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Vu à Cannes : Tour de France, un concentré de dialogues ridicules

Publié le

par Louis Lepron

Bon, on en fait quoi de Tour en France, présenté au Festival de Cannes ? Réponse à travers une discussion fictive. 

Il est 7h30, ce dimanche, quand le réveil sonne. "Ooooooh merde". Traits tirés, on tente de se réveiller, avec l'objectif de la matinée : voir Tour de France, en sélection à la Quinzaine des réalisateurs. Le film donne particulièrement envie, en tout cas il intrigue : à la réalisation, Rachid Djaïdani, déjà passé par la Quinzaine voilà quatre ans avec Rengaine. Et puis il y a aussi le mastodonte Gérard Depardieu qui donne la réplique au rappeur Sadek. Un duo improbable.

Un monstre du cinéma français face à une certaine illustration de la jeunesse française sur les routes de l'Hexagone, on prend notre ticket. On rêve au "Journal de France" de Depardon en fiction, on pense à la possible amitié que pourrait lier un reclus aux idées racistes - Gérard, aka "Serge" - face à un Français de culture musulmane. En gros, à un buddy movie social et moderne.

S'il nous a fallu une bonne journée pour pouvoir retranscrire ce que disait le film, c'est parce que Tour de France nous a, soyons francs, déstabilisés. Une mise en scène pataude, des acteurs parfois peu convaincants (mention spéciale au manager de Sadek et fils du personnage de Gérard Depardieu, Bilal). Mais, avant toutes choses, ce sont les répliques des dialogues écrits pour les deux personnages principaux qui nous ont déroutés, sinon perdus.

Fallait-il prendre le film pour un naïf conte brossant la rencontre entre un vieux mec grognon et un rappeur revendicateur, qui n'hésite pas - palabres en bouche qui auraient pu être rédigées par un éditorialiste du Point, à signifier ce qu'il pense de la France ? Peut-être.

Mais on n'a pas réussi. Histoire de vous décrire un film qui nous a échappé, on a tenté d'imaginer une discussion fictives entre deux scénaristes (eux aussi fictifs) de Tour de France :

"- Bon, j'ai une idée : pour mon prochain film, on va parler de la France d’aujourd’hui.

- Bien. Mais c’est un peu vague là, non ? C'est pas un peu ambitieux ? C’est quoi ton plan ?

- Je sais pas trop encore. Je pensais à Gérard.

- Depardieu ? Hein ? Jamais on l’aura. Et puis c’est pas un plan ça. Mais tu veux faire quoi avec lui ?

- Oh je sais pas. Il est pas trop aimé ces temps-ci. Il aime bien les petits projets. Il pourrait faire un vieux con raciste, bien français comme on les connaît, qui aime les rois de France et le fromage qui pue. Je suis sûr qu'il kifferait.

- Ouais, une sorte de Jean-Marie Le Pen. Et il serait ouvrier tiens.

- Ouais, exactement ça. On lui donne une petite origine bien classe pop avec du chômage et tout. Histoire d’expliquer qu’il est raciste. Attends et j'ai mieux encore ! Avant, il bossait à l'usine dans le Nord.

- Ah ouais ! Un film social, j'adore. Et on le fait vivre à Roubaix du coup ?

- Arras, je préfère.

- Bonne idée. Mais juste : on met qui face à lui ?

- Il nous faut un truc frais.... Un truc moderne...

- Un YouTubeur ? Genre Jhon Rachid ?

- Nan, mais tu tiens un truc là, je le sens. Et si on prenait... un rappeur ?

- Un rappeur ? T’es sûr ?

- Ouais. J’en connais un : Sadek. C’est du Booba réchauffé, c'est pas terrible musicalement mais on peut tenter. Le mec met des casquettes : au pire ça cachera son visage s'il joue mal.

- Ah ouais, on peut essayer. Mais comment on les fait se rencontrer dans l'histoire ?

- Hmmmm… disons que Sadek a un problème. Genre il se fait tirer dessus parce qu'il a refusé un selfie avec un autre rappeur. Bien ça, non ? Du coup, il doit partir de Paris, histoire de pas être vu. Il peut plus se permettre de dire non à d'autres Snaps avec ses rivaux. Il est en danger.

- Ok, ok. Mais Gérard alors, il fout quoi là-dedans ?

- Gérard il est raciste, je te l’ai dit, tu m’écoutes pas. Et disons… attends j'improvise là... je suis tellement chaud (rires).... il a eu un gosse qui... s’est converti à l’islam !

