Portrait : Ryan Hemsworth, le Canadien timide

Depuis plusieurs années, Ryan Hemsworth inonde le web de ses productions et remixes. Mais le bonhomme reste un mystère à part entière, semble sorti de nulle part et se livre assez rarement. Alors que son nouvel album "Alone for the first time" sort aujourd'hui, retour sur le parcours singulier d'un producteur atypique.

Ryan Hemsworth

Lorsque Ryan Hemsworth monte sur la scène pour prendre le contrôle de la salle, il reste en retrait, les bras croisés et le regard dans le vide. Le DJ qui mixe avant lui enchaîne les titres de rap, embrasant la salle avec une énergie folle. Quand le grand blondinet prend enfin à la place qui lui revient de droit, le ton change radicalement. Il commence en mettant une bande son extraite d’un épisode de Pokémon, où chante Rondoudou. La moitié de la salle se vide, l’autre est perplexe mais vite enchantée.

Publicité

Le ton est donné. Ryan Hemsworth est de nature calme, et ne va pas changer son registre en fonction du public face à lui. "C’est un peu égoïste, mais si j’ai envie de passer cette nouvelle chanson de J-Pop que je viens de découvrir, je le fais, même si le public n’est pas réceptif, car cela fait partie de mon univers et on vient me voir pour cela", nous avouera-t-il plus tard dans la soirée. Car s’il y a bien une chose que l’on ne peut pas lui reprocher, c’est son hétéroclisme et la diversité de ses choix musicaux sur scène.

"Can anything good come from Halifax" ?

Il faut dire qu’au départ, le producteur ne s’était pas vraiment destiné à faire de la musique électronique. Dans la ville où il grandit, à Halifax, au Canada, il est un adolescent comme les autres, qui écoute du rock, fait de la guitare et de la batterie.

Même si j’écoutais toutes sorte de musique, c’est vrai que je préférais Blink 182 et tout ce genre de groupes. J’ai même enregistré et mis sur disque trois ou quatre albums quand j’étais au lycée, où je faisais batterie-guitare-chant, et je les vendais à mes potes. Le premier s'appelait "Can anything good come from Halifax", une référence biblique alors que je suis pas religieux, mais j'espérais juste que c'était possible au fond.

Publicité

La musique devient assez rapidement une obsession, il ne fait plus que ça en dehors des cours. Il admet même ne plus faire ses devoirs et leurs préfère sa guitare.

Ryan Hemsworth période lycée

Ryan Hemsworth période lycée

Mais c’est quand il débarque au King’s College d’Halifax, pour y faire des études de journalisme, que la donne va changer. "J’ai eu un Macbook, ce qui m’a permis de triturer quelques logiciels et j’ai compris deux choses : que je n’étais pas mauvais à la production, et qu’il fallait vraiment que j’arrête de chanter."

Publicité

Il se lance alors dans l’art du sampling, il s’amuse, met quelques unes de ses productions en ligne. On est en 2008 et la machine Ryan Hemsworth est en marche.

Enfant d'Internet

L’élément clé de sa réussite provient d’Internet. Car si dans la vie, Hemsworth serait plutôt de nature timide, il n’hésite pas à envoyer des mails aux artistes qu’il aime ou qu’il découvre en ligne. C’est ainsi qu’un beau jour de 2011, en écrivant au rappeur Shady Blaze, il reçoit sa première réponse.

Il venait de commencer, je l’avais repéré et j’aimais beaucoup ce qu’il faisait. J’ai reçu assez rapidement un message "Merci mec, j’aime bien ce que tu produis aussi, faisons un truc ensemble." Une poignée de mails plus tard, et je lui produisais un album en entier. On a tout fait à distance. On a même fait une tournée ensemble, alors qu’au final je ne l’avais jamais rencontré.

Publicité

L’artiste commence à se faire un petit nom au sein de la blogosphère musicale mais le début de la reconnaissance viendra de son premier remix officiel, commandé par le label français Bromance Records.

J’étais un fan de Brodinski depuis pas mal de temps. Il y a des millions de personnes que j’ai contacté et qui ne m’ont jamais répondu, mais Louis (Brodinski – ndlr) est un mec adorable, il m’a tout de suite répondu et demandé de faire un remix pour le deuxième EP de son label, pour l’artiste Pipes.

Quelques remixes plus tard, il rejoint le crew de Los Angeles Wedidit (aux côtés de Shlohmo et RL Grime), pour qui il sort un EP, Last Words. Enfin le canadien trouve un style propre, aux rythmes trappés, en plus calme et en plus lent. Cependant, ce début d'un succès relatif ne lui enlève en rien sa soif de production qu’il continue de distribuer gratuitement en ligne, à coup de packs de remixes ou d’EPs.

Alors que les labels se tuent à la tâche en voulant éponger l’hémorragie du téléchargement illégal, lui nous explique sa position assez simplement :

Déjà, je sais que si quelqu’un veut ma musique gratuitement, il y aura toujours moyen qu’il trouve ce qu’il veut. Mais surtout, moi je fais ça pour le plaisir. C’est triste à dire mais si je voulais vraiment me faire de l’argent, je passerais mon temps à faire des concerts en vendant des tas de t-shirts ou autre. De nos jours, ce n’est pas vraiment avec la vente de CDs qu’on peut s’enrichir, du moins pour nous qui venons d’Internet.

