De gauche à droite, Deck d’Arcy, Laurent Brancowitz, Christian Mozzalai et Thomas Mars

Phoenix : l'interview fleuve

Treize années de carrière dans le monde impitoyable de la musique, ça mérite bien un entretien. Du coup, on a posé quelques questions à une moitié de Phoenix. Soit, à ma gauche Laurent Brancowitz et, à ma droite Christian Mazzalai.

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De gauche à droite, Deck d'Arcy, Laurent Brancowitz, Christian Mazzalai et Thomas Mars

Depuis plus de dix ans, Phoenix est l'un des moteurs de la French Touch. À l’inverse de Daft Punk, la formation française aime revenir dans nos oreilles régulièrement. Aujourd’hui, c’est avec un cinquième album et une aura de musiciens français reconnus à l’international et surtout aux États-Unis qu’ils reviennent aux affaires.

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Bankrupt!, c’est le nom de leur nouvel album. Retour sur un groupe qui n’a pas de plan B, construit sa musique à coup d’enregistrements au dictaphone et voue un culte à R Kelly. À nos côtés, Laurent Brancowitz et Christian Mazzalai.

Konbini | Vous avez composé en Australie, à New York et à Paris. Ces lieux, ils vous ont aidé ?

Laurent Brancowitz : Des lieux des hommes, j’ai envie de dire. L’Australie c’est parce qu’il y avait le père d’un ami qui était percussionniste à l’Opéra de Sydney. Et comme on finissait notre tournée Wolfgang Amadeus Phoenix là-bas, on y est resté quelques jours. C’était une transition entre la vie de musicien en tournée et notre futur. Le lieu était fantastique : on était dans une école primaire, dans la jungle. On a fait une journée de studio symbolique, mais elle s'est avérée très productive.

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K | Et New York ?

Laurent : New York, c’était encore une autre aventure humaine : on était invité par Adam Yauch des Beastie Boys. C’était fantastique juste pour ça.

Christian Mazzalai : Je me souviens qu’on a expérimenté.

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K | Vous avez vu des films au cours de cette période de composition ?

Christian : Quand on compose un album – on a mis deux ans pour Bankrupt!, on a le temps de rien faire ! – on est toujours à la recherche d’enregistrer ce moment d'inspiration qui va nous surprendre. Résultat, à New York, je n’ai dû voir qu’un seul film.

K | Pas de musiques ou d’artistes en particulier ?

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Laurent : De la musique italienne surtout : Lucio Battisti [célèbre chanteur italien, ndlr] . De la musique italienne baroque aussi, comme Claudio Monterverdi [un compositeur italien du XVIIe, ndlr]. C’est presque de la pop music avec très peu de modulations. Pour résumer, l’Italie, beaucoup l’Italie et David Bowie. Ce sont les deux axes.

K | "Entertainment", ça jaillit comme ça ?

Christian : On n'a pas une idée en particulier qui émerge, mais 100. Et après, sur les 100, on en prend juste trois qui feront la structure du morceau.

Laurent : 100 idées assez merdiques (rires). Il faut replacer le tout dans son contexte.

K |Vous avez toujours mis en avant le côté amateur...

Laurent : C’est quelque chose qui a du charme. Des fois on nous dit qu’on a un son énorme alors que ça n'est pas du tout la façon dont on le conçoit. Sur "Entertainment", on a eu un moment où c’était comme si on était en Corée du Nord. C’était lors de la passation de pouvoir, au moment ou papa Kim Jong-il a cassé sa pipe au profit de Kim Jong-un. On regardait des images de son enterrement à la télévision et on jouait avec ça. On tournait autour du pot et ça a fonctionné ! J’espère que les gens arriveront à percevoir cette dimension. Même s’ils disent que ça ressemble à "China Girl" de David Bowie. Tu te fais chier et on te dit que ça ressemble à "China Girl" (rires) !

Christian : En même temps, t’as dit qu’on écoutait David Bowie (rires).

K | Vous avez une chanson de Bankrupt! dont vous êtes plus fier ? J'ai entendu dire que "The Real Thing", vous l'aimiez bien...

Laurent : Je l’aime bien celle-là. Et toi Chris ?

Christian : Je sais pas du tout. Non je les aime toutes. On a tellement travaillé dessus qu’on est content de chaque chanson.

Laurent : Un amour égal.

| Des membres ont défendu des chansons en particulier ?

Christian : J’ai porté tout l’album moi (rires) ! Non mais pour "The Real Thing", il n’y a pas eu trop de luttes. Généralement, lorsqu'on compose, on lutte beaucoup. Pas entre nous, mais contre la vie. "Bourgeois" par exemple : on a beaucoup galéré, travaillé pour en réalité revenir au point de départ. Ça ne passait pas. Philippe Zdar a aidé mais le problème était très précis : on avait perdu le réglage d’un synthétiseur. Il a suffi de nous souvenir de cette émotion originelle pour terminer le morceau. On est con. On a mis un an pour retrouver ça.

