Stuart Murdoch : "La pop music doit être un reflet de ta vie !"

Une carrière de musicien pop accompli ne suffisait pas à Stuart Murdoch. Le leader de Belle And Sebastian s'illustre avec God Help The Girl, un premier film (musical, évidemment) frais, touchant et charmant comme une folk song. Entretien avec le musicien écossais, qui passe son brevet de cinéaste candide avec brio.

La métamorphose de Stuart Murdoch, de chanteur pop à réalisateur de film (Crédits image : Birmingham Mail)

La métamorphose de Stuart Murdoch, de chanteur pop à réalisateur de film (Crédits image : Birmingham Mail)

Il n'y a pas besoin de connaître sur le bout des doigts la vie de Stuart Murdoch pour constater que God Help The Girl, son premier film, est largement autobiographique. En parfait gentleman, il nous accueille avec une grande douceur dans les locaux de MK2 le lendemain de sa performance avec Belle And Sebastian au Pitchfork Festival de Paris.

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Petite écharpe autour du cou, ce parfait gentleman se remet d'une bonne crève à grands coups de thé et de fruits pendant que je m'installe pour mon interview. Tout au long de l'entretien, le leader du groupe de pop écossais se livrera avec tendresse, sans fausse pudeur mais sans débordement d'émotions non plus. So british, quoi.

Le musicien/réalisateur évoque son film avec une forme de spiritualité et d'emphase qui caractérisent l'inspiration de son œuvre depuis 1996 et Tigermilk, le premier disque du combo. Sans honte, Stuart Murdoch évoque son passé d'invalide atteint d'encéphalite myalgique, le métier de musicien professionnel, sa propre spiritualité... Il se retrouve finalement très à l'aise avec l'exercice ardu du premier film.

(Attention, spoilers)

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Konbini | Commençons avec des mots simples. Pour qualifier votre film, je n'en ai trouvé que deux : naïf et rafraîchissant. Qu'en dites-vous ?

Stuart Murdoch | Je trouve effectivement que "naïf" est un mot juste pour parler de God Help The Girl, parce que oui, ce mot est revenu dans les propos de beaucoup de spectateurs du film. Pour l'expliquer, je suppose que c'est ma façon de voir les choses, j'ai essayé de faire un film plein d'espoir sur une personne dont la vie est changée par la musique.

Mais rien n'est fait exprès, selon ma conception des choses. Je pense que la plupart des artistes ne font jamais rien exprès, d'ailleurs. La musique, le cinéma, l'écriture... tout ça c'est juste un flux qui sort de l'âme. Je n'avais jamais prévu que ce soit naïf, mais j'imagine que c'est en moi, dans mes expériences... Parfois, je ne vois pas vraiment tout dans la vie, peut-être que je ne fais pas attention à... la laideur (rires). Mais ça ressemble en tout cas à ma propre vie dans les années 80 et au début des années 90, ainsi qu'à celle des gens qui m'entouraient.

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K | On connaît le Stuart Murdoch musicien, leader de Belle & Sebastian. Aujourd'hui, pourquoi avez-vous souhaité tourner votre propre film ?

Tout comme j'expliquais, ce n'est pas comme si j'avais prévu de tourner un film, c'est juste arrivé ! Un jour, j'ai entendu un morceau dans ma tête. C'est la chanson-titre, "God Help The Girl". Et c'était une fille qui chantait. Alors j'ai écrit ça quelque part et je me suis dit que c'était pas mal et que ça me servirait peut-être un jour, que je devrais peut-être l'enregistrer.

Puis j'ai entendu une autre chanson et c'était la même voix féminine qui chantait. Alors je me suis dit que peut-être, je pourrais transformer ça en film ! C'était un processus très naturel, à tous les niveaux. Très clair. J'ai vite compris ce que je devais faire de cette inspiration.

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K | Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir enregistré ces chansons avec un projet parallèle à Belle & Sebastian ?

C'est exactement ce à quoi j'ai pensé au début, un side project, vers 2009, quand j'ai commencé à penser à tout ça. Mais très vite j'ai imaginé en faire plutôt un film, c'était déjà en moi : je l'ai su d'instinct.

Je n'ai écrit que trois ou quatre chansons au début mais elles ont formé l'ossature de God Help The Girl. Elles sont juste sorties "comme ça". Mais concrétiser le projet m'a pris des années, j'étais hyper occupé avec Belle And Sebastian.

