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Interview : Ratking rappe fort et parle juste

Publié le

par Tomas Statius

Les pieds sur les bords de l'Hudson, les membres de Ratking ont construit un lexique singulier fait de références historiques, de bribes de New York, de hip-hop et de jungle. Rencontre avec trois garçons dont l'ambition est de rester vrais tout en affichant leur singularité. En capitale. 

Ratking (de gauche à droite : Hak, Wiki, Sporting Life) - Des mecs sympas

"Cet album est un monde que l'on a créé à partir de New York. C'est notre univers parallèle". Journaliste, il y a des citations dont l'on rêve d'entendre avant de se rendre en interview. Pour leur valeur explicative mais également pour leur portée évocatrice.

Et ce que nous a confié Wiki à propos de cet "univers" qu'il tente de tisser avec ses compères Hak et Sporting Life (ou Eric), du groupe Ratking, répond à ces deux impératifs. Une prouesse dont le crédit revient à un groupe qui  rappe fort et parle juste.

Une première rencontre sous la forme d'un coup de foudre. C'est comme ça qu'on est tombé sur Ratking quand, en mars dernier, l'article d'un célèbre média britannique nous introduisait à la musique des trois jeunes new-yorkais.

L'objet de la passion ? Une vidéo freestyle du titre "Piece of Shit" (extrait de l'EP Wiki 93shootée en noir et blanc par le réalisateur Ari Marcopoulos. La rage de Wiki, le cœur qu'il mettait à l'ouvrage, l'énergie symbiotique dont témoigne la vidéo.

Avec un premier album à paraître sur XL Recordings le 8 avril prochain et une tournée mondiale qui s'annonce, les trois gars de Ratking font figure de jeunes pousses d'un renouveau du hip-hop new-yorkais sans cesse annoncé.

Et si l'enjeu est grand, Eric, Hak et Wiki  restent simples. L'apanage de mecs qui découvrent le "grand bain" de la médiatisation ? On ne saurait dire. En tout cas, la chose méritait d'être signifiée avant de s'attaquer à leur cas.

Deuxième rencontre. Entre une escapade londonienne, une session d'enregistrement tardive, et un retour express à New York, c'est à Paris que nous avons rencontré les membres du groupe lors d'un transit de quelques heures. Le temps d'évoquer leur parcours, leur album, New York, ce qu'ils écoutent, et ce qu'ils pensent.

"So it Goes" : le bond en avant

Crédit Image <a href="http://barbaranastacio.tumblr.com/" target="_blank">Barbara Anastacio</a> pour <a href="http://i-d.vice.com/en_gb/read/interviews/2113/ratking" target="_blank">I-D Magazine</a>

On en a d'abord appris sur l'histoire et la chronologie du groupe. Si Hak et Wiki ont grandi ensemble, c'est  Sporting Life, beatmaker de la bande, qui est venu à la rencontre du charismatique MC édenté pour lui proposer une collaboration.

De là est né Ratking en 2010, avant que l'EP Wiki 93 (sorti en mars 2012), sorte de parenthèse, ne vienne interrompre le projet. L'intégration de Hak au groupe et le travail préliminaire sur l'album So it Goes marque l'acte de naissance du groupe tel qu'on le connaît aujourd'hui. C'était il y a deux ans.

WIKI | Je trouve que "So It Goes" est comme un film de Tarantino.

Qu'est-ce qui a changé entre les deux opus ? Vaste question. Outre le format, de leur propre aveu, c'est une "évolution" technique et artistique qui est advenue. Et on peut dire que cela s'entend :

SPORTING LIFE | Pour ce qui est de ma contribution au groupe, je dirais qu'il y a une grande différence de qualité entre Wiki93 et So it Goes dans la manière dont cela a été composé, mixé... 

WIKI | Je pense aussi que nous avons mûri, qu'on est devenu plus éclectique. Eric par exemple a élargi sa composition pour ne plus travailler à partir d'un seul répertoire mais réellement s'ouvrir. Une chanson comme "Eat" en témoigne.

 Et ce son insaisissable est un trait indéniable du portrait Ratking. 

Naviguant entre footwork, drum'n'bass et répertoire classique du hip-hop, le groupe s'efforce de proposer quelque chose dont les racines sont définitivement à rechercher dans le fécond terreau new-yorkais. Pour pousser ensuite dans toutes les directions :

SL | On a écouté beaucoup d'albums classiques de rap, The Chronic de Dr. Dre, Nas, autant d'exemples de comment un album devrait idéalement sonner. Pour autant, on ne peut pas faire la même chose aujourd'hui, ça n'aurait pas de sens. On a essayé d'expérimenter beaucoup de choses en gardant en tête les traditions du mouvement. 