Laurent : Il y avait aussi une partie guitare qu’on avait enregistrée et que j'avais oubliée. Au bout d’un an j’ai réfléchi et je m’en suis rappelé. Et pour le synthétiseur, il fallait qu’il soit légèrement faux, qu'il soit mal accordé pour retrouver un certain charme. Sinon, ça faisait trop professionnel.

K | Vous donnez l'impression de composer comme on joue à Tetris...

La Bibliothèque de Babel.

Laurent : On fait de plus en plus d’assemblages, d’agencements d’idées. Il y a peu d’accords dans la musique. Par contre, du côté des combinaisons, on peut atteindre un nombre presque infini. Ça me fait penser à Jorge Luis Borges et sa nouvelle La Bibliothèque de Babel : il décrit une bibliothèque qui possèderait tous les livres actuels et futurs, dans toutes les langues. Le nombre de livres est alors supérieur au nombre d’atomes dans l’univers.

Christian : Il y a une partie très intuitive qui est la production spontanée et après il y a une partie « archiviste ». C’est les deux. On est obligé, sinon on devient fou.

| Paradoxalement, vous n’avez pas de rôles prédéfinis lorsque vous composez.

Laurent : C’est ça qui rend les choses excitantes : il n’y a pas de routine. Et ça se ressent.

Christian : Il faut se surprendre. On est terrifié par l’ennui.

K | Les 72 démos bonus, c’était une réaction aux leaks ?

Laurent : Non, mais c’est vrai que c’est tombé au même moment. On avait tous ces petits morceaux et on s’est dit que soit on les gardait pour le prochain album, soit on s’en débarrassait pour faire table rase.

Christian : Ce sont des promesses de morceaux.

Laurent : On ne fait que ça : on a des milliers de boucles, enregistrées avec des dictaphones.

Christian : Et les 72, c’est une sorte de best-of, sur les 2500.

Laurent : C’est comme ça qu’on fait de la musique.

Christian : D’ailleurs, dans les 72 démos, il y a des bribes de parties qu’on peut reconnaître ensuite dans Bankrupt!. C’est le moment où on n’est pas du tout scientifique.

K | Il n'y a pas une peur de se noyer ?

Ferran Adrià Acosta

Laurent : Il y a toujours un moment de panique. Mais on sait que c’est comme ça qu’on va sortir de nos gonds et créer des trucs impensables. C’est la meilleure méthode pour nous.

Christian : J’ai vu un documentaire sur Ferran Adrià Acosta, un chef cuisinier catalan mondialement connu. Il possède ce restaurant, El Bulli, et je me suis rendu compte qu’il travaille exactement comme nous. Pendant trois mois il expérimente et après il classe chaque goût. Il met des étoiles avec beaucoup de recul, deux mois plus tard. Et là, il rassemble les éléments. C’est la première fois que je voyais quelqu’un qui bossait comme nous.

Même pas dans la musique ?

Laurent : Julian Casablancas, je crois qu’il est un peu comme nous. On avait parlé un peu technique et il m'avait dit qu'il enregistrait lui aussi au dictaphone. Je ne sais pas s’il est aussi rigoureux que nous. C’est avant tout un songwriter.

K | Cette envie de vous surprendre, ça explique votre featuring avec R Kelly à Coachella ?

Laurent : Il y a une volonté de surprendre, oui, mais il y a surtout le paramètre de l’amour qu’on porte à R Kelly.

Christian : En 2010, on avait réalisé un dernier concert important à New York au Madison Square Garden et on avait invité des amis proches, comme les Daft Punk.

Pour Coachella, on a réalisé que faire l’inverse, c’est-à-dire prendre quelqu’un de très éloigné de nous mais qu’on aime autant, serait une bonne idée. R Kelly est donc venu à l'esprit.

K | Comment ça s’est fait ?

Christian : On lui a envoyé l’instrumental de "1901" et il a été d’accord. Puis il est venu avec son bus de tournée de Chicago à notre rencontre. Trois jours de voyage pour trente minutes. Il déteste l’avion.

Live de Coachella : Phoenix aux côtés de R Kelly

Laurent : Les Américains, c'est souvent du business. Là, c’était naturel. Le début d’une histoire d’amitié. On est fan de son œuvre, de ce qu’il faisait en 2005. C’est un génie. Tu connais ce qu'il fait ?

Pas vraiment...

Laurent : Il faut s'y mettre. Il est sous-estimé.

K | Comment vous expliquez que vous êtes l’un des seuls groupes français invité à Coachella ?

