Mais qu'est-ce qui fait marcher les Trans Musicales ?

Depuis 1979, le festival des Trans Musicales de Rennes a la réputation d'accélérer les carrières de jeunes artistes et d'épouser les évolutions de la musique actuelle. Son aura ne se limite pourtant pas à son rôle défricheur. Focus sur un festival vivant et effervescent, exigeant et populaire. 

Les Trans Musicales c'est un mythe. Dans la bouche de ceux qui le fréquentent, l'évènement possède une aura qui frôle celle d'une grande messe. Aux Trans, on découvre les groupes de demain. Aux Trans, on met le doigt sur les futures tendances. Même son programmateur – le truculent Jean-Louis Brossard (ici interviewé par nos soins) – le dit, tout conscient de l'influence de ses quatre jours de son, d'hydromel et de galette-saucisse sur l'avenir de la musique : "Les professionnels connaissent l'impact que peut avoir le festival sur l'avenir d'un artiste. Si le concert est bon, des portes s'ouvrent. Pas seulement en France mais aussi à l'étranger" déclare t-il à ce titre au Télégramme en 2010.

Après coup, on s'est demandé ce qui fait marcher les Trans, ce qui fait du festival ce rendez-vous incontournable de l'hiver, voire même celui de l'année pour certains. Programmateurs de salles, journalistes, habitués et acteurs du festival nous dévoilent quelques éléments de réponse.

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Au cœur de l'hiver et du secteur

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L'originalité des Trans Musicales, c'est avant tout leur positionnement. Au milieu de l'année, le festival fait appel d'air alors que les évènements musicaux de grande ampleur ne sont pas légion. C'est pour ça que Kieron Tyler, critique musical pour tout ce que la presse britannique fait de mieux (The Guardian, The Independent, Mojo) traverse la manche chaque début décembre depuis bientôt huit ans. Ce qu'il vient chercher à Rennes, c'est la garantie de découvrir des groupes au pied du sapin :

C'est en Bretagne, en décembre, et il y fait froid alors que la plupart des festivals sont l'été. C'est aussi pour ça qu'il y a de nombreux étrangers ici : il n'y pas d'autres évènements sur la scène des festivals à cette époque. Il a une place unique dans l'agenda.

C'est le premier constat quand on se rend au Trans : l'importance de la manifestation pour les professionnels. Réseaux de détections (Férarock etc.), journalistes du monde entier, attachés de presse, directeurs de structure se mélangent pendant quatre jours à un public tout ce qu'il y a de plus varié. Pour tout ce beau monde, c'est un des temps fort de l'année. Quatre jours pendant lesquels la cité bretonne devient l'épicentre de la planète musique.

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Les favoris et Marc Ridet - Crédit Image Théo Chapuis

Marc Ridet et ses majestueux favoris (Crédit image : Théo Chapuis)

Lors de notre première soirée à Rennes, on rencontre Marc Ridet. Carrure massive, chapka sur la tête et favoris généreux sur les joues, impossible de passer à côté du Suisse le plus célèbre des Trans. Il s'occupe d'une fondation pour les musiques actuelles à destination d'artistes helvètes et transfrontaliers. En plus de la formation et de l'accompagnement, il est également à la tête de Suisse Musique Export, un organisme dédié à la promotion de la musique suisse dans le monde.

Habitué des Trans "depuis le début", il a eu l'occasion d'en tâter l'ambiance pendant plus d'une trentaine d'éditions. Et tout membre du sérail qu'il soit, pour lui c'est certain, les Trans ont un véritable rôle de festival populaire :

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Ici, tu as une vraie rencontre entre les pros, les artistes et le public. Ça reste un festival pour les gens avant tout ! Il y a cette relation didactique vis-à-vis des habitants de la région. C'est un peu une éducation musicale qui se fait à travers les Trans, avec un vrai impact. Et puis de toute façon, un festival pour les professionnels, y'a rien de plus chiant, c'est le pire des publics !

