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Après Seth Gueko le rappeur, Seth Gueko le tatoueur

Seth Gueko est passé maître dans l'art de triturer les mots pour pondre des morceaux bourrés de punchlines. En parallèle, le barlou du rap français vit aujourd'hui d'une autre passion, qu'il a littéralement dans la peau : le tatouage.

(© Badr Kidiss)

Avec la fameuse cover de Professeur Punchline et le clip de "Delicatessen" en 2015, on avait bien compris que Seth Gueko et les tatouages étaient aussi indissociables que Timon et Pumba. Mais on était loin d'imaginer que Nicolas Salvadori, de son vrai nom, allait carrément ouvrir son propre salon. Et pourtant, il l'a fait.

En novembre 2017, le rappeur de Saint-Ouen l'Aumône a inauguré le Barlou Tattoo Shop au cœur de Pontoise. Un an plus tard, ce salon, dont le nom reprend le titre du dernier album de Seth Guex, semble déjà plus lucratif que sa musique.

(© Badr Kidiss)

Installé au premier étage de son shop, situé en face de l'église Notre-Dame de Pontoise, Seth Gueko est fier de son nouveau business.

"Les gens de la mairie sont passés récemment me voir pour dresser un bilan. Ils m'ont dit qu'ils sont super contents et que j'ai ramené de l'économie dans la ville de Pontoise, en créant de l'animation avec quelque chose de jeune", glisse-t-il calé dans un canapé chiné, devant un mur bordeaux qui porte le nom de son enseigne. Un rappeur charismatique, sur son "trône", entouré de sa famille et ses associés.

Le Barlou Tattoo Shop ne désemplit pas. "Il y a un mois d'attente", assure l'heureux propriétaire. Et la clientèle du salon connaît généralement l'interprète de Titi Parisien : "Quand je vois des clients, j'ai l’impression de me voir plus jeune. Ce sont des Young Gueko."

Parmi les motifs les plus demandés à Alex et Ludwig – les tatoueurs du shop –, on retrouve l'inscription "Barlou" et le fameux skull (tête de mort sur la main). "Plus de 10 000 personnes se sont déjà tatouées le mot 'Barlou'. On en fait deux par jour, au minimum. Et sur une convention, on en pique trente", énumère le MC de 38 ans d’une voix fière.

Avec ses artistes tatoueurs, Seth Gueko n'hésite pas à parcourir toute la France pour participer aux plus grands évènements du tatouage. Dès ses débuts dans le milieu, le rappeur a été surpris par l’accueil qu'on lui réservait : "Je me suis rendu compte que lorsque je participais aux conventions, tous les artistes tatoueurs venaient pécho un article, une casquette ou un t-shirt Barlou."

On pourrait aussi croire que niveau business, Seth Guex profite de la chance du débutant, mais le tatouage est loin d'être son premier coup d'essai.

Fin 2009, Seth Gueko a emménagé en Thaïlande pour y lancer un bar. Cet exil au pays de tous les plaisirs s'est d'ailleurs avéré judicieux à plus d'un titre. D'un côté, il reprend l'essence de la musique du Gueko : du rap sans fioritures, plein d'autodérision et de rentre-dedans. De l'autre, il a permis à l'artiste d'y rencontrer sa femme et d'y fonder une famille.

Très vite, le Seth Gueko Bar est devenu une étape incontournable pour tous les Français de passage à Phuket. L'établissement a même réussi l'exploit de figurer dans le Guide du Routard.

Résultat, à chaque haute saison, l'endroit s'est rempli de Français venus faire la fête, prendre une photo avec le propriétaire des lieux ou tout simplement demander les conseils avisés du rappeur. Ce qui a finalement poussé Seth Gueko à n'être présent sur place qu'à cette période.

À son retour en France, Seth Gueko a trouvé son bonheur dans les plus prestigieuses conventions de tatouage. Et comme il ne cache pas sa volonté de donner une dimension internationale à ses affaires, "il est possible qu’un Barlou Tattoo Shop ouvre ses portes à Patong".