J'ai encore préféré écrire les dialogues, parce que j'avais l'impression d'avoir chacun des trois personnages dans ma tête. C'était trois enfants qui se racontaient n'importe quoi, qui disaient de la merde [il l'a dit en français, ndlr]. Alors j'ai commencé à me poser des questions pour les animer... Que pensent-ils de la musique des sixties, par exemple ?

K | Le film suit surtout Ève, une jeune ado fan de musique comme tant d'autres, mais qui est aussi atteinte de problèmes assez sérieux – en atteste son anorexie. Pourquoi avoir doté votre premier rôle de caractéristiques aussi lourdes ?

J'ai souhaité lui conférer d'importants problèmes émotionnels et personnels pour qu'on comprenne qu'elle ne se trouve pas vraiment à sa place. J'aurais presque pu écrire un film sur ce qui lui est arrivé avant, mais je voulais que l'histoire commence au moment où elle se sent au plus mal, afin qu'elle se transforme en cette fleur qui éclôt au fur et à mesure du film. Moi aussi, il m'est arrivé de ne pas me sentir à ma place, de me trouver vraiment mal donc oui, je sais comment on se sent dans ces moments-là.

Dans un film, ce n'est pas confortable mais toujours intéressant de contempler un personnage lutter pour s'en sortir. Et au fur et à mesure de God Help the Girl, on découvre qu'elle va de mieux en mieux. Donc j'ai décidé de lui coller des problèmes physiques qui reflètent ses problèmes mentaux, ce n'est pas uniquement "cosmétique", ça a vraiment du sens. Tout comme le fait qu'elle fasse des allers et retours à l'hôpital, qu'elle comprenne qu'elle doit passer par là pour aller mieux, abandonner ses pensées négatives pour enfin se sentir bien, avoir des relations sociales normales et progresser. Qu'elle apprenne, en quelque sorte.

K | Vous-mêmes, plus jeune, avez connu des problèmes de santé qui font écho à ce que vit Ève.

Oui, tout à fait. Je n'ai pas écrit à propos de mon histoire mais je partage quelques points communs avec le personnage d'Ève. Autour de l'âge de 19 ans, j'ai été diagnostiqué du Syndrome de Fatigue Chronique [ou "encéphalite myalgique", ndlr]. C'est une maladie qui rend très faible, tu attrapes vite tout ce qui traîne. Et ça peut durer des années. Tout comme Ève, j'ai dû tout abandonner. Le travail, les amis, sortir... [l'attachée de presse lui apporte son thé alors qu'il me raconte cette histoire si personnelle, cette légèreté nous amuse tous deux, ndlr]

Bref, tout semblait alors m'échapper, c'était vraiment terrifiant ! Tu te sens laissé de côté, surtout quand ton entourage semble promis à un avenir lumineux et toi, on t'abandonne seul dans le noir, à cause de ton invalidité. Mais dans le noir, il y a d'autres choses. Et c'est là où la foi... [une pause, ndlr] C'est ce qui m'est arrivé. On ne le voit pas si clairement dans God Help The Girl...

K | Tout ce qu'on voit, c'est une guérisseuse qui appose ses mains sur Ève pour la soigner.

Oui, voilà, c'est plus dissimulé, dans le film. Mais c'est ce qui m'est arrivé quand tout semblait s'effondrer. Je remercie Dieu. Sauf que dans le film, c'est presque comme si Dieu, c'était la musique. Peut-être que je lui donne trop d'importance, mais pour Ève c'est vraiment le cas : c'est sa propre spiritualité. C'est ce qui la tient, c'est invisible et James, quelque part, tient un peu le rôle d'un évangéliste...

Mais si j'avais vraiment voulu faire un film à propos de la foi, j'en aurais fait un ! Je n'ai pas peur de ça, j'aimerais même que ça apparaisse un peu plus dans le paysage cinématographique, j'aime ça ! Non, ce film parle surtout de musique. Dans ma propre vie, la musique et la foi sont venues ensemble, et ma foi m'a sauvé d'un désastre personnel complet. J'avais littéralement l'impression que j'allais mourir. Puis la musique a été le bonus inattendu. Et quand tu as la foi, soudain, tu l'acceptes comme un rayon de lumière et tu peux te consacrer à la musique. C'est tout.