"C'est un festival populaire, bien évidemment, mais aussi un rendez-vous pour tous les professionnels", commente également Fabien Lhérisson, directeur du Plan de Ris-Orangis, une SMAC (Scène de musique actuelle, dispositif mis en place depuis 1996 par le ministère de la Culture) d'Île-de-France. Comme d'autres confrères, il se rend aux Trans pour découvrir des groupes. Il partage même avec Jean-Louis certains joyaux du line-up : "Cette année par exemple, quatre groupes programmés aux Trans sont passés au Plan il y a quelques jours ou repasseront lors du premier trimestre 2015 : Vaudou Game, DBFC, The Ringo Jets, Someboy Blues. Tout ça c'est grâce aux Trans, grâce à Jean-Louis".

Moins automatique que le Printemps de Bourges où la présence des programmateurs des SMAC est requise, pour Fabien Lhérisson, l'adhésion au projet des Trans Musicales repose avant tout sur la confiance que lui porte une bon nombre d'acteurs centraux de la culture : "Le festival a toujours pris soin de bien accueillir ses professionnels. À Rennes il y a une bonne dizaine de programmateurs de SMAC. Certains sont là parce qu'il y a une vraie proximité géographique, comme le Cargö à Caen, d'autres par affinité. Moi je ne louperai en aucun cas une édition des Trans".

Fabien Lhérisson, programmateur de SMAC, fan des Trans - Crédit Image Tomas Statius

Fabien Lhérisson, programmateur du Plan, SMAC de Ris Orangis, fan des Trans (Crédit image : Tomas Statius)

Marc Ridet confirme : il y a du beau monde qui traîne ses oreilles entre le Liberté et le Parc Expo à la recherche des talents de demain. "Les gars qui organisent Montreux, qui organisent le Paléo, ils sont aux Trans en décembre".

Les Trans, c'est donc l'histoire d'une relation presque symbiotique entre la réputation assise du festival chez les pros et sa capacité à tailler dans la jungle de la création. Une sorte de mythe actif qui, 36 ans après sa première édition, fonctionne encore à plein pot.

"Et toi tu connais combien de groupes ?"

Deuxième constat : on n'est pas les seuls à rester bouche bée chaque année devant cette programmation. Pas cois de bonheur, non, mais plutôt honteux de connaître si peu d'artistes sur près d'une centaine. On n'est pas les seuls à voir notre petite fierté se faire chahuter : "Chaque année entre programmateurs on s'appelle quand Jean-Louis dévoile sa programmation. On est tous là à se dire : 'toi tu connais combien de groupes ? Bah j'en connais deux, trois et je suis déjà content !", s'amuse Fabien Lhérisson.

La vérité c'est que cette attirance pour la marge et l'émergence est la patte du festival depuis ses débuts. Hormis quelques éditions où la direction a hésité entre émergence et tête d'affiches (notamment au moment de son installation à la Hall d'Expo), aller au Trans c'est plus ou moins avoir la garantie d'écouter quelque chose de jamais entendu en France.

Marc Ridet peut en témoigner. Têtes d'affiche, perles émergentes, il a vu de tout sur l'affiche du festival rennais. Mais ces derniers temps, il salue la prise de risque des Trans  :

Ce que je préfère, surtout en ce moment, c'est qu'il n'y a plus de tête d'affiche. Le festival faisait ça pour qu'il y ait plus d'affluence, pour les labels... Et ça concordait avec de nouvelles sorties, comme le nouveau Massive Attack, par exemple. Or dans les années 90 de nombreux festivals sont nés. Les Trans ont dû se recentrer sur une programmation. C'est marrant, mais ils sont revenus à leurs origines, à ce qu'ils étaient au début : un festival de découverte.

Devant le bar La Trinquette rue de Saint-Malo, le public des Bar en Trans patiente entre le concert de Singes Chromés et celui de Bagarre - Crédit Image Tomas Statius

Devant le bar La Trinquette rue de Saint-Malo, le public des Bars en Trans patiente entre le concert de Singes Chromés et celui de Bagarre (Crédit image : Tomas Statius)

C'est aussi sur ce postulat que s'est lancé le festival Bars en Trans, sorte de "off" non-officiel, qui propose dans le centre ville des concerts de jeunes artistes émergents francophones alors que son grand frère s'attaque plutôt à la sono mondiale.

