à l’aéroport de Beyrouth, en septembre dernier, alors qu’on a accepté de diffuser votre dernier film, L’Insulte ? C’est uniquement un boycott de la personne ?

Très bonne question. Parce qu’il y a deux courants dans le gouvernement libanais. Il n’est pas du tout uni. Il y a des postes qui vont à des ministres de tel parti et d’autres qui sont destinés à tel camp. Le rééquilibre automatique fait que les gouvernants coexistent avec des homologues qu’ils détestent.

Je vais essayer d’être clair pour que vous compreniez bien. Tout film au Liban, étranger comme national, doit passer par le bureau de la censure. Il s’agit d’un organisme gouvernemental. Et il y a des lignes rouges indépassables : Israël en a une épaisse comme ça [il mime avec ses doigts]. Quand j’ai fait L’Attentat, on a considéré que j’avais collaboré avec l’ennemi. Et là, vous n’avez pas de sympathisants. No fucking way. Et quand bien même vous en avez, ils restent silencieux. C’est un tabou énorme. On vous pointe alors du doigt en vous considérant comme un "collabo" !

Pourtant, pour L’Insulte, votre nouveau film qui relate la bataille judiciaire entre un chrétien libanais et un réfugié palestinien, en salles en France le 31 janvier, il n’y a pas eu de souci avec la censure…

Non. Il est sorti et a été numéro un au box-office.

Mais alors, pourquoi est-ce qu’on vous a arrêté cette fois-là, en septembre 2017, alors que vous avez fait énormément d’allers-retours sans être importuné entre 2012 et 2017 ?

Pourquoi maintenant ?! [Il hausse le ton.] La question est totalement compréhensible. De 2012 à 2017, on ne m’a pas posé de problème, c’est exact. Quand j’ai présenté le scénario de L’Insulte, le gouvernement a tamponné les pages et m’a directement donné l’autorisation de tourner au Liban. Je me suis dit : "Super ! On est bien partis !"

Un mois avant la sortie, on a organisé une projection de presse. Il y avait tous les journalistes, dont un qui était clairement contre moi. Lorsqu’il en est sorti, la guerre a commencé. Il a remis sur le tapis mon tournage en Israël en 2012 et réclamé l’interdiction de L’Insulte. Mais comment pouvait-il faire prohiber une œuvre qui n’est pas du tout en infraction avec la loi ?

À partir de là, on m’a mis des bâtons dans les roues. On me demandait de faire face à un tribunal ou de m’excuser de m’être rendu en Israël. Et moi, je ne m’excuse jamais. Si vous vous excusez en tant que cinéaste, c’est que vous n’avez pas de respect pour votre œuvre. De toutes les façons, le film était intouchable. Il ne posait aucun problème.

Le pays l’a même présenté aux Oscars, pour le prix du Meilleur film étranger. Ça, c’est grâce au ministre de la Culture, qui est un monsieur du 14-Mars [coalition politique libanaise qui rassemble les personnalités et mouvements politiques qui ont pris part à la révolution du Cèdre après l’assassinat, le 14 février 2005, de l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri, ndlr].

L’épisode de votre arrestation à l’aéroport de Beyrouth, le 10 septembre, a été ultramédiatisé. Que s’est-il passé exactement ?

On m’a dit : "Excusez-moi, on va vous interroger." J’ai demandé pourquoi. Il y avait un mandat d’arrêt contre moi. On m’a confisqué mes deux passeports. Ce qui m’a sauvé, c’est que j’ai donné mon téléphone libanais mais j’ai gardé mon appareil français. J’ai appelé discrètement et rapidement mon producteur, Frédéric Domont. "Fred, je suis arrêté à l’aéroport, fais quelque chose." That’s it. J’ai raccroché.

On m’a précisé que la Jeep de l’armée libanaise allait venir et m’emmener au centre d’interrogation. Fred Domont a immédiatement appelé Antoun Sehnaoui, le producteur libanais de L’Insulte, également à la tête de la SGBL [Société Générale de banque au Liban, ndlr], lequel a joint à son tour le Premier ministre Saad Hariri, qui était alors en réunion avec Vladimir Poutine. Il était 23 heures à peu près. Cela faisait deux heures que j’étais immobilisé.

Saad Hariri a contacté le chef des juges d’instruction militaire pour qu’on me libère. Il fallait que je me présente le lendemain devant le tribunal militaire. En sortant, j’ai vu une centaine d’appels en absence. Mon téléphone a sonné. J’ai répondu. C’était carrément quelqu’un du département d’État américain. Il m’a dit que si ça se passait mal, la Maison-Blanche interviendrait.

Comment s’est déroulée cette comparution ?

Il y a eu quatre heures d’interrogation avant mon acquittement. Le juge militaire en face de moi, c’était Sakr Sakr, la plus haute autorité au Liban. Il gère le département qui s’occupe de l’État Islamique et des espions qui collaborent avec Israël. Je sentais que j’allais être relâché. Pourquoi ? Parce que je pense que le gouvernement libanais ne voulait pas être embarrassé par l’arrestation d’un cinéaste.

