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Vidéo : quand Tupac dénonçait (déjà) Donald Trump sur fond d'inégalités sociales

Publié le

par Rachid Majdoub

Présentée comme rare, cette interview (et l'extrait en question) ne l'est pas vraiment. Mais MTV la ressort de ses tiroirs car les propos de Tupac sont, vingt-cinq ans après, plus que jamais d'actualité. 

Tupac, lors de l'une de ses interviews les plus mythiques, avec MTV en août 1992. (capture d'écran)

Tupac était un lucide visionnaire. Il suffit de se plonger dans les paroles de ses musiques ou ses interviews pour s'en rendre compte. L'une de ses sorties médiatiques les plus mythiques a eu lieu en août 1992 sur la chaîne MTV. Sa première vraie entrevue avec un média en tant que jeune rappeur solo.

Tupac, 21 ans, était alors en studio pour enregistrer un album caritatif à l'approche de Noël. Encore jeune, il faisait déjà preuve d'un franc-parler et d'une spontanéité qui caractériseront son personnage engagé, cru et éclairé.

Cette interview (et cet extrait en particulier) présentée aujourd'hui comme une rareté par deux poignées de médias, navigue sur le Web et dans des documentaires depuis plusieurs années. Nous vous la partagions juste ici, et en présentions un fragment à Kendrick Lamar il y a près d'un an.

Seulement, MTV rediffusait l'interview au compte-goutte, tranche par tranche, depuis des dizaines de mois grâce à la magie d'Internet. Certains l'ont vue, d'autres pas encore ; mais peu importe : il se veut que les propos jadis tenus par Tupac soient, vingt-cinq ans après, en plein dans notre actualité. Un discours instructif et intemporel sur lequel il est bon de tendre l'oreille, peu importe l'époque.

"Donne-moi, poussez-vous, avancez, bousculez"

Alors que le rappeur passait comme à son habitude d'un sujet à un autre sans relâche et déballait le cœur ouvert les réalités les plus profondes des États-Unis, de la pauvreté aux inégalités sociales en passant par le racisme, le dénigrement de la communauté noire-américaine, ses Noëls galères auprès de sa mère, la cupidité des plus aisés... une ellipse Donald Trump, cité à titre d'exemple, s'est glissée dans la conversation.

"Ce monde est si… Quand je dis 'ce monde', c’est bien le nôtre. Je ne parle pas au sens d’un idéal, je parle au quotidien. Toutes ces petites choses qu’on fait. Ça donne : 'Donne-moi, donne-moi, donne-moi ! Les autres, écartez-vous.'

Tout le monde apprend ça à l’école, les affaires. 'Tu veux réussir ? Tu veux être comme Trump ? : Donne-moi, donne-moi, donne-moi ! Poussez-vous, poussez-vous, poussez-vous ! Avancez, avancez, avancez ! Bousculez, bousculez, bousculez !' C’est comme ça, et personne ne s’arrête jamais.

Au lieu d’être là à gémir, 'l’esclavage, c’est mal. Méchant Blanc, méchant Blanc.' Je veux dire… arrêtons ça. Tout le monde est capable de piger qu’on a été humiliés. On veut notre dû, et là, je ne veux pas dire un terrain et une mule, parce qu’on a dépassé ça… Mais on a besoin d’aide."

Retour au présent. Vingt-cinq ans plus tard, la fortune de Donald Trump est estimée à 10 milliards de dollars, mais le désormais 45e président des États-Unis n'aurait fait aucun acte de charité au cours des cinq dernières années. Lui, qui n'en finit pas de dénigrer les communautés noire-américaine et hispanique au cours de ses sorties verbales dans la course à la présidentielle. Lui qui, aujourd'hui, ferme les frontières de son pays à des ressortissants musulmans de sept pays et tente de construire un mur pour se couper du Mexique.

"Il doit aider les jeunes Noirs, les Mexicains, les Coréens, tout"

Comme dans "Changes" et bien d'autres morceaux, Tupac parle ensuite des maux des États-Unis, dénonçant, un peu à la manière de Bernie Sanders aujourd'hui, le système économique et politique sur fond d'inégalités sociales et raciales. Trump n'est plus cité, mais les références à sa richesse et celle d'autres personnalités ne manquent pas :

"Pour nous, être sur nos deux pieds… 'Nous', ce sont les Noirs, les jeunes, ce que vous voulez. Pour qu’on reste sur nos deux pieds, on a besoin d’aide. On est là, on est de bons amis. Si vous voulez établir une bonne relation, on a été là. On mérite notre dû.

C’est comme si vous aviez un ami dont vous ne vous souciez jamais.  Vous avez plein de diamants, l’Amérique a des diamants, ils sont payés et tout, et on prête de l’argent à tout le monde, sauf à nous ! Tout le monde a besoin d’aide pour arriver à devenir autosuffisant. Si c’est vraiment un melting-pot, un pays où nous nous soucions de… Madame Liberté a les bras comme ça, elle nous aime : il faut que nous soyons comme ça.

S’il y a un Blanc qui a de l’argent, alors, qu’il les aide. Il doit aider les jeunes Noirs, les Mexicains, les Coréens, tout. Je crois qu’il y a trop d’argent, personne ne devrait pouvoir gagner 36 millions au loto quand il y a des gens qui crèvent de faim dans les rues. Ce n’est pas idéaliste, c’est réel. Et c’est juste stupide. C’est insensé que Michael Jackson, lui, ou quelqu’un d’autre [coucou Trump, ndlr], puisse avoir des milliards de millions de millions de dollars alors que des gens meurent de faim.

Ce n’est pas possible ! Pas possible… que ces gens aient des avions quand d'autres n’ont pas de maison, pas d’appartement, de cabane, de pantalon. Je sais que vous êtes riche, je sais que vous avez 40 milliards, mais une maison, ça ne suffit pas ? Vous n’en avez besoin que d’une. Et si vous n’avez que deux enfants, deux chambres, ça ne suffit pas ? Pourquoi avoir 52 chambres quand des gens n’ont pas de toit ? Je n’arrive pas à comprendre ça, vraiment pas."

"Au lieu de réussir mon avenir, il faut que j'en crée un"

C'est l'occasion de revenir sur l'un des passages les plus forts de cette interview, que nous vous introduisions dans le cadre d'un portrait intitulé "Tupac, plus qu'un rappeur, une légende aux multiples facettes". Extrait :

"Et puis à leur Noël, il y a de grands et beaux arbres, toutes les jolies décorations, tout le monde a des cadeaux, et il y a des gens qui meurent de faim… Et ils ont un Noël blanc, un superbe Noël. Le lait de poule et tout le bazar. Je ne trouve pas ça juste.

J’ai le sentiment que j’ai été lésé. Au lieu de réussir mon avenir, il faut que j’en crée un. Et c’est un sacré boulot, quand on a 21 ans, sans aucun héritage… C’est un sacré boulot d’avoir à bâtir un empire pour sa famille… Surtout quand on sait que quelqu’un d’autre, quand il naît, à 16 ans il a sa bagnole. Il y a de l’argent à la banque pour la fac. [...]"

Plus de deux décennies après, on "ne voit pas de changements", comme la légende le disait. Si Tupac était encore vivant, il aurait fait un bon président.