W | Et je trouve qu'Eric réussit toujours à "connecter" le hip-hop à d'autres genres, qu'il s'agisse de rapprochements techniques ou plus culturels, tu vois. Je sais pas, je pense que la noise music d'Animal Collective a été une influence pour nous...  

SL | Et de la même manière, en creusant assez profond, on trouve des liens entre le techno de Détroit et Mobb Deep. Tu vois ce que je veux dire ?  

Cette manière d'appréhender la musique et l'écriture comme un collage permanent appelle la référence à un autre créateur. Un de ceux qui s'est fait le spécialiste du mélange des genres, de la rencontre entre différents ordres culturels : 

W | Il y a beaucoup de choses de cet album. On y parle d'amour, de choses très générales. En fait je trouve que So it Goes est comme un film de Tarantino : un mélange de beaucoup d'éléments pris dans des univers très différents, assemblés pour créer quelque chose de nouveau. C'est un peu de cette manière que Hak écrit... 

H | Ouais, j'essaie par exemple de faire se rencontrer des bribes de vie à New York  à des choses inspirantes que j'ai lu.

"When i'm in a New York State of Mind"

Parmi ces thèmes rencontrés tout au long des onze pistes de So it Goes, l'évocation de New York revient comme une rengaine. La Grosse Pomme est l'arrière-plan hostile mais tellement enivrant du tableau "So Sick Stories" (featuring King Krule).

Elle est la drogue exubérante auquel est shooté "Canal".  Ratking est New York, vit New York, pense New York. Et cette relation  s'exprime avec une pureté assez étonnante en ce qui les concerne.

Sporting Life | Parfois la colère est la seule manière de faire passer un message, de transmettre une idée.

Cela donne à leur musique un surplus d'âme indéniable : parce qu'elle n'aurait pas pu être produite ailleurs, parce qu'on y ressent les soubresauts de la ville, parce qu'on y sent l'odeur de ces bas-fonds.

W | C'est assez naturellement qu'on a commencé à écrire sur New York, tout simplement parce qu'on y a grandi. Cette ville change tout le temps, c'est sa nature même d'être constamment en mouvement et c'est quelque chose d'inspirant, ce mouvement, cette rencontre de cultures...

Initialement suscitée par le label, la rencontre entre Ratking et King Krule a enfanté d'une amitié indéfectible. "On est potes maintenant, on traine ensemble c'est tout" comment Hak. Et d'un gros featuring : "So Sick Stories".

Ratking ou la parole de l'urgence

Outre l'impératif de rester "vrai ", qui transparaît à chaque fois qu'ils prennent la parole, il y a cette colère dans la musique du groupe, une colère que l'on ressent à l'écoute de chaque titre mais sur laquelle on peine à mettre le doigt.

Elle semble pourtant diriger les basses qui résonnent comme des coups de semonce, le rythme infernal sur lequel les deux MC "crachent" leurs rimes, les phases nostalgiques de Wiki, et puis cette puissance qui se dégage du tout.

Reste la question de provenance . Et la réponse que l'on s'est vu offerte met en échec nos préjugés sur la couleur "rebelle" de la musique des New-Yorkais. En partie :

W | Quand tu racontes ton histoire, il y a beaucoup d'émotions qui émergent : des morceaux de colère, de bonheur, beaucoup de stress. Les exprimer, c'est le seul moyen de donner un sens au tout. 

Pèle-mêle. Après avoir sorti leur premier long format, les New-Yorkais travaillent déjà sur leur prochain opus. "On en est au squelette, on se pose la question de savoir quel sens on va donner à l'album", nous confie Sporting Life. La tournée qui s'ouvre pour Ratking sera l'occasion de tester leur popularité en live et d'afficher la force de leur prestance sur des scènes encore trop peu acquises à leur cause. "À New York, on est connu pour nos lives, vraiment. On a une vraie communauté autour de nous", souligne Wiki.

En ce moment, dans leur iPod, il y a Iceage, The Diplomats, Traxman, DJ Assault ou encore DJ Rashad. "Je pense que Double Cup est vraiment un des meilleurs albums de l'année 2013", conclut Sporting Life avant que Hak ne rajoute : "En plus, la pochette ressemble vraiment à la nôtre. Enfin elle est similaire tout en étant différente, tu vois ce que je veux dire". Exactement.

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