Rencontre : mes cinq années d'idylle avec Reptile Youth

Pendant deux nuits le N.A.M.E Festival a déversé sur Tourcoing tout ce que la techno possède de basses et de lumière stroboscopiques. Dans cette programmation prestigieuse, les Danois de Reptile Youth faisaient figure de parenthèse romantique dans un océan de vigueur. Rencontre. 

(Crédit Image)Reptile Youth

Esben Valloe et Mads Damsgaard Kristiansen, respectivement bassiste et chanteur, sont l'ossature de Reptile Youth (Crédit Image)

On ne sait pas toujours ce qu'il advient de nos idoles de jeunesse. Certains disparaissent, d'autres changent de noms. Pourtant il y a toujours des souvenirs vivaces qui résistent à l'usure des années : cette impatience au moment de les voir monter sur scène, le crépitement des micros, la chaleur de la foule, et la délivrance, enfin.

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Copenhague. Alors que je butais ma jeunesse au rythme de la capitale danoise, Reptile Youth (anciennement Reptile and Retard) était la bande-son de mon abrutissement. Entre vapeurs de Carlsberg et brûlure du froid, Mads Damsgaard Kristiansen et Esben Valløe ont accompagné mes déambulations et fait sonner mes rêves pendant une année au pays d'Hamlet. Trois ans plus tard, c'est au N.A.M.E Festival que je les retrouve, auréolés d'une reconnaissance critique qui leur échappait à l'époque, et, malgré tout, toujours aussi radicaux sur scène et honnêtes face à la création.

Voici leur histoire en quatre dates, enrichie de leurs témoignages recueillis à l'occasion du festival.

2009 : Reptile and Retard ou le sens de la fête 

Reptile and Retard, tous masques dehors  - Crédit Image hejven.se

Reptile and Retard, tous masques dehors (Crédit Image hejven.se)

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Après s'être rencontrés en école de design, Mads Damsgaard Christiansen et Esben Valløe se mettent à faire de la musique. Rassemblés par leur amour de la fête et du son, ils donnent naissance à Reptile and Retard, un groupe qui animera la ville de la Petite Sirène pendant plusieurs années, de squats en bars, et de clubs en festivals. Un "groupe de fête" comme ils se risquent à l'appeler, une expérience musicale, certes, mais aussi une ode à la débauche et à l'excès. 

Fan de punk et amoureux de musique électronique, c'est au cours de ces années que le groupe posera les bases de son identité artistique. Entre les coups de semonce d'Esben et la voix si pure de Mads, Reptile and Retard parvenait à transmettre l'émotion par l'entremise de performances scéniques extrêmes. Ce qui est toujours le cas aujourd'hui.

À l'époque, ils portaient des masques sur scène et leur titre phare s'appelait "Jesus" (voir ici ou plus bas). À l'époque, les ados bons chic bon genre venaient se défouler à leurs concerts et répondre aux appels à l'orgie de leurs chansons par des spasmes de plaisir. J'en étais.

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2010 : la ferveur de Beijing

C'est pourtant loin de la Scandinavie que Reptile and Retard rencontre pour la première fois le succès. En 2010, le groupe est programmé en Chine pour une tournée au long cours. Au rendez-vous : une ferveur qui fait encore frétiller les boucles blondes de la chevelure de Mads.

Il commente :

Mads | Le premier grand show de Reptile and Retard, c'était à un festival à Beijing. Je m'en souviens très bien : j'avais la gueule de bois et je me suis retrouvé d'un coup d'un seul sur une scène énorme devant 10 000 chinois.

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Devant la scène il y avait tous ces militaires qui m'empêchaient d'aller dans la foule. Je suis descendu, je suis passé au-dessus des barrières. Je sentais que les militaires me pourchasseraient mais ça ne m'a pas arrêté.

Ce qui était drôle, c'est qu'on leur avait dit de ne pas me toucher mais on leur avait également dit qu'il fallait m'empêcher de le faire. On aurait dit des lemmings : ils ne savaient pas quoi faire, j'ai cru qu'ils allaient exploser (rires).

2012 : La naissance de Reptile Youth 

Mi-2012 Reptile and Retard disparaît pour mieux renaître.

