White God, un film qui a les crocs

Aujourd'hui sort en salles l'impressionnant White God de Kornél Mundruczo. Un film qui mélange les genres et dont le sujet abordé est bien plus grave qu'il n'y paraît.

La scène d'ouverture est spectaculaire. Une jeune fille pédale frénétiquement sur son vélo en pleine ville, au milieu d'une route déserte. Elle est poursuivie par une meute de 250 chiens qui, crocs affûtés, semblent prêts à en découdre avec le premier qui aura le malheur de croiser leur chemin.

Lors du dernier Festival de Cannes, White God, de Kornél Mundruczo, est arrivé comme un ovni dans la catégorie Un Certain Regard avant d'en décrocher le Grand Prix. Car le réalisateur hongrois signe ici un objet singulier, aussi bien au niveau des différentes lectures du récit que de l'esthétique qu'il y injecte.

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© Pyramide Distribution

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Le septième long métrage de Kornél Mundruczo prend racine à Budapest, la capitale hongroise, où le gouvernement inflige une lourde taxe (fictive) aux propriétaires de bâtards afin de favoriser les chiens de race. La plupart du temps incapables de payer, les maîtres ses séparent de leurs fidèles compagnons à quatre pattes, qui se retrouvent parqués dans des chenils lugubres.

Destins croisés

Lili, interprétée par la remarquable Zsofia Psotta, est une jeune fille solitaire de 13 ans qui entretient une relation très forte avec son chien Hagen. Ballotée entre ses parents divorcés, elle trouve en lui un ami indéfectible. Lorsque sa mère avec qui elle vit part en vacances avec son nouveau compagnon, Lili et Hagen sont confiés au père. Après une nuit à supporter les aboiements et la visite d'une voisine qui menace de dénoncer la présence du chien bâtard dans l'appartement, il décide d'abandonner Hagen sur le bord de la route malgré les suppliques de sa fille en pleurs.

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Notre duo de héros inséparables est désormais brisé, et Hagen doit survivre dans un environnement qui lui est hostile. Après s'être serré les coudes pendant un temps avec une bande d'autres chiens abandonnés, il se retrouve pris au piège entre de mauvaises mains.

Si jusqu'alors la cruauté de l'homme envers son ancien meilleur ami sous-tendait, elle ressort soudainement avec violence, et le gentil toutou domestique est injecté dans le circuit des combats d'animaux dressés pour tuer par des hommes sans scrupules.

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La nature de notre fidèle héros au cœur pur vient donc d'être changée par la main de l'homme, le "Dieu blanc" (car pour le chien, son maître est un Dieu). Il a désormais soif de vengeance.

Pendant ce temps-là, Lili, sa maîtresse, le cherche sans relâche. En parallèle de cette quête, Kornél Mundruczo filme avec justesse sa relation adolescente compliquée avec un père largué, et ses cours de trompette dans un orchestre mené par un professeur à la discipline martiale, à laquelle la jeune fille a bien du mal à se soumettre.

Une véritable expérience de cinéma

Bien loin des films pour enfants tels que Beethoven ou Lassie, l'odyssée canine mise en scène par le réalisateur hongrois est d'une puissance à couper le souffle. Visuellement, tout d'abord, avec une réalisation nerveuse et des mouvements de caméras qui embrassent ceux des chiens. À travers son objectif, Kornél Mundruczo transmet avec une justesse désarmante les différentes émotions ressenties par les animaux. En les humanisant, il nous fait oublier que lors de nombreuses scènes, ils sont les seuls héros.

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"Personne n'avait jamais tourné avec 250 chiens. Il a fallu nous adapter aux chiens et non l'inverse. Le film est un parfait exemple de coopération singulière entre deux espèces", explique le réalisateur. Car ce qui change dans White God, c'est que la plupart des scènes, qui flirtent allègrement avec la science-fiction, sont pourtant si proches du réel qu'elles en deviennent encore plus puissantes. Certaines inoubliables.

© Pyramide Distribution

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Et c'est là l'une des véritables réussites du film : une énergie dans la réalisation aussi déroutante qu'efficace, doublée d'infusions de sentiments troubles qui nous font tour à tour passer de la peur au rire puis aux larmes. Tout cela rendu possible par un habile jeu avec les genres cinématographiques : mélodrame, film de vengeance, d'horreur mais aussi d'aventure. White God c'est tout cela à la fois, accompagné par la montée en puissance de l'épique (et dramatique) "Rhapsodie hongroise n.2 de Liszt" que le chef d'orchestre ne cesse de faire jouer à ses élèves.

Une critique politique et sociale

Mais sous ses airs d'épopée canine, White God est avant tout une critique politique et sociale intemporelle. Comment ne pas voir dans la catégorisation de "race pure" et de "bâtards" un parallèle avec le nazisme entraîné par une haine de l'autre, le racisme et la xénophobie ?

Car depuis quelques années, la Hongrie connaît une montée de l'extrême droite très inquiétante, ce qui a bien entendu beaucoup influencé Kornél Mundruczo. Il raconte :

Le film est la critique d'une Hongrie dans laquelle une mince couche de la société dirige une grande part de la population. C'est également de plus en plus le cas en Europe. Un petit groupe issu de l'élite se réserve le droit de régner pendant que les politiciens, comme dans un programme de télé-réalité politique, passent pour des vedettes à qui nous accordons nos votes à tour de rôle. Ces tendances sont très dangereuses. Si nous n'y prenons pas garde, un jour les masses se soulèveront.

Les chiens comme métaphores d'hommes opprimés, une façon pour le réalisateur d'aborder le thème de la montée du racisme en Europe de l'Est d'une façon différente et surtout plus libre. "Je voulais aborder le sujet en toute liberté, avec le moins d'entraves et de tabous possible. Il est toujours difficile de trouver le moyen de décrire des vérités intemporelles de façon originale", confiait Kornél Mundruczo.

Le pari (ambitieux) de White God est largement réussi. Après visionnage, le film laisse un sentiment de grandeur et de trouble astucieusement construit par le réalisateur. En sortant des sentiers battus, il parvient à provoquer des émotions et des réflexions que l'on aurait même pas soupçonnées en rentrant dans la salle de cinéma. Et il signe un long métrage magistral qui a du chien.

Par Constance Bloch, publié le 03/12/2014

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