Trois ans après ces débuts, le bonhomme a fait du chemin : 5 EPs, 3 albums (si l’on compte celui avec Shady Blaze), et plusieurs tournées mondiales sans parler de ces nombreuses collaborations.  Le tout en continuant de larguer ses nombreuses livraisons de productions gratuites. Tout récemment, il a même mis en ligne un fichier torrent, permettant de télécharger une grosse partie de sa discographie oubliée (notamment l'album avec Shady Blaze), et quelques photos inédites.

Secret Songs : un label à la sauce Hemsworth

Nous voilà donc en 2014, année charnière pour le producteur qui enchaîne les tournées aux quatre coins du monde. Alors qu’il continue de zoner sur Soundcloud, dénichant des petits talents inconnus au bataillon, il décide de sauter le pas. Depuis quelques mois déjà, il envoyait mail sur mail à ces producteurs amateurs qu’il chérit tant.

Cette fois, l'échange derrière un écran ne lu suffit plus : il veut les rencontrer. Partout où il va, de Londres à Tokyo, il sympathise avec eux, apprend à les connaître, et leur propose de faire partie de son nouveau projet : Secret Songs.

L’idée : créer une sorte de label indépendant, qui serait en réalité une maison de partage pour faire connaître ces artistes. Toutes les deux semaines, une chanson d’un artiste est offerte sur le compte soundcloud géré par Ryan Hemsworth en personne, avec un petit texte du musicien. Plus tard, une compilation d’inédits sera même distribuée gratuitement.

Il explique :

Aujourd’hui, faire de la musique est beaucoup plus accessible. Du coup, ces jeunes producteurs, quasiment tout aussi talentueux les uns que les autres, prolifèrent à vitesse grand V, tellement qu’au final, percer devient mission impossible. J’ai envie de redonner ce qu’on m’a donné.

Beaucoup d’entre eux sont des amateurs. Par exemple, une de ses petites protégées, Et Aliae, est une londonienne de 21 ans, qui depuis moins d’un an s’amuse, quand elle n’est pas en cours, à faire de la musique.  Elle pour qui la production était un passe temps vient de signer chez le jeune label Cascine, et commence à avoir ses propres dates. "Je n’ai pas prétention de dire que je vais les rendre célèbres, juste de leur donner un peu plus de visibilité. C’est tout ce qu’il demande. Ce que j’y gagne ? Rien du tout, si ce n’est des amitiés et des futurs collaborations", précise Ryan Hemsworth.

Japon et solitude

Parmi ce vivier de producteurs dénichés sur le web par le jeune homme, on retrouve beaucoup d’artistes japonais et cela n’a rien d’un hasard.

J’ai découvert la culture japonaise à travers son cinéma, notamment Takeshi Kitano, alors que j’avais 14 ans. Depuis, tout cela me fascine. Au lycée, je passais des heures et des heures sur internet à rechercher tout ce qui concernait le Japon et sa culture. Ils abordent la musique d’une manière totalement différente, avec une joie et des sons que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Lui même le reconnaît, sa musique, et tout son univers artistique sont imprégnés de cette culture. Une influence que l’on retrouve notamment dans son nouvel album sorti aujourd'hui (disponible ici). Un album imprégné de ces longues tournées solitaires.

Quand on voyage seul, un certain cycle s’installe. Tu te lèves, tu prends l’avion, tu déposes tes affaires, tu manges, tu mixes, tu t’endors et tu repars. La plupart du temps, je n’ai même pas le temps de visiter la ville. Et au final, tu es seul quasiment tout le temps. Bon, au fond, j’aime ça. Je voulais juste que cet album fasse transparaître cette solitude.

Pour Alone for the first time, le canadien a eu le temps de peaufiner son projet, et d’inverser les rôles ; cette fois, c’est lui qui a commandé des collaborations à des chanteurs, pour accompagner ses productions. Toujours à distance, et avec des artistes inconnus. L’autre nouveauté est le retour des instruments live. Il a notamment beaucoup utilisé sa guitare de lycéen, qu’il pense emporter avec lui pour ses prochains concerts. "Ça me manque d’ailleurs, de vraiment "jouer"  en live", précise t il.

Alone for the first time, sorti aujourd'hui

Alone for the first time, sorti aujourd'hui

L’accent porté sur le terme "jouer" semble très important pour lui. Il est vrai que comparé aux autres dj qui font de leur sets de véritables shows, Hemsworth est très réservé quand il mixe. On est loin d’un extravagant bonhomme qui ne fait que lever les mains en l’air (Hemsworth mime alors le geste à ce moment de l’interview dans un fou rire).

Il ne faut pas croire, beaucoup d’entre eux sont aussi timide que moi. Ce sont juste de très bons "entertainers". Moi, je viens pour jouer ce que j’aime et faire transparaitre mon univers, pas faire le show. Et puis, les "Put your hands in the air" ou taper dans les mains ne collent pas du tout à ma musique, donc ça ne sert à rien de se forcer

Atypique, on vous avait prévenu.

Alone for the first time est disponible sur Itunes

Par Arthur Cios, publié le 04/11/2014

Copié

Pour vous :