Cette double signature fait la force de la manifestation si l'on en croit le flegmatique Kieron Tyler :

J'ai écrit à propos de ce festival une fois. À l'époque j'ai dit simplement que pour moi, les Trans Musicales c'est une mixtape qui n'a pas d'équivalent, avec des enchaînements étranges... de la pop turque en passant par du rock indé danois jusqu'à du jazz "franchouillard". Voilà pourquoi c'est un festival unique – pas uniquement parce qu'il est en hiver – mais aussi parce qu'on y trouve des artistes qui n'ont pas leur pareil...

Alors qu'il s'interrompt, Kieron rajuste ses lunettes sur son nez, puis s'empresse d'ajouter : "en fait ce festival c'est simplement la visualisation de l'esprit de Jean-Louis Brossard, c'est ça son originalité. Ce mec fait le tour du monde chaque année, rencontre des groupes à la fin de leurs concerts et les fait venir à Rennes. On y trouve la synthèse de sa vision des choses." 

Vous ne serez pas surpris d'apprendre qu'en habitué des lieux Marc Ridet connaît (très) bien le programmateur. Lorsqu'on lui demande, d'un air faussement naïf, "mais en vrai, comment il fait Jean-Louis Brossard ?", il ne nous surprend pas vraiment : le flair c'est une chose, mais Brossard est surtout un grand bosseur :

Il prospecte dans le monde entier ! Plus des réseaux d'un peu partout, dont je fais partie concernant la Suisse, des gens qui lui remontent les informations. D'ailleurs quand on se rejoint à des festivals, au Great Escape ou à l'Eurosonic par exemple, on croise beaucoup de pros qui discutent, accoudés aux bars VIP, ou bien aux conférences, etc. Mais Jean-Louis, non ! Lui il fait tous-les-con-certs ! C'est une tête chercheuse. Si tu essayes de le suivre, tu cavales après lui...

Les paris de Jean-Louis Brossard

C'est vrai qu'à Rennes, pendant quatre jours, c'est un peu sa fête, à Jean-Louis Brossard. Une collection bariolée d'éloges et de commentaires charmants sur le sympathique programmateur des Trans fleurit dans la presse locale. Sur les bouches des habitants, on voit un rictus de bonheur poindre à son évocation, jointe à une crainte grandissante : son départ, attendu depuis 2013, de la tête du festival.

Baby-boomer rennais, à la fin des années 1970 Jean-Louis Brossard lance avec deux copains de galère un festival dont l'un des premiers participants est le jeune Étienne Daho. Avant bien sûr que celui-ci n'explose à la face du monde comme l'un des chansonniers francophones les plus talentueux de sa génération. Ainsi dès la première édition, la légende des Trans Musicales est en marche.

Au fil des années le festival grandit, déménage en centre-ville et finit par attirer certains des groupes qui feront la légende de la musique actuelle : le premier passage de Nirvana en Europe c'est aux Trans (1991), tout comme l'explosion de la techno (Underground Resistance 1994), de la house de Chicago (Dj Sneak, 1996) ou du hip-hop hexagonal (IAM, 1990).

Cette année Jean-Louis Brossard a aussi parié sur Den Sorte Skøle, duo danois dont le dernier album "III" a fait beaucoup parler de lui - Crédit Image Tomas Statius

Cette année, Jean-Louis Brossard a aussi parié sur Den Sorte Skøle, duo danois dont le dernier album III a fait beaucoup parler de lui (Crédit image : Tomas Statius)

Et ce n'est pas Marc Ridet qui dira le contraire :

Depuis longtemps le festival fait référence, dès les années 80, 90. D'abord parce qu'il y avait moins de festivals. Du coup c'était souvent la première date qu'un groupe anglais faisait en France, même s'il avait déjà de la hype au Royaume-Uni. Tiens, Massive Attack par exemple. Je me souviens de groupes qui ont vraiment été découverts ici par les Trans, comme Fishbone ou Yargo. La découverte, ce qui était une partie de la programmation, c'est devenu pratiquement tous les groupes avec le temps.