- Ah ouais c’est bien ça ! Genre avant, son enfant, il s’appelait Matthias, comme le nom de l'apôtre. Maintenant, c’est Bilal.

- Putain, bien l'idée du nom qui change.

- Et disons aussi que Gérard aime bien la peinture. Parce que ça a beau être un ouvrier, ça veut pas dire qu’il y connaît rien en gouache. D’ailleurs, il pourrait être un spécialiste de ce peintre là, du XVIIIème siècle, comment il s’appelle déjà ? Vernet ? Ouais c’est ça. Ma grand-mère adore. Du coup il organise un tour de France histoire de barbouiller les mêmes tableaux peints par  Vernet y a deux siècles. Genre métaphore du Français patriote au bout des ongles. La France éternelle, tout ça, Finkielkraut, Qu'est-ce que la France ?.

- Parfait. Ça fera Rencontre du troisième type entre un Français de culture musulmane et un Français raciste. On tient un truc. Mais... t’as pas peur qu’on ça fasse un peu Qu’est-ce qu’on a fait au b-Bon Dieu version Tour de France ? Genre des blagues racistes et du vélo ?

- Non t’inquiètes, déjà ça va grave marcher si ça ressemble à Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu. Et il fait pas son tour de France à vélo, mais dans un camion tout nul qui a des problèmes de régime.

- Ah ok, tu me rassures.

- Et faut aussi que les dialogues soient hyper forts.

- Tu penses à quoi ?

- Attends, j’ai un carnet rempli de phrases bien cools. Histoire de bien cerner les personnages. Histoire de leur donner de la profondeur. Par exemple, pour Gérard, j’ai pensé à ça quand il parle à Sadek : "Tout est bon dans le cochon", "Ah je savais pas que les arabes connaissaient Serge Lama" ou "Faudrait mettre des jambons aux frontières pour pas se faire envahir". J'hésite encore, mais j'ai aussi : "Tu fais quoi dans la vie, tu vends de la drogue, du shit, c’est ça ?".

- Pas mal. T’as d’autres idées nulles comme ça ?

- Je trouve ça hyper réaliste. Mec, dans les sondages, Marine Le Pen elle est forte. Du coup, il faut que Gérard incarne un mec hyper raciste, une partie de la France. Le côté moderne. Tu m'écoutes vraiment pas en fait. Et pour Sadek, j'ai quelques munitions. Genre, quand il voit du fromage débarquer sur un bar, il le prend en photo pour les envoyer à ses potes et il dit que c'est des "merdes d'aliens". Et quand il demande à Gérard de rapper, il lui dit : "Vas-y, fais ton Serge Guevara".

- Tu veux faire rapper Gérard Depardieu ?

- Carrément. Genre il dirait que quand il pense au rap français, il pense à cette phrase : "Yo yo, bang bang, suce mon zob".

- Ah.

- Ouais j’aime bien. Je trouve que ça claque. Et puis il après il pourrait enchaîner avec La Marseillaise, parce qu’il est Français quand même, hein. Et il mettrait des "Yo yo !!" après chaque fin de phrase.

- Mais tu veux faire une comédie ? On appelle Christian ?

- Ah non, pas du tout.

- Bon. T’as pensé à d’autres personnages ?

- Ouais. Une fille. Genre elle est belle, elle a de beaux yeux bleus.

- Ce serait Gérard qui se la taperait ?

- Ah bah non, Sadek.

- Mais elle fait quoi ?

- Elle travaille dans l’environnement.

- Ah, bien.

- Ouais. Elle serait là pour "défendre la nature de l’homme". J’ai noté ça sur mon carnet, je trouvais que ça parlait aux gens. Je voyais bien aussi le fait qu’elle conduise un van. Comme les hippies, tu sais.

- Ah oui, les années 60, tout ça.

- Ouais voilà. Mais elle écoute plus Babylon Circus, elle écoute Sadek.

- Pas bête. Mélange des genres. Une France nuancée quoi ! Et du coup en bande-son, on mettrait du Sadek.

- Voilà ! Putain, ça va être génial.

- J’ai une idée au fait.

- Balance.

- Attends (rires)

- Dis-moi ! (rires)

- Bah en fait, quand Gérard va parler de Vernet à Sadek pour le présenter, faudrait qu’il lui dise : "En fait c’est un peintre du XVIIIe".

- Je te suis pas.

- Et là Sadek lui répondrait : "Ah mais trop bien, je connais trop les mecs du XVIIIe arrondissement ! Il est de quel crew ?".

- (rires)

- Et à la fin, Gérard finirait le dialogue par : "Pauvre France".

- Ça va cartonner".

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