Pedro Winter et So Me (Crédit Photo : Louis Lepron)

Rencontre avec Pedro Winter pour les dix ans d'Ed Banger

Dix années de musique, de concerts, de sorties de disques, ça se fête. Et ça vaut, au moins, quelques questions au principal intéressé : Pedro Winter. Le grand chef Manitou de Ed Banger Records. Et il a nous a donné des nouvelles de Justice et SebastiAn.

Pedro Winter et So Me (Crédit Photo : Louis Lepron)

Le 1er mars 2013 est une date symbolique pour Ed Banger Records. Ce jour là, le label soufflera ses dix bougies. Une belle occasion pour revenir sur l'histoire de ce qui est aujourd'hui l'un des ciments de l'électro à la française. Hasard des choses, on se retrouve dans un magasin qui expose des jouets connotés années 90.

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On est à l'aise, avec Pedro Winter.

Konbini | Est-ce que tu aurais une date, un évènement clé avant 2003 qui t'aurais donné envie de fonder Ed Banger ? 

Pedro Winter : Absolument pas. J'étais entouré de personnes qui faisaient de la musique, notamment Daft Punk, avec qui je travaillais. Ça ne m'avait jamais traversé l'esprit, jusqu'au jour où j'ai rencontré Mr. Flash. Comme une espèce de réaction à évènement, je me suis dit que je devais sortir de la musique. C'est à cause de lui.

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(Crédit Image : Louis Lepron)

Cite-moi trois évènements qui t'ont marqué entre 2003 et 2013.

La rencontre avec Mr. Flash, parce que c'est ça qui a fait démarrer le label. Le deuxième, ça serait le premier Zénith de Justice. Et le troisième, la disparition de Mehdi. Ça a été un électrochoc pour nous tous. Ça nous a fait grandir avec une idée : profiter de la vie et arrêter de courir.

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Ed Banger : alternatif et indépendant

K | Dix ans après, tu arrives à situer la chose ?

Je dirais 21 sur 20 mais je suis très mal placé pour me donner une note. Dix ans après, ce que je peux dire c'est qu'on est un label alternatif et libre, ce qui était le but. Et ça n'est pas près de changer : je n'ai pas l'intention de revendre le label à Universal, de partir aux Bahamas ou de forcer Justice à faire des tubes. La preuve, leur deuxième album, Audio, Video, Disco, est, pour certains, moins évident que le premier.

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Ça me va artistiquement. Sortir du Mickey Moonlight, DSL ou Mr. Flash ça m'excite toujours autant, même si ça a moins d'impact médiatique et commercial que Breakbot ou Mr. Oizo.

| C'est quoi l'identité Ed Banger ? 

Comme je le disais, alternatif et indépendant. Et avoir des caractères, des ambiances et des styles différents dans la famille nous permet d'avancer tous ensemble. Même si tout le monde a tendance à dire que Ed Banger a un son alors qu'entre Mr Oizo et DSL, il y a une sacrée différence. Mais bon, ça participe au fantasme que fait naître cette industrie du show business.

K | Est-ce que la polyvalence des artistes expliquerait le succès du label ?

La polyvalence, je surfe dessus mais c'est un truc qui est plus générationnel et actuel. Tu es journaliste mais si ça se trouve, tu es vidéaste ou graphiste. Aujourd'hui, il y a plein d'outils qui nous permettent de nous remplir. Par exemple, Breakbot était graphiste et a failli finir chez Pixar. Il a fait un court métrage qui est disponible sur Internet, sous son nom de Thibaut Berland.

Et avec Oizo qui fait ses films, il est vrai qu'une bonne partie des artistes du label sont polyvalents, même si c'est pas un truc que je recherchais à l'origine. C'est peut-être ça qui leur permet d'avoir une approche différente d'un simple musicien. Justice, je les appelle les DA de la vie. Leur façon de s'habiller, leurs pochettes de disques ou leurs tournées : ce sont des directeurs artistiques de la vie.

K | L'étiquette "label français" : atout ou inconvénient ?

Un inconvénient seulement en France. Mais en dehors, c'est un passeport et une carte d'identité plutôt sexy.

K | Mais l'attrait "sexy" du français, il est pas un peu usé ?

C'est sûr. À nous de nous dépasser. Si on proposait encore de la disco filtrée comme le faisait Daft Punk dans les années 2000, ce serait dommage. En 2007, Justice est arrivé avec un son saturé et noisy. Aujourd'hui, on est en 2013 et c'est pour ça que Audio, Video, Disco en a perturbé plus d'un, parce qu'il s'éloigne de cette couleur. Ce sont des histoires de cycles : Boston Bun, la dernière signature du label, produit une house music similaire à ce qui sortait en 1995. Sauf qu'il le fait avec sa vision et son talent de producteur.

K | Est-ce que les mentalités autour de la musique ont changé en France ? 