La même semaine, l’armée libanaise, avec l’aide logistique des Français et des Américains, combattait Daesh à l’est du Liban, à Jouroud Aarsal. Comment, dans un tel contexte et au même moment, pouvait-on arrêter un citoyen français ? C’est devenu politique. Le juge comprenait que, quoiqu’il arrive, les répercussions seraient évidentes.

Ma mère a en tout cas, pour sa part, trouvé la solution miracle à mon problème. Elle a même rencontré le juge avant le début de la comparution. Elle a sorti la prescription ! Mon tournage en Israël datait. [Il se lève et sort de son sac la décision de justice signée, qu’il garde visiblement toujours avec lui.] Regardez, c’est écrit en arabe ici, "PRESCRIPTION" !

Est-ce qu’un tel accueil engendre un désamour entre le Liban et vous ?

J’ai eu peur pour moi-même. J’ai une fille. Ce type de situation, ça vous fragilise. Imaginez, deux jours avant mon arrestation à l’aéroport, Kamel el-Bacha, mon acteur principal, avait gagné la coupe Volpi de l’interprétation masculine à Venise. C’est fou. Bon, sachez toutefois que je suis rentré cinq fois au Liban depuis les faits. [Il réfléchit.]

En définitive, j’avais surtout peur qu’on interdise le film sur le sol libanais. Ce qui n’a, comme je vous l’ai dit plus tôt, pas été le cas. Car j’avais très mal vécu l’interdiction de L’Attentat, qui a coûté cinq ans de ma vie. L’Insulte est sorti, je ne suis pas allé en taule mais la guerre continue. J’aimerais que le film aille aux Oscars pour dire à mes détracteurs d’aller se faire foutre [l’interview a été réalisée avant la divulgation des nommés, ndlr].

Bon, parlons de L’Insulte qui serait donc basé sur une histoire vraie, la vôtre. Puisqu’un jour, vous avez insulté un ouvrier palestinien…

[Il coupe.] En France, vous lancez "J’encule la république", vous n’irez pas en prison. Au Liban, si vous insultez le Palestinien, ça cause la fureur et ça fait ressurgir 60 ans d’histoire. Mon père m’a toujours mis en garde par rapport à ça, en me disant de faire gaffe à ma grande gueule.

Il me disait que les guerres commencent par des mots. Une phrase que l’on retrouve dans le film d’ailleurs. Et l’insulte sur laquelle s’articule mon récit, je l’ai effectivement adressée au plombier en question, après que le ton est monté : "Ariel Sharon aurait dû tous vous exterminer."

© Diaphana Distribution

Comment en arrive-t-on à tenir des mots aussi durs ? Vous les regrettez ?

Absolument pas. J’étais très en colère. Son accent palestinien a fait remonter en moi une terrible amertume. J’ai dit ça car je ne digérais pas l’interdiction de L’Attentat au Liban. C’était une sorte de vengeance verbale. J’ai perdu trois membres de ma famille qui se sont battus au côté de l’OLP [Organisation de libération de la Palestine, ndlr], dont deux exécutés. Mon cousin a perdu la moitié de sa famille. Ma cousine Joumana a été décapitée parce qu’on se battait tous pour la cause palestinienne.

Du coup, sachant ça, comment ont-ils pu m’accuser de collabo ? Comment ? Je les ai soutenus toute ma vie et ils m’ont poignardé dans le dos. Vous n’êtes pas à ma place ! J’ai vécu ça comme une trahison, moi qui venais d’une famille anti-phalangiste, anti-Bachir Gemayel. Une trahison venant d’un courant de gauche, malheureusement. Celui du BDS, créé par la société civile libanaise et palestinienne, que je trouve fasciste aujourd’hui. Je ne regrette pas ce que j’ai dit.

Vous pouvez comprendre que ces propos choquent, quand même ? Vous mettez tous les Palestiniens dans le même sac…

Absolument ! J’ai mis tout le monde dans le même sac. Après, j’en paye le prix. Ma femme Joëlle était derrière moi ce jour-là, lors de l’incident. Elle m’a demandé de descendre et de m’excuser auprès du Palestinien. Ce que j’ai fait.

Est-ce que du coup, vous êtes le seul artiste libanais de droite ?

Je ne suis pas de droite. Je suis contre les méthodes de la gauche fasciste libanaise. Ma famille était une vraie famille de gauche. J’ai réagi de manière épidermique. [Il s’interrompt et reprend.] Je ne fais pas de publicité pour la télé ou de l’enseignement pour arrondir mes fins de mois. Je bosse comme un dingue sur un projet. Et quand on le boycotte comme ça, c’est terrible.

On n’a pas le droit d’interdire un film à un peuple. Que ce soit clair, je ne suis pas contre le peuple palestinien, qui souffre. Je ne le serai jamais. Dans ma famille, on a toujours porté le drapeau palestinien au-dessus du drapeau libanais. Le lait du sein de ma mère, c’était : "La Palestine vient en premier." Selon elle, l’émancipation de ce pays allait de pair avec la santé du Liban. Ce que Trump a fait avec Jérusalem, c’est une honte.