Olly Alexander, Emily Browning et Hannah Murray sont James, Eve et Cassie, nerds magnifiques

Olly Alexander, Emily Browning et Hannah Murray sont James, Eve et Cassie, nerds magnifiques

K | En parlant de musique, un moment dans le film, Ève, James, et Cassie se rejoignent et James parle de la musique des 60s comme de la meilleure musique qui ait jamais existé et qui existera jamais. C'est ce que tu penses ?

Non, ça ne reflète pas vraiment ce que je pense. Mais moi aussi, parfois, je ne peux m'empêcher de prétendre que la meilleure chanson de pop de tous les temps est "West End Girls" par les Pet Shop Boys. Bien sûr, je dis ça pour agacer les gens, mais il y a vraiment une part de moi qui y croit dur comme fer !

À la rigueur, ce que James dit ressemble plus à ce que des types me disaient quand je n'avais pas encore mon groupe et que j'essayais d'écrire des chansons. J'entendais ce genre de remarques à Glasgow, parce que cette ville, dans les années 80, était encore obsédée par les sixties !

Les gens ont commencé à regarder ce qui s'est passé avant, en musique, à partir des années 90. La britpop n'est qu'un reflet de tout ce qui était bon par le passé. Soudain, tout le monde se rappelait de cette culture et quand j'ai commencé à faire de la musique, des tas de gens m'ont dit "mais qu'est-ce que tu fais ? C'est nul ! Des tas de gens ont déjà fait ça mieux que toi par le passé". C'était très répandu ! Donc, finalement, ce que dit James ressemble plutôt au point de vue de ces gens-là.

K | D'ailleurs, que pensez-vous de la pop aujourd'hui ?

J'aime la pop et je l'aimerais toujours. Je n'ai jamais essayé de l'aimer, c'est naturel chez moi. Après je n'essaye pas d'être nostalgique, mais je le suis au fond. Je ne tombe plus amoureux d'une musique instantanément comme ça m'arrivait avant mais j'ai toujours des plaisirs.

Ce n'est pas tout neuf, mais ces dernières années j'ai particulièrement adoré Regina Spektor, il y a cinq ans, quand je l'ai découverte. Je me souviens, je prenais mon bain et elle jouait live à la radio et là je me suis dit [il ouvre grand ses yeux, ndlr] "C'est gé-nial..."

K | En tout cas, James, Ève et Cassie, dans le film, montent un groupe très facilement et en quelques minutes, ils trouvent tous leurs musiciens. Bon, en vrai, dans la vie, ce n'est pas aussi facile que ça, non ? 

C'est ça, ces gamins ont passé l'été que j'aurais toujours voulu passer ! C'est presque comme dans un film de Woody Allen où les événements qui se produisent ne se passent pas vraiment dans la vie quotidienne. Donc non, ça n'arrive pas mais j'ai envie d'imaginer que je suis James et que je partage mon temps avec deux très belles femmes, parmi lesquelles ma muse... Qu'est-ce qui pourrait m'arriver de mieux ?

K | En France, pour les jeunes qui aiment vraiment la "pop music", la radio n'est plus vraiment le média-roi. Alors que pour Ève, dans God Help The Girl, c'est une source d'info et de musique primordiale. La radio occupe-t-elle une place aussi importante pour la pop en Écosse ?

C'est difficile à dire. En tout cas, c'est probablement un réflexe nostalgique de ma part, la radio a vraiment modelé mon expérience. J'étais comme Ève, j'écoutais la radio dans mon lit, par exemple le DJ John Peel, qui était très célèbre. Mais il y avait surtout ce duo de présentateurs fameux, Mark Radcliffe et Mark Riley sur Radio 1.

À l'époque, je travaillais comme concierge dans une église et un jour où j'écoutais leur émission, soudain, j'entends mes chansons. C'était génial, tu imagines ? C'était de loin le meilleur truc qui me soit arrivé, et ça s'est passé si facilement... on venait de terminer Tigermilk [ le premier album de Belle And Sebastian, sorti en 1996, ndlr] et je leur avais envoyé. Trois jours plus tard, ils ont passé une chanson du disque sur la première radio nationale... J'étais complètement excité !

Mais pour revenir au film, parmi les deux voix des DJs que tu peux entendre, il y a Mark Radcliffe de BBC Radio 1, le premier DJ à avoir passé mon disque. Il est avec son nouveau partenaire, Stuart Maconie. C'était super de les avoir, ces vrais DJs vraiment célèbres au Royaume-Uni pour les gens qui aiment la musique. De l'autre côté de la Manche, tout le monde reconnaît leurs voix immédiatement.

