À pas de loup - Tyler, The Creator / Wolf

Qu’il paraît difficile quand il s’agit de la musique de réitérer le grand fracas d’un premier album. Celui de la découverte magnifique dans un moment où le genre que l’on représentait n’était pas au plus fort, enfermé dans des standards d’un autre âge. Plusieurs chemins s’offrent en général et à l’orée de son vingt-deuxième printemps, c’est celui de la maturité qu’emprunte Tyler The Creator pour son troisième album solo. Chronique.

Tyler, The Creator

En 2010, c’est avec émoi et enthousiasme que le monde de la musique offrait la lumière à une petite clique qui apportait un vent de fraicheur sur le hip-hop. OFWGKTA (pour Odd Future Wolf Gang Kill Them All), un nom à rallonge pour un groupe qui aimait aller droit au but. Des clips dérangeants, une esthétique mêlée entre « revival punk-skate » et ennui des banlieues pavillonnaires californiennes. C’est de cet environnement aseptisé que les membres du collectif ont tiré leur penchant pour le scandale, le fracas des basses, des mots crus et des envies noires.

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Et dans une certaine mesure, c’est cet aspect (plus que leurs clips DIY, leur talent inconditionnel pour la communication, et leur utilisation intelligente et subtile d’Internet) qui est le plus saillant quand on en vient à chercher l’essence du collectif. Remettre la violence au goût du jour, la révolte sans nom ni mot d’ordre. Une sorte de nihilisme qui ne s’assume pas. Un goût amer dans la bouche pour un vécu de poisseux.

Les années ont passé. Et si la perception de la musique est fonction du contexte dans lequel elle s’insère, que dire aujourd’hui de l’aura retrouvée du rap qui s’affiche des pieds à la tête, de la vente de disques à l’utilisation d’un vocabulaire issu de son lexique originel. Et Tyler est en quelque sorte un signe de cette fuite du temps, de ce rap contemporain où loin des allures GANGSTA et des signes ostentatoires, la rime se nourrit de problèmes existentiels et non pas des impacts de balle ou du casier judiciaire.

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Pour ce troisième album du créateur on pouvait néanmoins nourrir certaines inquiétudes. D’abord, si l’on ne doute nullement de la créativité du MC, on pouvait s’interroger sur son inspiration du moment tant le dernier opus du gang au complet semblait s’enfermer dans la caricature (seul « Oldie », la dernière chanson de l’album, levait le doute sur la force de leur composition). Mais si l'ensemble se délite, et c’est la première constatation, Tyler ne perd nullement son talent de chirurgien de la psyché. La sienne.

« Le silence n’est pas un oubli. »

Pour ce Wolf d'abord, tout n’est pas affaire de renouvellement. Tyler conserve certains des éléments qui avaient fait l’originalité de ses compositions. La narration tout d’abord : cette fois-ci le fil rouge n’est pas assuré par le « docteur T.C » comme dans les opus précédents mais par l’opposition dichotomique ou schizophrénique entre deux personnages, « Wolf » et « Sam », dont le décor semble être une salle de classe. Ou une cour d’école.  Au choix.

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On retrouve également des retours et des renvois entre les différents albums du natif de Los Angeles ou du gang en général : en paroles (le « Her name is my password »  de « Her »  balade déchirante autour d'un échec amoureux est repris dans « IFHY » par un tonitruant « Her name is still my password ») mais également en ce qui concerne le scénario de l’album en général (le personnage de Sam à qui une chanson est consacrée dans le dernier OF Volume II « Sam is Dead »  ). Car non Kendrick Lamar n’est pas le seul à remettre le story telling au goût du jour.

Régularité encore une fois. Tyler Okonma comme à son habitude fait de sa vie le principal matériel de sa création. Mais là où la rage dominait à l’heure de Goblin ou Bastard, le tumulte a fait place à quelque chose de plus subtile.

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Ironique, cynique, mais toujours amer quant à son devenir et à tout ce qu’il l’entoure, le créateur se balade d’arpèges de pianos en jolies mélodies pour mettre ses tripes sur la table : sa relation difficile avec le succès (« Colossus »), l’amour, l'absence de son père (« Answer »), les potes et puis tout le reste. Wolf  est un album intimiste et autant dire qu’on ne s’y attendait pas. Ce qu’a perdu Tyler en bizarrerie et en « caprices » sonores, il le gagne en honnêteté. Et en accessibilité.

Croissance.

Courtesy of Robert Wunsch

Et tout ça est assez compréhensible. Si Goblin se devait d'être à l’image du buzz que s'est payé Odd Future à grands renforts de provocations et de pilules colorées, pour composer Wolf, le MC a eu les mains libres. Il n’est plus le seul rookie talentueux à avoir goûter au succès. A$AP Rocky est passé par là. Kendrick Lamar aussi. Il n'est plus forcé de faire du glauque pour se conformer à l'image communément admise de ses créations et peut laisser libre court à un éventail plus larges d'inspirations.

Et cette liberté se ressent clairement quand on regarde de plus près aux thèmes abordés par l'album. Mais également en ce qui concerne le ton. Car contrairement aux courroux des productions précédentes, à l'opposition et la déconstruction systématique des conventions et de la morale, Tyler aspire à un plus grand dessein avec ce troisième opus  : bâtir son propre univers artistique et cesser de casser inlassablement ses jouets. Et là on entrevoit quelque chose comme le poids des années.

Que ce soit dans le corps des productions que dans le choix des featurings (Erykah Badu et Coco O pour le néo soul TreeHome 95 /  Pharrell en chantonnant pour le hit « IFHY »), Wolf transpire la maturité. Les productions sont aériennes, douces, presque virtuoses, le flow et les phases du MC en faisant le contrepoids habilement : oxymore musical posé dès la première chanson de l’opus où un cinglant « fuck » répond à une instrumentation doucereuse. Certaines chansons sont plus dans la verve du Tyler d'avant mais elle ne sont pas nombreuses : « Domo23 » bien sûr, mais aussi « Jamba », « Rusty » (qui met en scène la mort d'Earl Sweatshirt) entre autres.

Plus encore pour les deux dernières productions de l'album, Tyler (qui est également le producteur de l'ensemble des titres figurant sur l'album) s'essaie à des orientations qu'on ne lui connaissait pas : des rythmes chaloupés de «Tamale » à l'instrumentation très jazzy de «Lone ». Inspiration nouvelle.

Alors oui Tyler a grandi, il est amoureux et ce regard nouveau irradie et modifie inlassablement la manière qu'il a d'aborder tant la composition, l'écriture et l'éclairage, lui qui se nourrit tant de ses expériences pour composer.

Wolf est un bel album et le mot mérite d'être souligné tant on ne pensait pas utiliser pareil vocable pour le natif de Los Angeles.

Par Tomas Statius, publié le 05/04/2013

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