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Comment Stephen King a écrit Carrie

Publié le

par Théo Chapuis

C'est l'histoire typique de l'écrivain maudit. De petits boulots, une famille à s'occuper, l'alcoolisme qui guette... et soudain, l'inspiration. Stephen King raconte comment il a écrit Carrie.

(Capture d'écran du film de Brian de Palma, Carrie au bal de jeejejejej)

Ah, Carrie. Histoire d'horreur séminale d'une génération, traumatisme télékinésique, cauchemar pour ados, ce classique de la terreur et du fantastique a été adapté de nombreuses fois au cinéma. Brian de Palma, le premier, a su honorer la jeune fille et ses pouvoirs paranormaux d'un écrin cinématographique superbe.

Le réalisateur de Scarface donne naissance à Carrie au bal du diable en 1976, probablement l'une des meilleures adaptations d'un roman de celui qu'on ne surnommait pas encore "le maître de l'horreur". Signe s'il en est d'une valeur sûre, le film a vu un reboot atterrir dans les salles (décidément très) obscures dès le 4 décembre 2013.

Mais il faut avoir en tête une chose : avant d'être le roman culte qu'il est aujourd'hui, il est le tout premier roman de l'écrivain originaire du Maine à s'être vu publier - alors que c'est le quatrième qu'il aura achevé. Dans une tribune pour le quotidien anglais The Guardian, Stephen King livre un extrait de son essai Écritures : mémoire d'un métier (ou encore On Writing: A Memoir of the Craft), paru en 2000.

Dans cet ouvrage, partiellement autobiographique, il raconte comment l'histoire de Carrie a germé dans son esprit.

Alcool et petits boulots

1972. Tout juste diplômé de l'université, Stephen Edwin King n'a qu'une idée en tête : devenir écrivain. Marié et jeune père, le ménage King a pourtant bien du mal à joindre les deux bouts. Sa femme Tabitha, leur fille Naomi et lui-même logent dans une caravane et vivent de petits boulots et de quelques histoires que le futur inventeur de Shining réussit à refourguer à certains magazines, petites publications spécialisées dans les histoires fantastiques et horrifiques pour la plupart.

Payé une misère pour chacune des nouvelles qu'il vend de haute lutte, King ne s'arrête pas d'écrire. À l'époque, il couche les premiers manuscrits de Rage, Marche ou Crève, Blaze, Running Man, les deux premiers tomes du Pistolero... Tous des romans devenus des succès aujourd'hui. Mais King n'est encore personne, et pas un éditeur ne le publie. Cela ne tarde pas : l'auteur sombre peu à peu dans l'alcoolisme.

Parallèlement à son récit de la genèse de Carrie, on trouve dans le début de la carrière de King un curieux écho à la trame de Shining...

Première édition de Carrie, avec une version très seventies de l'écrivain Stephen King. Cette première édition, comportant un autographe de l'auteur, a été vendue 1 477 dollars sur un site de vente aux enchères

"Et tout ce sang !"

Mais passons. L'été, Stephen King travaille dans une blanchisserie. Au Guardian, il écrit que c'est là qu'il a eu le déclic concernant Carrie. Une image lui collait à la tête : celle des cabines des douches féminines de l'Université de Brundwick High, là où son frère et lui travaillaient parfois l'été. Alors qu'il les nettoyait, un jour, il ne put s'empêcher de remarquer les rideaux roses, attachés par de petits verrous en U.

Ce souvenir m'est revenu alors que je travaillais à la blanchisserie. J'ai commencé à imaginer le début d'une histoire : de jeunes filles qui se douchent dans un vestiaire sans rideau rose, ni verrou en forme de U, ni aucune intimité en somme.

Et cette fille commence à avoir ses règles. Sauf qu'elle ne sait pas ce que c'est et les autres filles - dégoûtées, horrifiées, amusées - commencent à la bombarder de serviettes hygiéniques... La fille commence à crier. Et tout ce sang !

Le futur inventeur de Pennywise - le clown de Ça, qui terrorise aujourd'hui encore des milliers de gamins - se souvient alors d'un article lu dans LIFE magazine. Il y avait appris que des traces d'activité paranormale avaient été détectées et que leur source pouvaient être des phénomènes liés à la télékinésie, ce pouvoir de déplacer des objets par la seule force de la pensée.

Pow ! Deux idées indépendantes, la cruauté de l'adolescence et la télékinésie, réunies dans ma tête ; et ça m'a donné une idée...

Stephen King se met alors à l'oeuvre :  "Avant que j'aie complété deux pages, mes propres fantômes sont venus me visiter ; les fantômes de deux filles mortes, que j'ai finalement combinées afin de développer le personnage de Carrie White".

Tina allait avec moi à l'école élémentaire de Durham. Il y avait un mouton noir dans chaque classe et le gamin qui perdait en premier aux chaises musicales, celui qui finissait un jour où l'autre par porter un écriteau avec inscrit "Tapez-moi dessus", celui qui se tenait tout au bout de la chaîne alimentaire, c'était Tina.

Pas parce qu'elle était stupide (ce qu'elle n'était pas) ni parce que sa famille était spéciale (elle l'était), mais parce qu'elle portait les mêmes vêtements chaque jour.

Pour une question d'anonymat, il les appelle Tina White et Sandra Irving pour la suite du récit.

Stephen King, version années 2000, froisse toujours du papier (Crédits image <a href="http://www.babelio.com/auteur/Stephen-King/3933/photos" target="_blank">babelio.com</a>)

Le souvenir de cette première camarade s'agglomère alors, dans le cerveau très probablement imbibé d'alcool de l'écrivain, à celui de cette autre jeune fille qu'il a connu plus jeune :

Sandra Irving vivait à un mile et demi de la maison où j'ai grandi. Madame Irving m'a embauché un jour pour l'aider à déménager quelques affaires... Et j'ai été frappé par le crucifix [massif] pendu au mur du salon, au-dessus du canapé. Si une icône aussi gigantesque était tombée lorsque le couple regardait la télé, la personne sur laquelle elle avait chuté se serait quasiment faite tuer...

La suite est connue : après avoir écrit trois pages, King les froisse de dégoût et les jette à la corbeille, déçu de son propre travail.

La nuit suivante, alors que je rentre de l'école [à cette époque, King est également professeur à temps partiel, ndlr], ma femme Tabby tenait les pages. Elle les avait surprises en vidant ma corbeille, avait secoué les cendres de cigarette hors des boulettes de papier froissé, les a lissées et s'est mise à les lire. Elle voulait que je continue. Elle voulait connaître la suite de l'histoire.

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