Vous regrettez donc vos propos à l’endroit du peuple palestinien…

Encore une fois, non. Je ne suis pas un être parfait. Je ne serai jamais aussi fasciste et extrême que ceux qui m’accusent, en l’occurrence le BDS. Ils ont un support au Moyen-Orient, mais leur bureau le plus fort est à Beyrouth. J’ai fait une démarche artistique et je n’ai pas à faire un mea culpa pour ça.

© Diaphana Distribution

Les deux héros de votre film ont cela en commun qu’ils revendiquent le monopole de la souffrance. Est-ce, selon vous, une des premières causes de querelles internes ?

Évidemment que oui car il n’y a jamais eu de réconciliation nationale au Liban. Et tant qu’il n’y a pas l’instauration d’un vrai dialogue, on continuera à blâmer l’autre de tous les maux. "Et moi j’ai plus raison que toi", "et moi, mon Dieu est meilleur que le tien"… C’est le dialogue classique du Moyen-Orient. Mais il y a beaucoup d’espoir, comme le porte film, qui se termine sur un bon sentiment. L’amnésie collective risque de partir. En tout cas, L’Insulte a causé une brèche. Joëlle Touma et moi ne nous attendions pas à ce que des débats s’ouvrent.

Vous dites souvent que votre projet s’est bâti sur un engrenage. Qui vous dit que les débats que suscitera votre film, que vous dites positifs, ne vrilleront pas en cours de route ?

Excellente remarque. J’ai la réponse : parce qu’on a déjà vécu une guerre déchirante. Il y a eu beaucoup de sang. Le Libanais s’en rappelle et ne veut pas retomber dedans. Il existe un consensus général visant à dire sans le dire : "On ne veut plus la guerre ici." La Syrie, l’Égypte, le Yémen, l’Irak… Tous les pays autour de nous se sont enflammés et finalement, le petit État libanais n’a pas connu la guerre.

C’est le seul pays dans lequel Daesh n’a pas pu entrer alors que nos frontières sont perméables. La population ne veut pas d’eux, malgré toutes les divisions qui nous opposent. Nous avons gagné la guerre très vite contre l’État islamique. C’est curieux, avant on se réfugiait chez les autres à cause du conflit civil et, aujourd’hui, tous les autres viennent chez nous.

Vous considérez-vous comme un porte-drapeau de cette jeunesse libanaise, de Hamra Street, qui ne veut plus hériter des griefs du passé ?

Oui, oui et oui ! Les Libanais sont de bons vivants. Ils aiment la vie, la bouffe, la danse… Existe-t-il un pays au monde qui fait la fête, même en temps de guerre ? Nous voulons aller de l’avant. Ma manière de l’exprimer, c’est de faire des films avec tout le monde, les musulmans, les chrétiens et les juifs.

J’ai écrit avec ma femme dont la famille, pendant la guerre, avait de la sympathie pour la droite. Sa mère était copine avec Bachir Gemayel. À l’époque, chacun faisait partie du camp qui souhaitait la mort de l’autre. Au scénario, on a décidé d’inverser les rôles. Elle a écrit les scènes de l’avocat qui défend le Palestinien et moi les scènes de celui qui défend le chrétien. Ce n’est pas dingue, ça ?

D’ailleurs, vous avez écrit L’Insulte en pleine procédure de séparation…

Exact. Et on a eu le meilleur divorce du monde grâce au film. On l’a réussi. On s’est aimés. On a fait un enfant ensemble. Je l’ai baptisé, j’ai sonné la cloche de l’église avec le prêtre, moi qui insultais dans le passé les chrétiens. On a divorcé. Le passé est derrière. Aujourd’hui, ça va mieux.

Souvent, on dit que les imbroglios politiques au Liban sont incompréhensibles, impénétrables. Êtes-vous d’accord ? Comprenez-vous tout ? Si oui, on veut une explication…

Il n’y en a pas. Ce n’est pas compréhensible [rires]. Il faut l’accepter. Même pour nous. Sa magie à ce pays, c’est qu’il faut le vivre sans le comprendre. Acceptons-le avec ses défauts et amusons-nous.

Vous vivez désormais en France. Pourquoi ?

C’était accidentel. J’y suis pour l’instant. En fait, après le montage de L’Attentat, je devais rentrer à Beyrouth. Deux semaines avant mon départ, j’ai reçu un coup de fil. Canal+ m’a contacté pour que je tourne la série télévisée Baron Noir. J’ai lu le scénario. J’ai adoré. Je ne connaissais rien à la politique française. Les équipes ont passé quatre mois à m’expliquer ce que je trouvais obscur. Le personnage de Kad Merad est passionnant. C’est une incroyable expérience.

Par Mehdi Omaïs, publié le 24/01/2018

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