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Seattle State of Mind : la naissance d'une scène ?

Publié le

par Tomas Statius

Seattle State of Mind (Crédit Illustration : Thomas de Ambrogi)

Niveau hip-hop, Seattle n'a pas la renommée des autres villes de la côte Ouest. Mais l'hybridation que le mouvement connait de ce côté des États-Unis est à signaler. Entre musique indépendante et boom-bap.

Seattle State of Mind (Crédit Illustration : <a href="https://twitter.com/Thomazidea" target="_blank">Thomas de Ambrogi</a>)

1992. Georges Bush Père est en passe de quitter la Maison Blanche, battue à la présidentiel par Bill Clinton, après avoir négocié des accords de non-prolifération nucléaire avec son homologue russe Boris Eltsine. Mac Miller naît non loin de Pittsburg. La Coupe du monde des clubs champions est rebaptisé "Champion's League".

Dans le monde du hip-hop, l'année est marquée par le titre "Baby Got Back" du rappeur Sir Mix-A-Lot. Double disque de platine, récompensé aux Grammy Awards de 1993, le titre ne quitte plus les playlists des amateurs du genre même si son interprète semble avoir été oublié depuis. Sauf dans la mémoire des habitants de la capitale de l'État de Washington.

Et en 2013, un autre natif de Seattle fait parler de lui. Même si le raz-de-marée "Thrift Shop" a frappé moins fortement les côtes de notre bonne vieille Europe, le symbole est tout de même à signaler. N°1 au Billboard pendant de nombreuses semaines, le titre de Macklemore et de son beatmaker Ryan Lewis est le second tube "hip-hop" à mettre au crédit de Seattle. Et peu de choses semblent avoir changé en plus de vingt ans en ce qui concerne la notoriété de cette scène à part entière.

From old to new School

Commençons les pieds bien installés à Capitol Hill, centre névralgique de la ville de plus de trois millions d'habitants pour ensuite déambuler dans les méandres d'une scène méconnue. Une scène qui semble en passe de trouver son "propre son" après vingt années de disette côté réputation.

Jake One signe un des hommages les plus poignants à la ville avec "Home" extrait de son White Van Music

Si Seattle est absente quand on en vient à évoquer les points chauds niveau "rap", son patrimoine musical n'est pas négligeable. Jimi Hendrix d'abord, Kurt Cobain ensuite, Fleet Foxes plus récemment ont placé la ville dans les nimbes de la musique indépendante, avec la réputation d'une production psychédélique.

Et évoquer l'histoire du rap dans cette ville du nord des Etats-Unis passe paradoxalement par Sub Pop Records, le label phare du mouvement grunge (Nirvana, Dinosaur Jr.) puis de la musique indé (Fleet Floxes, The Shins). Il fut l'un des premiers à soutenir la production locale en assurant la distribution de Conception, une entreprises hip-hop à signaler au pays de Microsoft et Boeing, au début des années 1990.

Un élément que le producteur Jake One (il a travaillé pour Snoop Dog et 50 Cent entre autres choses), de chez RhymeSayers rappelle dans l'interview qu'il a donnée à NPR, lui qui a récemment offert à Seattle des raisons d'être fier de son rap.

Sharpshooters, l'une des signatures les plus marquantes de Conception

Mis à part Sir-Mix-A-Lot, donc, le rap à Seattle est resté longtemps confidentiel, jusqu'à il y a peu. Les raisons ? La faiblesse de la production locale pourrait être une raison. D'autres évoquent l'état d'esprit des locaux : pas vraiment enclin à se lancer dans le grand bain de la célébrité, et surtout pas vraiment fiers de leur ville.

Capture d'écran du clip de Sir Mix A Lot

Un élément de réponse nous est apporté par le témoignage des Blue Scholars, groupe de hip-hop en vu. Pour les deux membres du groupe, le rap de Seattle a hésité dans les années 1990 entre une orientation "West Coast" inspirée du funk, et un sillon plus "East Coast" et donc jazz. De là naît l'indécision que l'on évoquait. Et le manque de reconnaissance que l'on pointait du doigt.

Passées ces constatations liminaires, force est de constater que le rap à Seattle connait une renaissance au tournant des années 2000. Un mouvement qui s'est amplifié à la fin de la décennie.

Ce témoignage est celui d'Ann Powers, journaliste pour la radio publique américaine NPR, qui revient en 2011 dans sa ville natale après cinq ans d'absence. Un constat la frappe : musicalement, la ville a changé. Le hip-hop y a élu domicile.

Je n'ai jamais attendu voir à Seattle une communauté hip-hop au fort potentiel. Quand j'ai quitté la ville, des crews comme Blue Scholars ou les Abyssinian Creole étaient seulement au début de leur ascension, investissant le centre ville et le sud.