Bas les masques, Mads et Esben embrassent une esthétique plus léchée au service d'une direction plus "sage". Le titre "Speeddance" (dont il existe deux versions – une pour chaque avatar – à voir ici et ) annonce la mutation d'un groupe qui a fini par mettre de la pop dans sa dance music. En devenant Reptile Youth, les deux hommes introduisent auprès de leur public grandissant ce changement de cap artistique. Même si ça ne plait pas à tout le monde : 

Mads | Je pense qu'on voulait faire des chansons qui ressemblent plus à celles d'un vrai un groupe et on a fait en sorte que les gens le comprennent.

Esben |  Changer de nom, c'était une manière de signifier ce changement.

Parfois la nécessité de se mettre au vert se fait sentir nous confie le chanteur de Reptile Youth. C'est au contact du calme assourdissant des plaines danoises que Mads parvient à composer - Crédit Image Martin Lehman pour Politiken

Parfois la nécessité de se mettre au vert se fait sentir, nous confie le chanteur de Reptile Youth. C'est au contact du calme assourdissant des plaines danoises que Mads parvient à composer (Crédit Image Martin Lehman pour Politiken)

Un album éponyme plus loin paru en 2012, des remixes en bataille et une réputation assise, le combo venu du froid sort en mars dernier River That Run For A See That Is Gone. Un album mélancolique, moins pop, qui renoue avec leur thèmes d'antan tout en flinguant une bonne fois pour toutes la légèreté adolescente qui émanait de certains de leurs textes :

Esben | Cet album est né de la mélancolie, mais surtout de la rage que la vie et la jeunesse nous inspirent.

Mads | C'est certainement un album mélancolique, mais je ne peux me résoudre à le résumer à cela. Je trouve qu'il y a une certaine beauté à courir après quelque chose qu'on ne connait pas. C'est ce qu'on voulait dire avec l'album.

Pour le reste, Esben annonce travailler sur un projet solo, alors que Mads s'acoquine avec tout ce que la scène danoise a de plus excitant. À Copenhague, entouré de son gang (MØ, Treefight for Sunlight, Broke...) il se laisse porter. Même si la nécessité de partir se faire parfois ressentir. Pour faire taire les interrogations qui s'entrechoquent.

2014 : De sueur, de briques et de son

20 septembre, 19h, site de la Tossée, TourcoingLe groupe vient d'arriver au volant d'un van qui squatte devant la scène extérieure. Alors que Mads et Esben s'affairent sur les balances, on découvre en avant-première ce que Reptile Youth a dans le ventre.

Les synthés sonnent, les percussions tonnent et même s'il ne s'agit que d'une répétition générale, le chanteur donne de son vibrato pour la beauté du geste et le plaisir des ingénieurs du son. Un quart d'heure plus tard, on se retrouve en backstage pour une plus ample discussion. On nous propose des noix – "on n'a que des choses saines dans notre rider", s'amuse Esben – on décline.

C'est la première fois qu'ils jouent dans un festival en France. "Le lieu est assez fou, j'aime le côté industriel", commente Esben. Mads quant à lui doute de la performance du soir :

Mads | Tu sais quand tu tournes, il y a certains concerts où tu sais exactement à quoi t'attendre. Pour ce soir je suis dans le flou. Je ne sais vraiment pas comment ça va se passer.

Mads dans la foule, parsemée mais enthousiaste, de cette dixième édition du N.A.M.E Festival - Crédit Image Maxime Chermat

Mads dans la foule, parsemée mais enthousiaste, de cette dixième édition du N.A.M.E Festival (Crédit Image Maxime Chermat)

Après une demi-heure d'interview, c'est plus tard, sur scène, qu'on retrouve les Danois. En début de soirée, devant une audience parsemée plus friande de techno que de facéties scandinaves, Reptile Youth n'a rendu les armes qu'au terme d'une heure d'un concert rythmé. Le charismatique chanteur du groupe a fini en nage. Nous, la mâchoire par terre.

En fait, les membres de Reptile Youth me sont apparus comme je me les étais figurés : des mecs extrêmes, bercés d'idéaux, qui à défaut de pouvoir changer le monde, exhibent leur sensibilité comme un ultime rempart à la laideur.

Par Tomas Statius, publié le 03/10/2014

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