Si le rappeur s'est transformé en brillant entrepreneur, il lui arrive aussi de lever le pied. Pour se ressourcer, son truc, c'est la connexion au bitume. Celle dont il profite grâce à son fils de 17 ans, un géant de 1m90, lui aussi rappeur, qui arbore des dreadlocks et des dents en or. "Si je veux, je peux sortir mon Lil Wayne dès demain", s'amuse Seth Guex.

Un dernier album et puis s'en va ?

Vu le succès que connaît le Barlou Tatoo Shop, Seth Gueko, qui a fait récemment son retour dans le rap avec le clip "Post-it", semble maintenant s'éloigner peu à peu du game.

Rappelez-vous : au début des années 2000, Seth Gueko débarquait dans le rap français avec un vrai délire de gitan (langage, caravanes, style vestimentaire) mixé aux codes de la banlieue. Et depuis, l'auteur de "Patate de Forain" n’a cessé de nous épater en exploitant des filons inédits.

On l'a vu dans un trip Jacques Mesrine, en mode Dodo la Saumure ou encore, dans un délire Sons of Anarchy. On l'a entendu associer des références populaires à des rimes invraisemblables. "J'ai apporté quelque chose de jamais vu dans le rap : c'était une espèce de punk de français gitan destroy, respecté par tous les autres artistes", juge l’intéressé.

Pourtant, son statut de punchliner ne lui a pas permis de brasser autant de billets verts qu'il l’aurait voulu. "Je n’ai jamais attendu les thunes de la musique pour vivre. Le rap que j'ai choisi est le moins riche. J'ai rapidement trouvé des courants alternatifs pour faire de l’argent", nuance aujourd'hui Seth Gueko.

Cet amoureux de la langue française et adepte des néologismes se dit "victime de son propre personnage", qui a été plus fort que sa musique. "Je me suis rendu compte que 80 % de mon public m'aime pour ce que je dégage, plutôt que pour la richesse de mes lyrics. Il n'y a que 20 % de ce public qui arrive à lire entre les lignes pour dire : 'Ah ouais, il est très fort, il fait toujours des multisyllabiques et il propose des références de fou.' Cette deuxième lecture très riche est rare », juge ce gladiateur de la rime.

De plus en plus loin d'un game où il n’a jamais réellement trouvé sa place, Seth porte un regard distancié sur l'évolution de sa carrière : "J'ai été le rappeur avec qui on aimait bien rapper, mais qu'on ne considérait même pas en compétition. Avec du recul, je me rends compte que j'ai été le vilain petit canard qui rappait mieux que les autres."

Alors qu'il s’apprête à revenir dans les bacs avec un sixième album, Seth Gueko n'est toujours pas prêt à mettre de l'autotune dans son vin. "Quand j'ai envie d'emmener mon refrain vers des sphères que je n'atteins pas, je demande l'aide d'un artiste qui sait le faire mieux que moi", admet l'artiste qui déplore cette époque "où l'on crie au génie de la médiocrité".

Prévu pour décembre, son nouveau projet s'annonce aussi comme son dernier CD. "Je vais mettre deux ou trois ans pour refaire un autre album. Est-ce qu'en 2022, il y aura toujours des CD ? Je ne le pense pas", prédit le rappeur.

Un album qu'il va d'ailleurs défendre dès janvier 2019 à l'Olympia de Paris lors d'un concert en forme d'adieux : "Je vais bientôt sortir un nouvel extrait et y annoncer ma première partie. Normalement, un Olympia, tu ne le partages pas. Mais là, je vais le faire avec un frère car avant de quitter le game, je voulais faire cet accomplissement avec lui." Comme si au final, l'homme a surpassé le rappeur avec des valeurs intemporelles.

Par Badr Kidiss, publié le 16/10/2018

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