Bruce Willis dans le premier Die Hard. (© Splendor Films)

Piège de cristal, le meilleur film d’action de tous les temps, a 30 ans

Le 21 septembre 1988 est une date qui restera gravée dans la mémoire des cinéphiles français : Piège de cristal sortait au cinéma. C’est le premier grand rôle au cinéma pour Bruce Willis, mais surtout un film d’action culte dont l’influence est encore perceptible aujourd’hui à Hollywood. Ça méritait bien une déclaration d’amour.

Bruce Willis dans le premier Die Hard. (© 20th Century Fox)

Il y a toujours eu une contradiction énorme dans la nature même du film d’action. Alors qu’il règne en maître sur le box-office mondial depuis des années, la critique a encore du mal à accepter les mérites du genre. C’est souvent a posteriori qu’on apprend à découvrir les qualités de ce type de film et surtout qu’on savoure le kif de les remater.

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Dans le domaine, l’exemple parfait, c’est Piège de cristal, le premier opus de la saga mythique Die Hard. À sa sortie en salles, les critiques sont mitigées, pour ne pas dire virulentes. Puis avec les années, lentement mais sûrement, comme le bon vin, le film est devenu une sorte d’icône, une référence aussi bien pour son côté avant-gardiste que pour le plaisir simple de le regarder. Parce qu’au final, c’est ça un film culte : le souvenir d’une époque et le plaisir avec lequel on s’y replonge. Piège de cristal, mon amour.

Une genèse compliquée

L’aventure Piège de cristal commence en 1985. La 20th Century Fox et le producteur Joel Silver projettent d’adapter le roman Nothing Lasts Forever de Roderick Thorp, pour en faire une suite du film à succès Commando. Pour les plus jeunes, c’est l’histoire d’une milice qui a la mauvaise idée de tuer le meilleur pote de Schwarzy et de kidnapper sa fille (Alyssa Milano). Inutile de vous faire un dessin, c’est un carnage. On est alors au sommet de la carrière d’Arnold Schwarzenegger et tout Hollywood s’agenouille devant sa carrure de surhomme. C’est aussi la grande époque des bandes-annonces avec une voix off.

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Petit problème : ni Mark L. Lester, le réalisateur de Commando, ni Arnold Schwarzenegger ne sont d’accord pour se lancer dans ce nouveau projet. Le producteur Joel Silver doit donc changer son fusil d’épaule. Il se tourne vers un réal qu’il connaît bien, l’américain John McTiernan. Considéré comme le jeune prodige du film de genre, il vient d’exploser à Hollywood avec le film Predator, toujours avec le même Arnold Schwarzenegger. Un curieux mélange de Jurassic Park et d’Alien avec une touche de Rambo. Un autre film culte à voir absolument – pour les curieux, le reboot/sequel sort en salles le 17 octobre prochain.

La première décision de McTiernan est d’adoucir le scénario. À l’origine, le roman est plus sombre et les preneurs d’otages sont de véritables terroristes. Mais comme il s’agit avant tout d’un divertissement, le scénario est édulcoré et les terroristes deviennent de simples cambrioleurs.

Le pitch est on ne peut plus simple, et pourtant terriblement efficace. John McClane, policier new-yorkais, est venu rejoindre sa femme Holly, dont il est séparé depuis plusieurs mois, à Los Angeles pour les fêtes de Noël – avec une petite idée en tête : se réconcilier avec elle. Flic bourru, pas hyper sociable, il doit se rendre à contrecœur à la Christmas party de la multinationale japonaise pour laquelle elle travaille, la Nakatomi Corporation.

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Comme toujours, le héros est au mauvais endroit au mauvais moment. Un groupe de cambrioleurs, de très vilains Allemands ambiance RDA, investissent l’immeuble et coupent toutes les communications avec l’extérieur… C’est le début d’une lutte acharnée entre John McLane et la bande du diabolique Hans Gruber. Avec toujours une pointe d’humour, quand même.

Un casting de légende

Si la machine est bien lancée, le processus de casting est laborieux. Par contrat avec la Fox, Frank Sinatra est lié au projet parce qu’il a joué dans l’adaptation d’un autre roman du même auteur. Heureusement, il est trop âgé pour le rôle. Imaginez un peu Piège de cristal starring Frank Sinatra : un cauchemar.

