Weather Festival : rencontre électro entre Jack Lang et Brice Coudert

Alors que le Weather Festival va débuter ce vendredi en passant par l'Institut du Monde Arabe, on a décidé de faire se rencontrer Jack Lang, président du lieu, et Brice Coudert, programmateur de l'événement électro. Sans prévenir, on a remonté le temps. 

(Crédit Image : Louis Lepron)

Jack Lang, président de l'Institut du Monde Arabe et Brice Coudert, programmateur du Weather Festival (Crédit Image : Louis Lepron)

Jack Lang et Brice Coudert. Le premier, ancien ministre de la Culture, est aujourd'hui président de l'Institut du Monde Arabe, fondé voilà 26 ans au coeur de Paris. Pour la première fois, l'institution a ouvert ses portes à un festival d'électro. Le deuxième est l'un des quatre fondateurs dudit festival, le Weather, qui se tiendra du 6 au 9 août 2014 entre le Bourget et l'île Seguin.

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À cette occasion, on a décidé de confronter ces deux personnalités. Elles proviennent de générations et de milieux distincts, l'un la politique, l'autre la musique. Une passion les rejoint, l'électro. De Pierre Schaeffer aux Dunes Électroniques en passant les affres des années 90, on a remonté les temps d'un genre désormais institutionnalisé.

K | Quel a été votre premier contact avec la musique électro ?

Jack Lang : Ça remonte à loin. On ne l'appelait pas encore "musique électronique" : elle était liée à des instruments de création techniques ou technologiques. À l'époque, je connaissais quelqu'un qui en était l'un des pionners et dont le nom s'est évanoui : Pierre Schaeffer.

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Brice Coudert : Oui, on parlait alors de "musique concrète".

Jack Lang : Il était le créateur et l'animateur d'un centre de rercherches musicales à la radio publique : le Groupe de recherche de musique concrète [aujourd'hui Groupe de recherches musicales, GRM, ndlr]. C'était dans les années 60 ou 65.

C'est mon premier contact avec une musique qui n'était pas électronique mais répétitive, minimaliste, technologique. Ensuite, j'ai bien connu Pierre Henry [un temps chef de travaux au GRM, ndlr], qui a été un inventeur-précurseur-découvreur : un homme qui a ouvert la voie à beaucoup de recherches.

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Pierre Schaeffer

Je n'aime pas les cloisons et les catégories, mais je me suis passionné aussi pour la musique répétitive américaine, notamment Philip Glass, qui lui-même était un compositeur mais aussi un metteur en scène. Il a été l'accompagnateur musical d'oeuvres qui ont été reprises par des chorégraphes de très grand talent, notamment Merce Cunningham ou Pina Bausch. Et surtout, j'ai beaucoup aimé le travail qu'il a accompli pour et avec Robert Wilson, comme Einstein on the beach [un opéra créé en 1976, ndlr].

Ce sont mes premières rencontres. Ensuite, cela a été la musique électronique française, mais pas seulement : j'ai été confronté à l'évolution de la musique électro au milieu des années 90, à un moment où elle était l'objet de toutes les méfiances, pourchassée. Elle était un peu associée à la musique du diable. Tout était lié à une série de préjugés et d'ignorances. De nombreuses raves étaient interdites, illégalement d'ailleurs, entravées par des circulaires ministerielles. J'ai pris fait et cause pour le mouvement et j'ai essayé de le sortir de l'excommunication.

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En liaison avec Henri Maurel de Radio FG, j'ai eu l'idée de créer à Paris la Techno Parade. Elle n'est pas venue toute seule puisque j'étais allé deux années de suite à Berlin, à l'époque de leur Love Parade, assez impressionnante et remarquablement organisée. Et je me suis dit : pourquoi pas Paris ? Pourquoi pas faire entrer la musique électro directement dans la rue ? Finalement, ça a pas trop mal marché. J'ai eu d'autres combats bien sûr.

Aujourd'hui, en 2014, on peut dire que la musique électro a désormais droit de cité. C'est parfois même l'excès inverse : marginalisée hier, elle est aujourd'hui devenue, dans certains pays, une marchandise purement commerciale.

K | Qu'est-ce qui a amené l'Institut du Monde Arabe à ouvrir ses portes au Weather Festival, quelques mois après l'Arabic Sound System ? 

JL : Plusieurs raisons. D'abord grâce aux Printemps arabes. Ils ont été soutenus par la jeunesse et se sont exprimés artistiquement par le street-art, le rap mais aussi la musique électro. Des DJs de grande qualité ont émergé au Maroc, en Tunisie ou en Egypte.

L'Institut du Monde Arabe se devait d'être le reflet de ces métamorphoses et de s'ouvrir à la jeunesse. L'institution est respectée mais parfois trop tournée vers elle-même.

K | En France, est-ce que les institutions sont assez tournées vers les jeunes ? 

BC : L'Institut du Monde Arabe est la première institution qui nous ouvre ses portes et, plus généralement, qui ouvre ses portes à la musique électronique. On a lutté mais personne ne voulait de nous. C'est déjà un signe.

Les institutions sont en train de nous prendre en compte et de se rendre compte que l'électro n'est plus à l'écart et qu'elle touche tout le monde. Les mentalités sont en train de changer. Le Weather Festival, ça sert aussi à ça : à faire en sorte que les institutions comprennent qu'il ne faut pas avoir peur de nous. On est leurs enfants.

Mount Kimbie, une des affiches du Weather Festival à l'Institut du Monde Arabe

L'IMA, c'est aussi un symbole de métissage : la pop, le rock ou l'afrobeat sont attachés à la musique électronique. On profite du lieu pour proposer quelque chose de plus culturel, avec des performances live. Un endroit parfait pour donner du sens.

