Grandeur et décadence d'un objet pas si désuet : le vinyle

Le secteur musical est en berne. Tout le monde semble le savoir, les signes continuant à affluer à propos de son pendant physique. Pour autant, certaines initiatives ont le mérite de véhiculer un autre modèle. Ainsi, les disquaires indépendants évoluent tout en misant toujours sur une célèbre galette noire. Compilation et sélection de faits.  

Des annonces catastrophiques en cascade. La mise en liquidation financière des Virgin Megastore, l'annonce tonitruante d'une nouvelle orientation pour le Amazon Store qui tente de se débattre face à l'ogre iTunes. Et ça : la fermeture du légendaire magasin de vinyle Dope Jams à New York.

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Ouvert en 2006 par deux passionnés, Francis Englehardt et Paul Nickerson, ce "record shop" se distinguait d'abord par une sélection pointue en musique électronique et techno. Pour autant, Dope Jams ne se limitait pas à la vente et était également prescripteur : ses critiques tant positives que négatives inondaient le milieu new yorkais.

Appréciez plutôt cette analyse peu reluisante d'une "track" d'un des mastodontes de la techno "made in Detroit", Carl Craig :

Carl Craig a atteint un nouveau sommet de médiocrité cette année. Il est passé de chansons fainéantes, entretenant l'illusion pour de riches espagnols que l'esprit de Detroit vibre à Ibiza, à juste rassasier l'audience. Cette track nous fait penser au type de Dance Music que l'on pourrait écouter à H&M, Urban Outfitters ou dans n'importe quels magasins de fringues merdiques.

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Un objet qui perdure et dont les ventes augmentent

Ce flux d'informations nous met face à un paradoxe. Alors qu'on sonne le glas du physique, 70% des revenus de la musique en France proviennent toujours des ventes de CDs, vinyles ou autres DVD musicaux, selon les chiffres de la SNEP pour les neuf premiers mois de 2012. Mais plus encore à l'heure de la numérisation omnipotente, le physique semble renaitre de ses cendres, sous une forme que l'on disait condamnée depuis 1983 et l'arrivée du Compact Disc en France.

Propulsé objet fétiche du disc jokey un brin puriste, ou du collectionneur forcené, le vinyle reprend du poil de la bête. Les ventes augmentent de manière constante depuis plusieurs années (+50% de ventes de vinyles à la FNAC pour l'année 2011 par exemple). Quelle raison à un tel retour de bâton ?

La nostalgie de connaisseurs voyant une manière charnelle et désuète de consommer de la musique s'éteindre ? Une mode portée par le tant décrié "mouvement hipster" ? Les avis diffèrent et là où il y a débat, comme bien souvent il y a matière à faire un documentaire de bonne facture.

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Last Shop Standing : paroles de disquaires

Last Shop Standing, réalisé par Graham Jones, ex-représentant de maison de disques et Pip Piper, réalisateur indépendant, montre ce constat d'un flux et reflux, à propos du vinyle, bien visible quand on creuse l'actualité. Non pas la chronique d'une mort annoncée mais une mise en perspective des creux et des pics d'un objet qui, mine de rien, perdure depuis plus d'une soixantaine d'années.

Au cours des premières secondes du trailer, le ton est pourtant grave. Dans les années 1980 plus de 2200 disquaires indépendants peuplaient la Grande Bretagne. En 2009 ils n'étaient plus que 269. Traditionnels, branchés, ou poussiéreux, de Londres, Liverpool ou Manchester, lieux de sociabilité et de culture, ces îlots musicaux ne sont pas toujours en perdition. Le constat semble être le même en France. Non pas celui d'une dégradation mais bien, si ce n'est d'un renouveau, au moins d'un renouvellement de la communauté d'acheteurs.

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Christophe Ouali, propriétaire du magasin Le silence de la Rue à Paris constate :

Aujourd'hui nos ventes se répartissent de la manière suivante 2/3 vinyle, 1/3 Compact Disc.

Quand on en vient à la composition sociologique de cette communauté d'amoureux de la galette noire, il précise :

On a évidemment une communauté d'adultes qui s'oriente naturellement vers des vinyles, de Jazz notamment. Mais depuis cinq ans j'observe une tendance lourde vers un renouvellement de cette communauté : des jeunes parrainés par leurs aînés qui font l'acquisition de disques classiques (les Doors par exemple) mais aussi de nouveautés. Les derniers albums de Cat Power, Tame Impala ou Flying Lotus se sont extrêmement bien vendus en vinyles, tout comme celui d'Alt-J qui s'est même mieux vendus en vinyles qu'en CD.

La culture du vinyle n'est pas morte

Surtout pas fataliste, encore moins puriste, plus qu'un simple documentaire, Last Shop Standing est un hymne d'amour à cet objet si particulier où les déclarations s'enchainent. Celle d'un simple vendeur de disque, d'un musicien célèbre (à noter la présence à l'écran de Fatboy Slim, Richard Hawley ou Johnny Marr des Smiths), ou de simples passants appréciant la survie de cette galette noire et de l'industrie qui va avec. Financé grâce à du crowd founding [la participation financière d'internautes soutenant le projet, ndlr], le film a eu bonne presse outre-Manche lors de sa sortie début septembre. Disponible en DVD depuis, il est une bonne manière de découvrir ou de redécouvrir une culture qui, on l'espère, ne s'éteindra pas.

Parce que la culture de la galette noire n'est pas uniquement l'apanage des "Britons", parce qu'ici aussi les magasins de vinyles sont légion, on vous proposera une série de portraits sur les acteurs du secteur. Plus à venir d'ici peu.

Par Tomas Statius, publié le 14/01/2013

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