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Tetsuya Tsutsui : "Si vous êtes soucieux de la liberté d’expression, lisez Poison City"

Publié le

par François Oulac

Tetsuya Tsutsui est de retour. Valeur sûre du manga à suspense, le dessinateur de Duds Hunt, Prophecy ou Manhole vient de démarrer une nouvelle série début mars : Poison City. Où il est question de la liberté de création d'un jeune mangaka. Vous avez dit mise en abyme ? On a rencontré l'artiste lors de sa venue au Salon du livre pour lui poser quelques questions.

Tetsuya Tsutsui

De l'anticipation au goût résolument actuel. Ainsi pourrait-on résumer les œuvres de Testuya Tsutsui. Édité en France chez Ki-oon, le mangaka japonais au parcours atypique – il a débuté sur Internet, a été repéré pour la première fois en France avant d'être publié dans son propre pays – développe une science-fiction sans décalage temporel, très frontale.

À travers ses mangas, il critique pèle-mêle certains travers de nos sociétés contemporaines : la place grandissante des réseaux sociaux, l'isolement des individus... Sa nouvelle série, Poison City, aborde une thématique très d'actualité : la liberté d'expression.

Rebelle au sens critique toujours en alerte, Tetsuya Tsutsui exprime ses inquiétudes de la meilleure des manières : sous forme de thrillers ultra-stylés et gorgés de références cinématographiques. Mais qui est Tetsuya Tsutsui , dont on ne sait quasiment rien à part ses oeuvres ? Nous l'avons rencontré afin de mieux cerner le personnage et ses influences. Il y a même une question bonus à la fin.

Konbini | Si vous vendiez Poison City dans la rue et que j’étais un passant, comment me convaincriez-vous de l’acheter en quelques mots ?

Tetsuya Tsutsui | (Il réfléchit) Je pense que je dirais : "Voilà le Japon qui nous attend si on ne fait rien. Si vous êtes soucieux de la liberté d’expression, lisez-le." Voilà comment je le vendrais.

K | La plupart de vos mangas sont des récits d’anticipation qui se déroulent dans un Japon contemporain. C’est important, pour vous, de dessiner de la SF au présent ?

Dans les faits, on va avoir les Jeux Olympiques à Tokyo dans quelques années, donc on peut relativement facilement anticiper ce qui peut se passer vis-à-vis de ces JO, comme par exemple l’image que le Japon va donner vis-à-vis des différents types de liberté d’expression… C’est possible qu’on ait envie de les limiter pour donner une bonne image. Donc le message que j’ai envie de donner, c’est "faisons attention à ce genre d’avenir".

K | Le premier tome de votre manga Manhole a été interdit dans une préfecture du Japon. Est-ce cette censure qui vous a donné envie de faire Poison City, ou ce thème vous était-il déjà cher avant ?

Je pensais à cette thématique depuis très longtemps parce que j’ai toujours aimé dessiner des mangas d’horreur à thématique relativement effrayante. Le problème, c’est que dès qu’un fait divers sordide apparaît dans les journaux au Japon, les éditeurs bloquent immédiatement toute tentative de publication de mangas d’horreur pendant un certain temps. Pour moi, le genre horreur fait partie de la littérature japonaise, c’est extrêmement important d’avoir ce genre. J’ai eu plusieurs fois ce genre d’expérience où mes mangas ont été bloqués ou stoppés à cause de faits divers, donc oui, la liberté d’expression me tient à cœur depuis longtemps.

Manhole. (Crédit image : Tetsuya Tsutsui/Ki-oon)

K | On parle beaucoup de liberté d'expression depuis l'attentat contre Charlie Hebdo. Comment cette attaque a-t-elle été perçue au Japon ? On a notamment vu le Tokyo Shimbun (quotidien japonais, ndlr) s'excuser auprès des musulmans après avoir publié la une de Charlie... 

