Rencontre avec Crew Peligrosos, groupe colombien de rap engagé

Dans leur nouveau clip "Marcapasos", les quatre membres de Crew Peligrosos dénoncent cette fois-ci la "vente" ou plutôt le vol des terres de paysans colombiens aux États-Unis. Rencontre avec ce groupe de rap engagé.

De gauche à droite : (Crédit Image : Anaïs Chatellier)

De gauche à droite : P Flavor, Ratrace, Candelo, el Jke avant leur concert aux Vieilles Charrues (Crédit Image : Anaïs Chatellier)

Nous avions rencontré ce groupe de rap, originaire de Medellin, lors du festival des Vieilles Charrues cet été. Alors que Gesaffelstein embarquait les foules dans une ambiance psyché accentuée par une pluie torrentielle, de l'autre côté du site de Carhaix, Crew Peligrosos dégageait toute son énergie débordante sur scène et n'hésitait pas à partager l'humidité avec son public en chantant et dansant parmi les spectateurs.

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Entre rap US et Cumbia

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Composé des deux rappeurs Henry Arteaga surnommé "el Jke" et Sergio Ospina aka "P Flavor", ainsi que du jeune DJ Cristian Montoya alias "Ratrace" et du batteur David Colorado dit "Candelo", Crew Peligrosos est un somptueux mélange de rap américain, espagnol, cubain, avec toujours une petite touche colombienne qui se retrouve aussi bien dans les rythmiques que dans les thèmes abordés dans leurs textes.

"On écoute beaucoup de choses qui nous inspirent et surtout beaucoup de Cumbia. On considère que le soul et le jazz ont influencé les États-Unis, nous c’est la Cumbia qui est née avec les esclaves qui cultivaient dans les champs", explique P Flavor. "On continue à travailler avec notre musique traditionnelle en essayant de l’universaliser" complète aussitôt el Jke, le créateur du groupe fondé en 2009.

Malgré la renommée désormais internationale du groupe et les nombreuses tournées à travers le monde, à la suite de leur album Medayork sorti l'année dernière, les membres de Crew Peligrosos n'oublient pas d'où ils viennent et sont même fiers d'écrire des textes qui racontent la vie de leur "barrio", le quartier d'Aranjuez, situé sur les hauteurs de Medellin, considérée dans les années 1980 comme une des villes les plus dangereuses au monde, ravagée par les cartels de drogue.

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La musique pour dénoncer

Pour eux, la musique est alors un moyen revendicatif indispensable pour parler des travers de leurs pays."La musique est un moyen de communication important et c’est avec elle que l’on souhaite dénoncer", confirme el Jke.

C'est pourquoi dans leur nouveau clip, "Marcapasos", les Crew Peligrosos ont souhaité sortir de leur barrio pour un voyage de 2 700 kilomètres entre la jungle d'Urabá et le désert de Guajira, dans des villages autochtones de leur pays qui élèvent leur voix pour demander une reconnaissance de leurs droits et un respect de leur culture, comme le raconte el Jke :

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Avec cette chanson nous rendons hommage à tous ces gens qui ont été réduits au silence une fois encore par les conflits armés, la corruption, l'anarchie, le manque d'opportunités en matière d'éducation, les ambitions des entreprises multinationales, parmi d'autres tares inhérentes à notre société.

La musique pour dénoncer, donc, mais aussi pour apaiser les tensions. Un thème qui leur est tout aussi cher et qu'ils ont réussi à concrétiser en créant l'école "4 Elementos Skuela", une alternative pour les jeunes de quartiers.

P Flavor avec le drapeau breton lors de leur concert en juillet aux Vieilles charrues. (Crédit Image : Anaïs)

P Flavor avec le drapeau breton lors de leur concert en juillet aux Vieilles charrues. (Crédit Image : Anaïs Chatellier)

Une école pour les enfants du quartier

Pour les doyens du groupe el Jke et P Flavor, c'est le film Beat Street sorti en 1984 et diffusé quelques années plus tard sur les chaînes nationales colombiennes qui les a familiarisés avec la culture hip-hop. "Ce film nous a particulièrement impactés parce qu’on s’est dit : comment on va réussir à faire cela !", se rappelle el Jke. En voulant s'intéresser de plus près à cette culture déjà bien implantée aux États-Unis au début des années 1990, ils découvrent alors le breakdance, le rap puis le graffiti.

C’était très difficile à l'époque d’apprendre le hip-hop, les personnes étaient assez égoïstes et ceux qui s’y connaissaient ne voulaient pas transmettre leur savoir aux autres. Nous, on a décidé que n’importe quelle personne qui nous demandait, nous allions partager avec elle.

C'est donc de cette manière un peu informelle et surtout très spontanée que l'école "4 elementos skuela" a vu le jour. En réunissant d'abord quelques jeunes pour s'entraîner avec eux puis qui, de fil en aiguille, ont commencé à ramener le petit frère, le cousin ou le voisin, si bien que "en moins d'un an, on avait plus de cent personnes qui attendaient qu'on leur apprenne des pas de break. Il y a eu aussi les élèves qui nous ont demandé d’être de plus en plus professionnels avec des horaires, des grilles pour apprendre, etc.".

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Séance de rap à l'école "4 Elementos Skuela". (Crédit Image : Lethal, danseur de l'école qui fait également de la photo)

D'ailleurs, Ratrace, le cadet de la bande, a d'abord été élève avant de faire partie du groupe.

J’avais une dizaine d'années, j'étais dans un parc à Medellin et Izel, un des fondateurs de l’école, était en train de danser, de tourner sur la tête, je me suis approché et je lui ai dit : "je veux apprendre ce que t’es en train de faire".

Et au fur et à mesure, j’ai ramené d’autres copains, et c’était nous qui dansions dans la rue et les gens qui nous regardaient. Je suis DJ officiel du groupe maintenant. Dans cette école, chacun peut trouver un truc à faire. Si tu ne sais pas danser, tu peux essayer de faire du graffiti, ou apprendre à rapper par exemple. Et puis ça t'évite de faire des conneries pendant ce temps-là.

Avec environ 400 élèves qui participent avec entrain chaque semaine et 3000 personnes qui sont passées par l'école depuis le début, le projet de Crew Peligrosos est désormais très apprécié dans leur quartier. D'ailleurs, pour continuer de répandre leur savoir sur le hip-hop dans un pays où la culture du rap et du graff est bien imprégnée, ils sont actuellement en train d'essayer de construire un bâtiment digne de ce nom pour s'entraîner au hip-hop avec plus d'élèves.

"Il y a des enfants dans différentes parties du pays qui nous attendent, on espère un jour pouvoir apprendre à tous ceux qui le veulent", lance P Flavor. En attendant, le groupe continue de développer le festival Hip4 sur Medellin, sans aucune aide de l'État, et de répandre la seule drogue qui compte pour eux : "celle de la musique, que les personnes peuvent consommer sans modération !".

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Un enfant de l'école en train d'apprendre à faire du graffiti. (Crédit Image : Lethal)

Par Anaïs Chatellier, publié le 27/10/2014

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