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Les producteurs veulent à tout prix un gros nom de l’époque. Sylvester Stallone et Richard Gere refusent (Dieu merci), tandis que Mel Gibson est déjà engagé sur la franchise concurrente, L’Arme fatale. Don Johnson (Deux flics à Miami) et Richard Dean Anderson (MacGyver) sont même contactés, mais ne font pas l’affaire. Alors un jour, John McTiernan a l’idée du siècle. Il convoque Bruce Willis pour lui faire passer le casting. Il ne correspond en rien au rôle. À l’époque, il est la star d’une série comique américaine Clair de lune, qui cartonne sur ABC. Il y joue le rôle d’un détective privé un peu pataud, amoureux de sa collègue.

Contre toute attente, le courant passe tout de suite et le duo devient inséparable : John McTiernan veut faire ce film avec Bruce Willis. Les producteurs grondent. Il ne leur convient pas et, surtout, il est extrêmement gourmand pour un premier grand rôle au cinéma : 5 millions de dollars de cachet, rien que ça ! Mais ils finissent par céder – et quand on voit les 150 millions de dollars de recettes réalisés par le film à travers le monde, on peut dire que c’était la bonne décision.

(© 20th Century Fox)

Dernier détail important : avoir un méchant à la hauteur. Piège de cristal remplit parfaitement le contrat. On ne le reconnaît pas au premier abord, c’est vrai qu’il est plus jeune, et puis c’est la révélation. Le vilain cambrioleur en chef est interprété par Alan Rickman, alias Severus Rogue dans la saga Harry Potter. Dans son premier rôle au cinéma, il joue à merveille le machiavélique Hans Gruber.

C’est d’abord le casting qui va faire de ce film un petit bijou du cinéma d’action. Pour leur premier grand rôle au cinéma, deux grands acteurs se révèlent aux yeux d’Hollywood. Jusque-là comédien au théâtre, Alan Rickman va multiplier les rôles au cinéma, comme celui du shérif de Nottingham dans Le Robin des bois version Kevin Costner, ou celui de l’infidèle Harry dans Love Actually.

Quant à Bruce Willis, pas besoin de faire les présentations. Il devient l’icône de toute une génération et va régner en maître sur les 90’s. Pulp Fiction (1994), L’Armée des douze singes (1995), Le Cinquième Élément (1997), Armageddon (1998), Sixième sens (1999), Incassable (2000) : autant de films qui lui ouvrent grand les portes du Panthéon du cinéma moderne.

Bruce Willis crève l’écran dans son marcel blanc tâché de sueur et de sang. Il interprète à la perfection ce héros paumé et râleur mais increvable. C’est ce qui le rend si attachant, ce sentiment d’être toujours au mauvais endroit au mauvais moment. Il est le seul capable d’arrêter ce bordel et ça le fait royalement chier.

John McClane est un héros génial qu’on prend un kif monumental à suivre. L’humour et la dérision collent à la peau de Bruce Willis. Il y a d’ailleurs un parallélisme étonnant entre l’acteur et le personnage : l’un prend son pied en jouant (et ça se voit), tandis que l’autre prend un malin plaisir à emmerder les autres, surtout quand ils l’empêchent de retrouver sa femme.

Autre caractéristique qui pourrait paraître futile, mais qui ne l’est absolument pas : les voix françaises. Les années 1980-1990, c’était la grande époque où tu pouvais regarder tes films préférés en version française sans avoir envie de vomir à chaque réplique. Des grandes voix nous berçaient tout au long de nos films préférés. On replonge immédiatement en enfance quand on regarde Piège de cristal. La voix de Patrick Poivey, aka le Bruce Willis français, est peut-être la plus mythique de toutes.

C’est l’occasion pour nous de poser la question qui fâche : qu’est-ce qu’il se passe avec la VF depuis quelques années ? Pourquoi est-ce que c’est aussi naze ?

Un film qui marque le cinéma d’action

On juge souvent un film culte à l’aune de l’influence qu’il a eue sur les générations cinématographiques suivantes. Je le clame haut et fort ici, Piège de cristal est le premier blockbuster moderne d’action. Il trace pour la première fois les contours de ce qu’il doit être, et esquisse la manière dont il faut procéder pour fabriquer un divertissement intelligent et efficace. Si vous regardez un film où le héros se retrouve seul contre tous en huis clos, sachez que c’est l’héritier direct de Piège de cristal.