D'ailleurs je ne les ai pas beaucoup dirigés : je leur ai juste dit "je voudrais que tu parles de la musique à Glasgow, que tu parles des vieilles stars du rock..." et ils ont déroulé ça naturellement, en vrais pros !

K | À la fin du film, Ève s'en va trouver ce qu'elle cherche ailleurs et laisse ses amis seuls. Il semble s'arrêter sur un constat mélancolique qui veut que si la musique se fait avec passion, il faut faire des sacrifices pour en faire son métier. 

Eh bien en fait je suis plutôt de l'avis de James même si je comprends que lorsqu'on a du talent, on puisse se sentir coincé dans une ville. Mais c'est difficile d'assister au départ de quelqu'un qu'on aime. Vraiment, je m'identifie davantage à la personne qui reste qu'à celle qui part.

Pendant des années, j'ai résisté à l'idée qu'il fallait faire des sacrifices pour vivre de sa propre musique. J'ai gardé mon boulot de concierge pendant longtemps, car je pensais qu'être musicien professionnel était moins intéressant. La musique, pour moi, devait être un reflet de la vie quotidienne, mais elle ne devait pas devenir la vie elle-même.

D'ailleurs la vie de musicien professionnel a ses côtés vraiment ennuyeux. Hôtel, interviews, hôtel, interviews... Il m'a fallu attendre jusqu'en 2001 pour que soudain, le groupe devienne notre "vrai" job. On a interrompu nos emplois respectifs et aujourd'hui, finalement, je ne le regrette pas un seul instant. Et je suis toujours là. Et à chaque fois que je me lève pour jouer une chanson, elle me semble aussi fraîche que le jour où je l'ai écrite.

À chaque fois qu'on fait un concert, je passe la veille à réfléchir à la set-list, aux éclairages, etc. C'est très surprenant de se rendre compte à quel point travailler dans la musique requiert de la créativité et j'adore ça.

K | En étant devenu musicien professionnel, votre liberté s'est-elle limitée ?

La seule fois où je me suis senti acculé, où j'ai senti que mes options étaient limitées, je me suis arrêté, j'ai réfléchi, et ça a donné le film God Help The Girl. Je veux dire, tout est possible si tu travailles avec les bonnes personnes, elles acceptent. Mon groupe a compris que je voulais faire un film, que je voulais que ce soit une fille qui chante. Aussi, je voulais quelque chose de plus orchestral, je ne voulais pas m'arrêter à la palette du groupe de rock.

La pop music doit être un reflet de ta vie ! Quand on a commencé les sessions du dernier album de Belle And Sebastian, je me suis rendu compte que j'avais vieilli et que ma façon d'écrire des chansons n'était plus la même. On a couché sur papier une liste de choses qu'on voulait pour le prochain album de Belle And Sebastian et évidemment, on ne procédait pas comme ça en 1996 mais en grandissant tu apprends, et c'est valable d'utiliser ce que tu apprends. C'est mature. Enfin, ça n'a pas à devenir ennuyeux pour autant...

K | Pour terminer, comment avez-vous choisi vos acteurs ?

Le producteur du film m'a prévenu très vite que le casting était peut-être la chose la plus importante pour le film. Je pensais que c'était n'importe quoi mais non, il a raison. On a passé en revue le profil d'un millier de candidates juste pour Ève. On cherchait une chanteuse et tous les jours je regardais des candidats qui m'envoyaient leurs bandes démo sur mon ordinateur.

La première personne qu'on a trouvée, c'est Olly Alexander [James dans le film, ndlr]. Il était de loin le meilleur, parmi une centaine de types. Il se détachait, avec son attitude, sa voix... C'est un musicien lui-même.

Mais pour revenir sur Emily Browning [Ève dans le film, ndlr], pour être honnête, elle est assez différente de la Ève que j'avais imaginée au début. J'imaginais quelqu'un de plus sauvage, avec une grande force intérieure. Je pensais qu'on aurait plutôt une chanteuse qu'une actrice et on a cherché de ce côté-là mais... finalement, il a fallu prendre une décision plus raisonnable avec Emily Browning. Quand je l'ai vue à l'écran, elle semblait si confortable... Je l'ai rencontrée par Skype, elle vivait à Melbourne. Et même à travers Skype, elle semblait très à l'aise. C'était elle. J'avais besoin de quelqu'un très steady. Très sûr, très stable, constant.

Par Théo Chapuis, publié le 10/12/2014

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