L'évolution est naturelle. Moi, j'ai été élevé comme ça. J'adore les Beasties Boys, Metallica et les Pink Floyd. Aujourd'hui, c'est le côté aléatoire de ton iPhone qui va forcer les choses et va te faire passer plus facilement de A$AP Rocky à Woodkid. Avant il y avait les Crate Digger, ceux qui allaient fouiller dans les bacs à disques. Maintenant, t'es dans ta chambre, tu peux écouter tout et n'importe quoi. Il faut savoir sélectionner.

| Tu dois recevoir pas mal de sons...

Ouais, mais malheureusement, j'écoute pas tout. La majorité que je receptionne sont impersonnels : ce sont juste des liens SoundCloud.

La famille Ed Banger et le ciment Mehdi

| Ed Banger, c'est du IRL ? 

Krazy Baldhead et Boston Bun m'ont envoyé leur démos. Mais le rapport humain est vital chez Ed Banger. Je ne signerai pas un mec qui fait de la musique incroyable mais qui est un gros connard.  D'une certaine manière, c'est pour ça que revoir toute cette époque des années 90 ici, c'est bien marrant.

(Crédit Image : Louis Lepron)

C'est plus concret finalement...

Oui, comme Inspecteur Gadget ou Ulysse 31. Là, quand je mate les dessins animés d'aujourd'hui, c'est une catastrophe : ça a l'air superficiel. Je parle comme ça parce que je suis un enfant des années 80. Et tous ces trucs digitaux me laissent aussi un peu de glace.

T'aurais pas pu monter un label qui aurait fait des sorties exclusivement digitales...

Non, je suis un fétichiste de l'objet, j'ai besoin d'être entouré de disques même si tu les écoutes pas. Une fois par un an, tu vas dedans et tu fouilles. Mais avec Ed Banger, on a quand même réagi : quand t'achètes un vinyle, dedans, t'as un CD. Quand t'achètes un maxi, t'as une petite carte pour télécharger des mp3.

| Ed Banger, c'est une famille ? 

Je peux me féliciter d'avoir réussi à fédérer une famille avec Mehdi, qui me manque beaucoup. Il réussissait à être le trait d'union. Car on est une sacrée famille mais on n'est pas les meilleurs amis du monde : Mr Flash ne partirait pas en vacances avec Xavier de Justice.

Ed Banger et la French Touch : une histoire d'amour

Dix ans après, qu'est-ce qu'Ed Banger a apporté à la French Touch ? 

Dans les années 2003 ou 2004, il ne se passait plus grand chose et il n'y avait que des faux Daft Punk : c'était pas très sexy. Nous, on est arrivé avec notre vision des choses qui était certainement plus humaine et bordélique que Super Discount d'Étienne de Crécy ou Daft Punk, dont j'étais fan musicalement et qui étaient irréprochables graphiquement.

Mais tout était caché derrière des concepts : la musique avant tout et les artistes s'effaçaient. Avec Ed Banger, on acceptait le rôle de pseudo-rock star : on a donné un visage à cette musique électronique qui n'en avait pas. Sans faire de sociologie, dans une époque où on ne rigole pas, ça a dû faire du bien.

(Crédit Image : Louis Lepron)

K | L'expression French Touch, elle est toujours pertinente ?

Ça existait bien avant nous. Ça ne m'étonnerait pas que Spielberg parlait de François Truffaut comme d'une certaine French Touch. De notre côté, on se l'ai appropriée en terme de musique électronique. Et dès le départ, il faut savoir que la French Touch avec une couleur variée, avec Daft Punk, Phoenix et Air.

Ce qui est intéressant, c'est que des Français de 25 ans, comme French Fries, n'en ont rien à foutre de Daft Punk. Ils font de la musique électronique française et ne se reconnaissent pas dans l'expression French Touch. C'est plus une localité qu'un terme qui désigne une musique spécifique.

(Crédit Image : Louis Lepron)

En 2013, on en est où ?

Je serais mal placé pour dire qu'on est dans un ventre mou, vu qu'on est à l'aube de sortir une compilation et de nouveaux albums. SebastiAn est en train de produire deux albums pour deux chanteurs français : Philippe Katerine et Charlotte Gainsbourg. Donc il se réinvente sur des terrains différents.

Xavier et Gaspard vont commencer leur troisième album et Quentin poursuit sa route. Autour de nous, Para One a sorti un très bon album et Jackson and his computer va bientôt sortir un album magistral. Il y a plein de choses excitantes.

K | Riton et Cashmere Cat sont présents sur Ed Banger. Promouvoir des artistes qui ne sont pas français, c'est une façon de dépasser le côté franco-français du label ? 

Au début, je ne voulais signer que des artistes français. Mais des opportunités se sont présentées. Cashmere Cat, j'ai halluciné sur son premier maxi sorti chez Pelican Fly. Les gars m'ont demandé un remix, moi je leur ai demandé de faire une co-release Ed Banger - Pelican Fly. Et Riton, qui avait déjà un pied chez Ed Banger avec Carte Blanche, a sorti un disque bipolaire complètement génial.

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Par Louis Lepron, publié le 02/03/2013

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