Autant vous dire que la liste des films dérivés de la formule du premier Die Hard est longue : seul contre tous dans un aéroport dans 58 minutes pour vivre (1990), seul contre tous dans un bateau dans Piège en haute mer (1992), seul contre tous à la montagne dans Cliffhanger (1993), seul contre tous dans un bus dans Speed (1994), seul contre tous à Alcatraz dans Rock (1996), seul contre tous dans un avion dans Air Force One (1997), et même seul contre tous à la Maison-Blanche dans White House Down (2013). Je vous avais prévenus.

(© TriStar Pictures)

Mais l’influence la plus décisive du film de John McTiernan sur le cinéma d’action actuel se situe à un tout autre niveau. Pour la première fois, un film d’action et son héros font preuve d’autodérision. Tout le film se déroule comme si John McClane était conscient des exploits insensés qu’il est en train de réaliser. L’humour est omniprésent, sans jamais être lourd. C’est un festival de scènes et de répliques cultes, et c’est en partie pour ça que Piège de cristal a marqué les esprits.

Le film définit les bons dosages du cocktail action/humour, qui est un peu le pilier de tous les blockbusters du moment. Tout est question de respiration : un bon film d’action doit d’abord procurer des sensations, d’accord, mais il doit déployer un rythme, un souffle, pour ne pas oppresser le spectateur. Le cinéma de Michael Bay en est l’héritier direct, les sagas comme Fast and Furious ou Kingsman encore plus.

Le début d’une saga mythique

Enfin, si Piège de cristal est aussi important dans le panthéon des films d’action, c’est parce que c’est le premier opus d’une saga qui a traversé les époques, une saga qui figure aujourd’hui parmi les plus importantes séries de films de ces 30 dernières années : la saga Die Hard.

58 minutes pour vivre, le deuxième opus, sort au cinéma deux ans plus tard. Décalque efficace de Piège de cristal, avec un Bruce Willis en feu, le film souffre quand même d’un scénario moins léché et de l’absence de John McTiernan à la réalisation. Seul gros kif : la soif de sang du réal. 58 minutes pour vivre a longtemps été l’un des films totalisant le plus grand nombre de personnages tués, avec 162 victimes au compteur pour John McLane.

Il faut attendre le troisième épisode de la saga pour que la magie opère à nouveau. Pour Une journée en enfer, John McTiernan est de retour aux affaires et décide de frapper un grand coup. Il ne se contente pas de répéter les codes qui ont fait le succès de Piège de cristal, mais il chamboule tout. Il construit même son film en miroir par rapport au premier. Fini le huis clos de nuit, seul contre les méchants. McClane est désormais dans un univers horizontal et vaste, chez lui à New York. Il découvre par la même occasion un autre pan classique du film d’action : le buddy movie.

Bruce Willis est ici secondé par Samuel L. Jackson, dans un duo exceptionnel. Mais là où le génie est poussé à son paroxysme, c’est dans la construction scénaristique. John McClane n’est plus le grain de sable qui enraye les plans des méchants du premier ou deuxième épisode, il est la cible ! À travers une suite de devinettes diaboliques, un homme cherche à se venger. Ce n’est autre que Simon Gruber, le frère de Hans, le grand vilain de Piège de cristal. Le résultat est tout aussi culte et les spécialistes se disputent encore pour savoir lequel de ces deux films est le véritable chef-d’œuvre de la saga.

Pour ce qui est du 4 et du 5, pas besoin de s’étendre : ils n’ont pour seul mérite que de faire perdurer la franchise dans le temps et dans les esprits. Pour le reste, autant les effacer de vos mémoires, à part peut-être une scène d’anthologie où la magie opère une dernière fois.

Parce que regarder John McClane dézinguer 80 types alors que tu manges des wings dans ton canapé, ça n’a pas de prix. Piège de cristal doit figurer dans la vidéothèque idéale. Il est indémodable, indépassable. Quel plaisir de voir un Bruce Willis au sommet de son art dans un film d’action maîtrisé de bout en bout. Alors qu’Hollywood ouvre aujourd’hui la porte à n’importe quel blockbuster susceptible de rapporter de l’argent, c’est le meilleur moyen de se rappeler que le film d’action a une identité, une histoire et de vraies qualités cinématographiques.

Et comme un cadeau n’arrive jamais seul, un Die Hard 6 vient d’être annoncé. Le film se déroulera en deux parties. L’une à notre époque, avec Bruce Willis toujours au poste, et l’autre des années auparavant, pour revenir sur les débuts de notre flic favori. Une preuve, s’il en fallait une, que John McClane est increvable.

Par Leonard Desbrieres, publié le 28/09/2018

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