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Pourquoi Salafistes, le docu ultraviolent sur le djihad, mérite d'être vu

Le documentaire Salafistes, coréalisé par un Français et un Mauritanien, pourrait être interdit en France. Nous l'avons regardé en avant-première. 

(Margo Films)

(Margo Films)

Une jeep fend la mer de sable, drapeau noir au vent, sur fond de chants islamistes. Debout à son bord, les passagers sortent une kalachnikov et tirent sur une antilope qui détale devant eux. L'animal trébuche, se couche sur le flanc. Les hommes en armes l'achèvent en l'égorgeant avec un couteau. "Allaou Akhbar ! Allaou Akhbar !" Générique.

Cette scène d'intro vous rappelle peut-être celle de Timbuktu. C'est aussi l'ouverture de Salafistes, un documentaire sur le djihadisme qui risque la censure en France. À la réalisation, le producteur français François Margolin et le journaliste mauritanien Lemine Ould M. Salem. Le cinéaste Abderrhamane Sissako, multiprimé aux derniers Césars avec Timbuktu, fut leur compagnon de route, avant de bifurquer et monter son propre film sur le même thème.

Salafistes est un documentaire choc à bien des égards. Il alterne, sans contrepoint, des interviews de salafistes, certains combattants, d'autres dits "quiétistes", et des séquences vidéo de propagande d'al-Qaida ou de Daech. Dans la version que nous avons vue, non modifiée par le CNC, les images sont ultraviolentes : scènes d'amputation, exécutions sommaires... La terreur sous toutes les coutures.

Face à la polémique suscitée par ce documentaire cofinancé par France 3 et Canal+, accusé par certains d'être trop violents ou de se montrer trop complaisant à l'égard des djihadistes, nous avons décidé de le défendre. Voici pourquoi Salafistes mérite d'être vu – si vous avez la force de soutenir le regard face aux images insupportables qu'il reprend.

Un regard différent sur le djihadisme

Depuis quelques mois, et notamment les attentats du 13 novembre 2015, la télévision a consacré des dizaines de reportages et débats sur le djihadisme. La plupart du temps, les images de propagande sont édulcorées de leur contenu le plus trash. On entend la petite musique de l'État islamique, on voit des hommes en armes et des femmes en niqab, mais on cache les exactions, par respect pour le public et/ou pour éviter la restriction aux moins de 18 ans.

Salafistes prend le contrepied de ce parti-pris, au demeurant tout à fait légitime. Il offre un regard nouveau sur le djihadisme, à travers des interview édifiantes de combattants, de petites mains ou de théologiens qui défendent la guerre contre les mécréants. Mais le documentaire va au-delà de l'outrance des images. Il torpille l'idée selon laquelle il existerait "des" salafismes, certains acceptables car non-violents, et d'autres condamnables car violents.

C'est une position singulière et contestable, mais elle a le mérite d'exister. Au fil des interviews, on finit par comprendre que chaque intervenant soutient, à mots plus ou moins couverts, les agissements des djihadistes armés. Y compris ceux qui disent refuser la violence physique. À travers leur discours de haine, ces hommes se montrent complices des crimes auxquels ils ne prennent pas part. Leur double discours se révèle absolument redoutable, comme lorsque l'un d'eux clame :

"Les frères Kouachi ont fait usage de leur liberté d'expression, au même titre que Charlie Hebdo."

Une condamnation de la violence sans ambiguïté

L'absence de commentaires et le peu de contextualisation des images ont été pointées du doigt par certains journalistes. C'est pourtant la force de ce documentaire, qui démonte le discours des djihadistes non pas avec des arguments rationnels, car ce serait peine perdue, mais en mettant en relief l'hypocrisie de leur discours et sa portée intrinsèquement totalitaire de ce qu'ils véhiculent.

Le montage joue un rôle essentiel. Un exemple de scène, parmi les plus insoutenables : un jeune homme est amputé de la main droite en public, pour vol. L'image suivante, on le retrouve à l'hôpital, assommé par les médicaments, sous le choc, un pansement autour du poignet. Le regard fuyant, qui semble crier à l'aide, il récite comme un zombie ce que lui ont dit ses bourreaux pour justifier leur geste inhumain... Ses mots ne sont plus les siens. L'homme était plombier. Il ne pourra plus jamais travailler.

À sa façon, Salafistes choisit l'antipédagogie pour mieux mettre en lumière les atrocités de la pensée et des actions dJihadistes. Que les paroles reprises par les combattants soient issues du Coran ou pas, que les règles auxquelles ils se réfèrent soient proches d'un prétendu "islam originel", là n'est pas la question.

Aurait-fallu contrebalancer leur discours par d'autres points de vue ? Non, car l'ignominie parle d'elle-même. Daech et al-Qaida sont monstrueux parce qu'ils s'en prennent aux corps des autres, celui des femmes, des non-croyants, des homosexuels. À leurs yeux, les êtres humains ne valent pas mieux que des antilopes. S'ils aimaient vraiment l'humanité, ils ne pourraient la violenter.

Un document nécessaire dans le contexte actuel

Personne n'est obligé de regarder ce documentaire. Sa frontalité nous transforme d'une certaine façon en voyeurs, pour mieux nous dégoûter de ce dont nous sommes témoins. En revanche, l'interdire complètement serait un mauvais signe envoyé de la part du gouvernement, dans un contexte tendu, où les libertés publiques sont un peu plus rabotées chaque jour, état d'urgence oblige.

Salafistes n'est pas un document de propagande djihadiste et les personnes qui seraient tentées d'adhérer à ce qui y est dit, je le crains, sont déjà perdues pour la République. L'ambition de ce documentaire n'est pas de faire revenir dans le droit chemin d'éventuelles brebis égarées sur le chemin poussiéreux du djihad. Il est de lutter contre le déni dont nous avons longtemps fait preuve, et contre la peur que ces terroristes font régner au sein de notre société. Avec froideur et dignité.

Par Ariane Nicolas, publié le 26/01/2016