Depuis, on célèbre les goûts du débonnaire sexagénaire qui a l'air de connaître tout le monde des abords de l'Ubu aux terrasses chauffées de la rue Saint-Malo. On loue sa personnalité, ses goûts, son flair, son rapport direct avec les artistes autant qu'on reconnait les ratés (nombreux au final) de la programmation. Car si les Trans proposent chaque année un line-up excitant et novateurs, rares sont les groupes qui passent à la postérité. Ce qui est normal, mais finalement assez peu évoqué. 

C'est ce que rappelle Fabien Lhérisson  :

Bien sûr il y a beaucoup de déchets, mais il y aura toujours une bonne dizaine ou vingtaine d'artistes qui seront ceux qu'accompagneront nos salles. On vient ici pour ça : s'inspirer et trouver des groupes que l'on programmera par la suite. 

Cette mythologie du programmateur à la baguette de sourcier finit d'être achevée par Kieron Tyler. La programmation est-elle digne d'un faiseur de tendances ? Réponse sibylline : "Les Trans ne sont qu'un miroir de l'esprit de son programmateur". Ni plus, ni moins.

Forger par le live

Car au final Brossard construit sa programmation un peu comme on joue aux cartes. Sanguin, il tente des trucs inédits, mise tout sur des artistes inconnus là où d'autres proposent un "line-up" lisse pour contenter un peu tous le monde. Ces paris, on les retrouve dans cette programmation 2014 du festival.

De Jeanne Added, "jeune espoir du jazz vocal" convertie à la pop comme le rappelle Fabien Lhérisson, à Shamir, icône pop en devenir qui a clôturé le festival au côté des membres de son label Godmode. Pendant quatre jours, les noms méconnus et les découvertes se sont succédés, ça c'est clair. Pour le reste il semble bien difficile de lire dans le jeu de Brossard. Pour Fabien Lhérisson, lui seul sait dans quelle direction le vent soufflera :

Je pense que Jean-Louis sait quelles sont les tendances de demain. Pour ma part je ne me risquerai pas à essayer de prévoir l'avenir. Ce qu'on voit se détacher quand même c'est un retour à des formations plus réduites, un peu à l'instar de Verveine [chanteuse et productrice suisse qui a marqué les spectateurs de l'après-midi du vendredi à l'UBU, ndlr], les hommes-orchestre presque... Alors que les dernières années on a vu se multiplier les duos de musiciens, notamment voix / batterie.

Extraire de cette programmation pléthorique une tendance majeure, certains s'y sont pourtant risqués. C'est le cas de Sophian Fanen, journaliste à Libération. Dans un article paru au lendemain des Trans, il brosse le portrait d'une création musicale qui rompt enfin avec les contraintes imposées par une vision ethnocentrée de la musique.

Car tant Awesome Tape From Africa, archiviste fou de la musique africaine qui joue encore sur cassette que Den Sorte Skøle, producteur-excavateurs danois qui composent uniquement à partir de samples, font de cette manne créative un moyen pour renouveler les standards. Le Grand Sud, l'attrait pour les musiques autrefois rangés dans la case "monde" mais depuis remis au centre... C'est peut être ça la nouveauté des Trans Musicales en 2014.

Peter Solo et son armée pour l'explosion afro-funk Vaudou Game le vendredi soir des Trans - Crédit Image Théo Chapuis

Peter Solo et son armée pour l'explosion afro-funk Vaudou Game le vendredi soir des Trans - (Crédit image : Théo Chapuis)

Malgré tout, pour Kieron Tyler, tout ça, c'est des carabistouilles ! Le critique au flegme tout aristocrate et aux binocles de Jarvis Cocker explique : les tendances naissent de la rencontre d'un public attentif avec un artiste en état de grâce. C'est ce qui fait le charme de la musique. Elle est imprévisible. Elle avance masquée.

La musique du futur est faite par le public. Prenons l'exemple du concert de Kate Tempest [programmée jeudi soir au Parc Expo, ndlr]. On a presque assisté à la naissance d'une pop star ce soir-là. Ce type d'évènement est proprement imprévisible.

Un programmateur, peu importe son oreille ou son importance, ne peut que jeter de la musique et voir ce qui se passe. Il est impossible de deviner ce que sera la musique du futur. On peut juste faire des paris, et avoir raison. Des fois.

Article co-écrit par Tomas Statius et Theo Chapuis

Par Tomas Statius, publié le 11/12/2014

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