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La région tente d'infléchir sa programmation, le Hellfest refuse ses subventions

Publié le

par Théo Chapuis

Metal, politique et subventions : le Hellfest, victime collatérale des propos racistes du chanteur de Down, refuse de céder aux injonctions de la région. Il annonce qu'il se passera de subventions publiques.

C'est une bien triste et bien étrange histoire, fruit de la rencontre entre l'un des chanteurs les plus célèbres du metal américain, l'organisateur du Hellfest et un élu Les Républicains. Vendredi 5 février, Bruno Retailleau, le nouveau président de la région des Pays de la Loire, demandait par la voie d'un communiqué de presse aux organisateurs du Hellfest d'annuler la performance de Down, groupe de la Nouvelle-Orléans, qui doit avoir lieu lors de l'édition 2016.

Mais pourquoi la région fourre-t-elle le nez dans la programmation du plus grand festival metal de France ? "Le 22 janvier, lors d'un concert à Los Angeles, le chanteur Phil Anselmo a effectué un salut nazi en tenant des propos racistes", répond-elle. La scène a été filmée, on le sait, "et ne laisse aucun doute quant aux intentions du chanteur", comme l'écrit la région.

Partenaire du festival à hauteur de 20 000 € l'an dernier, d'après Ouest France, la région poursuit en expliquant que Bruno Retailleau "sera très attentif à ce que les événements culturels soutenus par la région ne laissent aucune place à des incitations à la haine, qu'elle soit raciale ou religieuse". 

"Qu'ils gardent leur subvention"

Or Ben Barbaud, le directeur du Hellfest, refuse de se laisser dicter sa conduite. Interrogé par le quotidien régional, il fustige la méthode de l'annonce, le peu de considération qu'on lui fait et dit refuser la subvention de 20 000 € accordée par la région pour cette prochaine édition :

Un partenaire digne de ce nom aurait pris son téléphone pour en discuter avec moi et comprendre de quoi il s’agissait. On n’a reçu aucun appel. Ça se dit partenaire ? J’avais un rendez-vous fin janvier, mais ni Bruno Retailleau, ni Laurence Garnier (présidente de la commission culture à la Région)  ne comptaient me recevoir. Ça en dit long, quand on connaît la taille et l’importance du Hellfest dans la région. Mais je vais devancer leur décision : qu’ils gardent leur subvention de 20 000 €.

Toujours d'après Ouest France, le budget total du Hellfest atteint 16 millions d'euros. Sur ces 16 millions d'euros, la subvention de la région représente 1/800e de la somme, ou 0,00125% du budget – un apport plus symbolique que nécessaire. Si Ben Barbaud défend avec autant d'acharnement le chanteur du groupe Down, c'est pour de nombreuses raisons. Tout d'abord, le groupe de metal sudiste s'est produit au Hellfest à trois reprises, en 2009, 2011 et 2013, faisant du groupe de Phil Anselmo l'un des plus aimés auprès des festivaliers.

Barbaud déclare ensuite que de tels propos, "c’est inacceptable" et que Phil Anselmo "qui perd pied quand il est ivre" a fait là "une énorme erreur". D'après lui, si "la scène metal n’est ni raciste ni antisémite", et le chanteur ne le serait pas davantage : "Je connais très bien Phil Anselmo [...] je suis persuadé que ses excuses sont sincères. Au Hellfest, on n’a jamais eu ce genre de comportement, on ne l’a jamais vu arborer ni signe distinctif, ni discours, en concert comme en loge. Je crois profondément que c’est quelqu’un de bien".

A l'adresse de Bruno Retailleau, longtemps élu à des mandats en Vendée, il envoie d'ailleurs un tacle bien senti :

Des gens qui font des raccourcis populistes et qui disent des horreurs quand ils ont trois grammes d’alcool, on peut en trouver beaucoup, y compris en Vendée.

Concerts annulés

Phil Anselmo, chanteur de Down et surtout frontman du mythique groupe Pantera dans les années 90, a violemment ébranlé la planète metal avec son salut nazi et son "White Power !" hurlé sur scène ce 22 janvier à Los Angeles. S'excusant en vidéo à deux reprises, il a d'abord justifié ses gestes et dires par le fait que le groupe de la soirée buvaient du vin blanc en backstage – ce que plusieurs participants ont publiquement démenti. Anselmo a fini par se déclarer "responsable" et souhaite que Down "continue sans lui", se sentant désormais un poids gênant. Plusieurs concerts du groupe ont par ailleurs été annulés, aux Etats-Unis comme en Europe.

Dans son interview à Ouest France, Barbaud annonce d'ailleurs la couleur : "J’ai eu l’agent de Down au téléphone et étant donné l’ampleur que prend la polémique, je les vois mal monter sur scène".

Le metal a-t-il un problème avec le racisme ?

D'après plusieurs pontes du metal, Anselmo ne révèle là que la partie supérieure de l'iceberg. Rob Flynn, chanteur et guitariste du groupe Machine Head, explique dans une vidéo d'une dizaine de minutes qu'il n'y a vraiment que la communauté metal pour être si complaisante avec l'une de ses idoles, quand bien même celle-ci brandit le bras droit et hurle des slogans de suprémaciste blanc.

Le problème, en plus, c'est que Phil Anselmo n'en est pas à son premier salut nazi, notamment lorsqu'il jouait sur scène la chanson de Pantera "A New Level", comme le rappelle l'excellent blog américain Invisible Oranges. Le racisme, comme la place des femmes, restent des tabous encombrants pour l'univers metal.

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