K | L'électro, du fait qu'elle n'utilise aucun langage en particulier, est-elle l'un des seuls genres musicaux à pouvoir fédérer autant de monde ? 

BC : C'est une musique instrumentale, donc elle parle à tout le monde. D'ailleurs, j'ai mis de côté une partie du manifeste du label Undeground Resistance (lisant sur son smartphone) :

La musique techno se base sur l'expérimentation, c'est une musique pour le futur de la Race Humaine. Sans cette musique il n'y aura ni paix, ni amour, ni espérance. La techno a permis à des personnes de toutes nationalités de partager du plaisir ensemble sous un même toit simplement par le son. N'est-il pas évident que la musique et la danse sont les clefs de l'univers ?

C'est quelque chose qui a été écrit il y a 25 ans et c'est vraiment ça la force politique de la techno : arriver à rassembler les gens sans avoir besoin d'un message. Les gens créent le leur.

JL : Vous avez parlé de "métissage" et d'éclatement des cloisons. J'ai connu une époque où le rock était enfermé dans son chemin, tout comme le rap. J'ai même le souvenir - j'avais cru bien faire - d'avoir organisé devant le Château de Vincennes une soirée qui avait entremêlé toutes ces musiques. J'étais éberlué parce qu'ils se tapaient dessus : il y avait une fragmentation des publics. L'électro est à part : elle n'hésite pas à embrasser d'autres couleurs.

BC : La musique électro n'est plus un genre en soi, c'est un moyen de faire une musique qui peut dépasser les frontières.

K | C'est le genre ultime ?

BC : Ultime dans le sens où tout le monde peut en faire. Aussi, quelqu'un qui est aux États-Unis peut s'inspirer d'une musique arabe confectionnée en Arabie saoudite. C'est un peu la mondialisation de la musique, mais dans le bon sens du terme. Chacun se nourrit de la culture de l'autre, beaucoup plus facilement qu'avec sa guitare.

K | Et Internet a été un facteur important de son émergence.

BC : C'est la technologie, ça va avec. La techno, c'est la musique du futur : elle attendait justement les bons médias, les bons supports, pour se développer. Quand j'étais jeune dans les années 80, la musique que j'écoutais, c'était celle que je voyais à la télévision et que j'écoutais à la radio : elle était présélectionnée.

Aujourd'hui avec Internet, sur YouTube, on a accès à toute la musique : un artiste underground peut être aussi populaire qu'un artiste qui passe sur le petit écran. Ça aide pour ce genre de musique et ça permet à ce que les jeunes forment leurs goûts musicaux.

K | Est-ce que la musique électro a forcément un message politique ?

JL : Il faudrait raconter son histoire. Sur ce plan là, même si je ne suis pas un spécialiste, il y a eu différentes époques. Tout à l'heure, je parlais de la Love Parade à Berlin. C'était une manifestation très attachée à la politique, au mur de Berlin.

Car ce sont des jeunes qui, de part et d'autre du mur, en refusant la séparation en deux de la capitale, et finalement des deux Allemagne, ont utilisé la musique électronique pour se rassembler.

L'idée ? Adresser un message d'ouverture, de paix, de tolérance et d'unité entre les deux parties du peuple allemand qui avait été séparé artificiellement. La Love Parade a commencé par un camion, quelques teufeurs. Puis ça a grandi. Ça a pris peut-être une tournure un peu trop mégalomaniaque, dont l'animateur et fondateur, Dr. Motte, en était l'incarnation.

La musique techno est un lien plus extraordinaire que d'autres musiques pour établir une forme de respect. L'atmosphère, dans les raves ou concerts, est pacifique. Ceux qui y participent, participent à une trève. Pour autant, il faut souligner qu'il arrive que l'électro soit totalement récupérée par les groupes financiers : ça devient une musique de hall de gare ou d'hôtels internationaux. Ça perd de sa saveur, de son sens.

K | Berlin en 1989 pour la Love Parade, les Dunes Électroniques en février 2014 : même ambiance ?

JL : Absolument. J'étais invité pour soutenir cette initiative très originale, entre Tozeur et Nefta. Les jeunes Tunisiens venaient là pour le plaisir de danser mais aussi pour exprimer leur désir de liberté, de paix, trois ans après le début du Printemps arabe.

BC : Dans ce genre de pays, la techno représente la paix mais aussi un message de mordernité. Ceux qui ont participé à la chute du mur de Berlin expliquaient que la techno était leur bande originale car c'était une vision du futur qui était positive et pacifique. Ils réussissaient, à travers cette musique, à s'imaginer dans l'avenir.

K | Rien à voir donc avec le rock ou le hip-hop. 

BC : C'est plus terre à terre, social. Là on est plus dans l'idéologie, dans le rêve : rave-party, pour "rêve".

K | Vous n'avez pas peur justement qu'il y a ait, par son succès, une dilution de l'électro ? 

BC : Justement, c'est là où nous intervenons : d'un côté il y avait la musique commerciale qui n'est pas terrible et de l'autre il y avait une bonne musique, mais cloisonnée et reservée à une élite. Nous, ce qu'on veut faire, c'est prendre cette musique et la présenter au plus grand nombre avant qu'ils ne se fassent polluer les oreilles par les mauvais médias. Le but c'est de les éduquer à écouter cette musique.

K | Mais finalement, ne revient-on pas là aussi à une forme de sélection similaire à celle de la radio ou de la télé ?

BC : C'est différent. On fait un travail qui ne force pas la main aux gens : on essaye de leur apprendre à écouter la musique et à l'apprécier. Quand des spectateurs viennent à la Concrete et qu'on dévoile des artistes de Chicago qui sont inconnus, ils nous font confiance. Mais ils ne se disent pas : "ça va être bien, c'est sûr".

Par Louis Lepron, publié le 06/06/2014