Avec la série Grind And Shinec'est un éclairage inédit qu'elle offre à cette scène. La volonté de comprendre les faiblesses mais aussi d'expliquer les nouvelles orientations d'un renouveau.

Titre extrait de leur album Sexy Beast (2005)

En effet à Seattle, les groupes fleurissent et sont programmés de plus en plus dans les anciens bastions rock (notamment au Neumos). Fleuron d'un production "grand public" on retrouve Mackelmore mais aussi des collectifs comme Fresh Expresso, le rappeur Sol, ou encore le groupe Champagne Champagne. La nouvelle école est là.

From Indie to hip-hop

Cependant rien ne semble avoir changé.

"Thrift Shop" ne sonne pas particulièrement "Seattle" et une grande partie de la production de la scène ressemble à ce qui se fait ailleurs (à cet égard l'article de XXL sur les quinze artistes à suivre de Seattle est éclairant). Le creux du problème reste une identité sonore. Le son de Seattle n'existe pas. Ou bien ?

Ou bien de l'héritage musical fécond de la cité et de son hybridation avec les artistes hip-hop éclôt une orientation artistique inédite dans le paysage rap international.

Jake One et son van blanc

Si hybridation il y a, celle-ci ne se fait pas de manière constante, et encore moins "intellectualisée". Comme le prouvent de nombreux témoignages de rappeurs du coin, la scène rock, folk et indé qui fait la célébrité de Seattle reste majoritairement inconnu des protagonistes que l'on évoque. Certes Jake One jouait au basket avec le bassiste de Pearl Jam mais rien de plus.

Selon le rappeur :

Bien sûr que je connais certaines chansons grunge, c'était tellement énorme à l'époque et donc impossible à éviter. Mais je ne possède aucun des albums en question.

Même chose pour Fleet Foxes, véritable phénomène local et les membres de Metal Chocolates :

Ann Powers : Vous devriez collaboré avec Fleet Foxes. 

OC Notes : Je ne sais pas ce que c'est...

Non, c'est au niveau de l'atmosphère que quelque chose semble se passer. Comme si les excentricités sonores, la rage, et la musique de ceux qui ont foulé les pieds de Capitol Hill autorisaient des expérimentations que l'on ne se permettraient pas.

Un son en trois exemples

Comme des exemples valent souvent mieux qu'un long discours, prenons-en trois.

  • Shabazz Palaces : 

Des rimes habiles, des boucles bien senties et des orchestrations étranges, planantes : la musique de Shabazz Palaces est un appel à la méditation lascive, au recueillement. Formé depuis 2009 par Ishmael Butler et Tendai Baba Maraire (ancien du groupe de jazz Digable Planet), le combo épate avec son premier album Black Up sorti en 2011 sur Sub Pop Records (première signature hip-hop de leur catalogue).

Leurs compositions sont un hommage permanent au lourd héritage de la cité : folk, indé, hautement créatif. Shabazz Palaces est le héraut de cette orientation nouvelle et de cette image naissante. Balbutiante mais bien existante. Leur influence se mesure au mouvement qu'ils ont engagé. Car dans ce créneau ils ne sont plus les seuls.

  • THEESatisfaction

Mais aussi assez intello. Comme les membres de Shabazz Palaces, les deux filles de THEE Satisfaction aiment la rime riche, et les références assises. Leurs textes sont emprunts de féminisme et d'engagement politique, leurs albums des concepts tant musicaux qu'intellectuels, de la mise en valeur d'artistes féminins à la dénonciation des relents colonialistes de la société américaine.

Une chose est sûre :  leur hip-hop est tout sauf fade.

  • Metal Chocolates

Ce qui est amusant dans leur parcours c'est que OC Notes et Rik Rude ne viennent pas de Seattle mais y ont élu domicile passé la vingtaine. Ils y ont trouvé une communauté d'acteurs sensibles à leur travail. Parce que ce sont des mecs sympas et affectueux (Rik Rude évoque dans une interview : "J'apporterai mon sens de la communauté n'importe où"). Mais surtout parce que leur musique semble du cru.

Plus expérimental tu meurs. Metal Chocolates c'est une collection d'instrus bancales et d'ambiances noires-ébènes. Une expérience traumatisante mais signifiante qui a disparu du jour au lendemain. Les protagonistes sont toujours dans le coin : Rik Rude officie au soin de Fresh Expresso, OC Notes en solo. Pour le meilleur.

Epilogue

Seattle semble avoir trouvé son son mais sans confirmation auprès du public. Ces choses là prennent un peu de temps. Néanmoins si un autre truc est dans l'air, c'est l'intérêt porté à ce qui se fait dans la capitale de l'État de Washington. Après Ann Powers, pionnière en la matière, voilà un documentaire présenté en avant-première au Festival du Film de Seattle qui s'intéresse au rimeurs de la ville : This is The Other Side

Comme si quelque chose était en passe de changer.

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