C’est vrai que j’ai été extrêmement choqué par ce qui s’est passé dans votre pays, je suis convaincu que la liberté d’expression ne doit pas céder face à la peur du terrorisme. Concernant le Tokyo Shimbun, je pense que s’ils se sont retirés c’est qu’ils y ont réfléchi. Mais c’est dommage. À partir du moment où on a publié quelque chose on doit en prendre la responsabilité, et pas le retirer comme si de rien n’était...

K | Limites de la liberté d’expression ?

En ce qui me concerne je pense qu’on peut critiquer et parler librement d’un homme politique. Pour moi la limite se situe dans la diffamation, de révéler des choses privées qui concernent des gens lambda. Au Japon en ce moment il y a beaucoup de débats sur les limites à parler de la religion. Beaucoup de personnes ont donné leur avis, comme Hayao Miyazaki qui dit qu’on ne doit pas critiquer les religions. Je ne suis pas de cet avis, je pense qu’un créateur ne peut pas être ligoté à ce niveau-là. La limite que je m’impose c’est de ne pas porter préjudice à une personne privée, à sa vie privée.

K | Duds Hunt me fait penser à Fight Club, Reset à Matrix, Manhole à des thrillers biologiques genre 28 jours plus tard… Vos mangas sont très cinématographiques.

C’est vrai que j’ai adoré Fight Club et Matrix et qu’ils ont forcément dû m’influencer. Sinon, j’aime beaucoup les films de Tarantino, des choses assez violentes comme Pulp Fiction et Reservoir Dogs. J’aimais bien regarder autrefois les films des frères Dardenne aussi, j’aime bien leur côté documentaire. Plus récemment j’ai bien aimé Birdman que j’ai vu dans l’avion. Mais j’ai été trop occupé ces derniers mois pour voir des films. J’espère sincèrement après avoir fini Poison City que j’aurai plus de temps pour en regarder plein…

Poison City. (Crédit image : Tetsuya Tsutsui/Ki-oon)

K | Et côté mangas, quelles sont vos auteurs préférés ? On compare parfois votre trait à la BD franco-belge, est-ce que par hasard vous aimeriez d'autres occidentaux ?

On ne peut pas dire que la BD franco-belge soit implantée au Japon… Mais Katsuhiro Otomo a été très influencé par la BD franco-belge, et comme j’ai été très influencé par Otomo, on peut dire qu’elle m’a influencé indirectement.

K | Vous avez débuté en publiant vos mangas sur Internet et beaucoup de vos histoires parlent de jeux vidéo, de réseaux sociaux, de réalité virtuelle… Quel est votre rapport aux nouvelles technologies ?

Concernant Internet, vu que c’est un outil qui m’a permis de débuter ma carrière, j’y ai tout de suite vu d’immenses possibilités. Mais en même temps il faut absolument se rendre compte que ça peut être utilisé de façon négative ou dangereuse. Vous pouvez très bien vous faire des blagues entre amis, des petites vannes, vous raconter des choses en adéquation avec vos propres convictions, qui un jour vont être réutilisées à votre insu. J’ai envie de faire prendre conscience aux gens de l’importance de faire attention à ces outils impersonnels, qui peuvent se retourner contre vous alors que vous n’avez pas l’intention de blesser qui que ce soit.

K | Vous aimez vous inspirer de l’actualité pour créer vos histoires. Avez-vous déjà une idée du thème de votre prochain manga ?

Dans un futur proche, après Poison City, j’ai sincèrement envie de prendre une année sabbatique pour me reposer pendant un an. Pour le moment rien n’est définitif.

K | Justement, en parlant d’Internet et de données privées : il existe très peu de détails biographiques sur vous sur la Toile. Accepteriez-vous de nous révéler UNE anecdote totalement inédite sur vous ?

Je peux vous révéler que je suis gaucher et que j’ai une passion pour les tortues. J'en ai adopté une qui a aujourd’hui 20 ans, j’ai vécu la moitié de ma vie à ses côtés. Elle fait partie de ma famille. Et elle s’appelle Stéphanie !

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