Laurent : On a toujours fait ce qu’on a voulu faire. Ce qu’on aime, c’est le côté champ de poudreuse, champ vierge. Dans la musique, il faut souvent créer, innover. Et on a cette chance en France, par rapport aux Américains et aux Anglais qui ont sur les épaules cet espèce de patrimoine musical, d’être libres. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de musiciens français qui ont suivi cette route avant nous. Cela nous permet de faire des choses auxquelles n’auraient pas forcément pensé des Anglo-Saxons.

K | C’est ça qui fait la touche française ?

Laurent : Il y a de ça, mais il y a sans doute autre chose. Dans tous les groupes ou artistes français qui s’exportent un tant soit peu, on retrouve des gens qui ont été en marge. Parce qu’en France, il n’y avait pas de possibilité de s’exprimer : ils ont été obligés de construire leur petite œuvre tout seul dans leur chambre. C’est pour ça que s'il y a bien un truc fondamental dans l’émergence de cette vague française, c’est l’évolution technologique et l’arrivée des samples.

On pouvait, sans l’aide d’un label, faire un disque. Ça a créé une génération d’artistes indépendants. Un Anglais, il sait exactement quoi faire. L’ingénieur du son a mis 100 fois le micro sur la caisse claire. Nous on ne sait pas. On entend les disques, on les samples, on passe des mois à faire des trucs qui nous ressemblent. Mais personne n’était là pour nous aider.

K | Aujourd’hui, on parle d’un retour de la pop à la française avec Granville ou La Femme.

Laurent : Si on commençait à faire de la musique maintenant, je pense qu’on ferait ce style. Même si, et c’est triste, on ne peut pas voyager avec le chant en français. Et jouer partout. Sinon, je trouve ça excitant, j’aime cette nouvelle scène.

Christian : En tournée, on a beaucoup écouté de chansons françaises. La France nous manquait tellement lorsqu’on était à l’étranger. Du Bashung, du Christophe...

Laurent : Avant on écoutait que du Gainsbourg. Là, on a ouvert notre cœur. Les meilleurs.

Christian : Les albums de Chamfort.

Laurent : Étienne Daho, c’était quand même pas mal.

K | Mais chanter en français, ça ne permet pas de remplir le Madison Square Garden..

Laurent : Ça, c’est sûr. Si le testament avait été écrit en araméen, on ne serait pas chrétiens.

Christian : C’est-à-dire ?

Laurent : On est comme des apôtres, on choisit la langue. Tu comprends pas ?

Christian : Je suis fatigué.

Laurent : La langue de Jésus, c’était l’araméen. Si le testament avait été écrit dans sa langue de Jésus, tout le monde s’en serait foutu.

Christian : Ah ok, j’ai compris (rires).

K | Vous pensez avoir réalisé vos rêves de gosses ? 

Laurent : Nos rêves de gosses n’ont jamais été des rêves de statues mais toujours des rêves de travail. Quand on a commencé à composer, on imaginait travailler en studio, comme George Martin avec les Beatles. En gros, on n’a jamais rêvé de salles combles. On pensait juste à la vie de musiciens. C’est ce qu’on fait maintenant et ce n’est jamais un truc auquel tu arrives, mais un processus perpétuel.

Christian : Comme on a fait chaque étape très doucement, très lentement, on a profité de chaque moment, de chaque petite marche : c’est une chance qu’on a eue. C’est délicieux.

K | C'est quoi la prochaine étape ?

Christian : Là, notre objectif est de réaliser des concerts dans des festivals imposants à travers un show qui puisse être grand et digne, sans que ça soit le Cirque du Soleil.

Laurent : Il faut surtout arriver à ne pas devenir un groupe de stade.

K | Et si je vous parlais de LCD Soundsystem et de Shut Up And Play The Hits ?

Christian : Ils ont bien terminé eux. Nous, on pourrait mettre fin à Phoenix. Mais on continuerait tous les quatre quand même.

Trailer du documentaire Shut Up And Plays The Hits

Laurent : Il y a toujours une montagne derrière la montagne. Heureusement, sinon ça serait déprimant. J’ai l’impression qu’il y a moyen d’être vieux et de faire de la bonne musique. Comme Nick Cave. Des mecs qui continuent à garder leur dignité. Par contre, il y a une honte à porter des jeans moulants à 70 ans. Ça il ne faut pas (rires). Et pour revenir à James Murphy des LCD Soundsystem, lui il a continué sa vie. Nous on n'a pas de plan B.

Christian : On est tous dépendant les uns des autres. C’est notre faiblesse mais c’est surtout notre force.

Laurent : Jusqu’à ce qu’il y en ait un qui claque.

Par Louis Lepron, publié le 27/05/2013

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