Peut-on faire entrer le graffiti dans un musée ?

Le graffiti, peut-il s'afficher sur les murs d'un musée sans perdre son essence ? Alors qu'il a dépassé le cercle de ses initiés ces dernières années, la question se pose.

graffiti

Artwork by Alëxone ©Nicolas Gzeley

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Voilà près d'une dizaine d'années que le street-art a le vent en poupe, emmenant derrière lui son parent pauvre, le graffiti. Dix ans que marques et institutions artistiques cherchent à saisir l'essence de ce mouvement afin de l'intégrer à leur politique de communication. Passé le temps de la récupération à outrance à travers des clichés tous plus ridicules les uns que les autres, certaines griffes cherchent désormais à s'associer à cet art nouveau en l'illustrant dans son contexte originel.

Dernière tentative en date : un célèbre magasin parisien qui commandite deux writers très actifs dans les années 90, Dealyt et Sari, afin qu'ils vandalisent leur récente campagne d'affichage. Si la démarche reste bien entendu commerciale, le projet a le mérite de présenter le graffiti pour ce qu'il est intrinsèquement : une intervention dans l'espace public.

Lek Sowat & friends2

Artwork by Lek Sowat & friends © Nicolas Gzeley

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Du côté des institutions et des galeries, la question du contexte se pose également. Si la Fondation Cartier avait tenté en 2009 de répondre à cette problématique par une scénographie soignée, de récentes initiatives montrent une réelle volonté de présenter le street art d'une manière plus authentique. C'est le cas par exemple de l'association Artazoï, dans le 20ème arrondissement de Paris, qui se charge de trouver des murs aux artistes afin qu'ils s'expriment le plus librement possible.

Même volonté dans le 13ème arrondissement avec la galerie Itinerrance qui s'est lancée dans une course au gigantisme en proposant à ses artistes d'immenses façades à repeindre. A chaque fois, le challenge consiste à montrer un art sauvage et spontané dans un contexte le plus proche possible de la réalité.

Les entrailles du Palais de Tokyo

C'est à partir de ce constat que le prestigieux Palais de Tokyo a accueilli à la fin de l'année 2012 les graffeurs Lek, Dem189 et Sowat sous l'œil averti du curateur Hugo Vitrani. Habitués à redonner vie au lieux en friches, Lek, Dem189, Sowat et Hugo ont choisi d'intervenir dans les sous-sols du Palais, un lieu habituellement fermé au public dont l'architecture résonne comme un écho aux territoires empruntés par les graffeurs.

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Si le choix de ce lieu précaire et périphérique rappelle dans un premier temps les terrains de jeux des graffeurs (tunnels de métro, trappes d'accès, terrains vagues…), il répond également à la problématique à laquelle bon nombre d'artistes issus du graffiti tentent de répondre : comment intervenir en tant que graffeur dans une institution sans perdre l'essence de la discipline ?

Jay Oclock

Artwork by Jay Oclock © Nicolas Gzeley

Ici, Hugo Vitrani, Sowat, Dem189 et Lek répondent non seulement par le choix du lieu mais également par leur manière d'y intervenir. Pour représenter cette discipline aux multiples facettes, ils ont invité une trentaine de graffeurs à venir se mélanger pour créer une œuvre unique et cohérente censée représenter une branche précise du graffiti : celle de ceux qui ont délaissé ses codes classiques pour développer une pratique et un style plus personnel.

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En exploitant la moindre surface du lieu qui leur était offert, les artistes ont ainsi créé une œuvre dynamique et homogène, en parfaite adéquation avec son environnement.

Tracés directs

Pour pousser encore plus loin leur démarche, les quatre compères ont profité de l'accès au Palais de Tokyo pour faire intervenir secrètement une vingtaine d'artistes sur un tableau noir habituellement utilisé par les médiateurs du musée. Là encore, les artistes questionnent le public sur la place du graffiti dans nos institutions et illustrent l'essence même de leur pratique : l'intrusion, la trace et l'éphémère.

Filmé en stop motion, cette intervention évoque la spontanéité, l'énergie et la fragilité du graffiti. Ici, c'est la pratique du "Tracé direct" qui est mise en lumière. Cette façon particulière qu'ont les graffeurs de tracer directement à la bombe leurs signatures sans pouvoir reprendre leurs traits, une sorte de performance "sans filet" réalisée ici à la craie et à l'éponge où les lignes apparaissent et disparaissent en rythme saccadé, offrant au spectateur l'impression de toucher du doigt quelque chose d'impalpable.

Tracés Directs / Direct Outlines from sowat + lek on Vimeo.

C'est en visionnant ce film conçu à son insu que Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, décide de poursuivre l'aventure en proposant aux artistes une nouvelle session.

Terrains vagues

Septembre 2013, retour dans les entrailles du Palais. Cette fois, Lek, Sowat et Hugo Vitrani décident de mettre en lumière le style unique de certains artistes issus du graffiti. Plus question de se mélanger, chaque artiste dispose désormais d'un espace défini pour illustrer son travail. Seule contrainte, travailler en "tracé direct", uniquement à la bombe noire ou blanche directement sur le mur.

Une occasion de découvrir plus en détail les travaux d'artistes majeurs du graffiti comme Jayone, Skki, Popay, Oclock, Alëxone, Dran, Hoctez, Legz ou encore Nassyo. Si chacun d'entre eux propose un univers original, tous sont liés par l'utilisation minimale de l'outil et la façon dont ils intègrent leur peinture aux lieux qu'ils exploitent.

Delta

Artwork by Delta © Nicolas Gzeley

Lasco Project

Deux ans après la première intervention au Palais de Tokyo, se pose alors la question de la pérennité du projet dans l'institution. Ce qui n'était au départ qu'une exposition ponctuelle destinée à présenter une facette du graffiti aux visiteurs du Palais s'est finalement transformée en une exposition évolutive dévoilée en plusieurs chapitres. Dès lors, c'est à Hugo Vitrani de prolonger l'aventure en proposant régulièrement de nouvelles interventions au sein de ce projet baptisé par les dirigeants du Palais "Lasco Project".

C'est au tour de Boris Tellegen, connu dans le monde du graffiti sous le nom de Delta, de venir coloniser un nouvel espace en réalisant une installation mêlant peinture et déstructuration architecturale. Là encore, le choix du lieux et la manière d'y intervenir répond à la finalité esthétique du projet. Cette "zone de faille" dévoilée à la fin de l'année dernière marquait alors la première intervention de ce nouveau chapitre.

Dran

Artwork by Dran ©Nicolas Gzeley

La prochaine session qui sera présentée à partir du 13 juin est actuellement en cours de réalisation. Cette fois, c'est à Cleon Peterson, Horfée, Ken Sortais, Evol, Vhils, Futura2000 et Cokney de venir s'immiscer dans les couloirs du Palais d'une manière similaire à ce qu'ils auraient pu faire dans la ville. Rendez-vous donc au début de l'été pour découvrir si ces artistes auront réussi leur pari : contourner les contraintes de l'institution pour illustrer leur pratique de la manière la plus authentique possible.

Comme on vous le disait précédemment, on vous donne rendez-vous dans quelques jours pour participer à un projet ambitieux avec Converse et deux street-artists parisiens... On vous révèle tout bientôt !

Par Nicolas Gzeley, publié le 06/05/2014

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