petit fantôme : "Le temps s’arrête, et je voyage"

Konbini s’associe à des blogs qu’on aime bien afin de publier des interviews et des chroniques. Aujourd'hui, on vous présente le blog participatif "Profondeur de champs" qui a pu recueillir les propos de l'artiste français petit fantôme. Interview.

petit fantôme

petit fantôme – © Mathieu Hauquier

Invitation à un voyage innovant et teinté d’une douce mélancolie shoegaze, Stave – nouvelle production du prodigieux petit fantôme – distille une pop merveilleuse, lyrique et solaire. Rencontre avec Pierre Loustaunau, que l’on connaissait pour sa participation aux groupes François and The Atlas Mountains et Crâne Angels, initiateur d’un projet qui bouleverse le champ des possibles d’une "variété française" 2.0 dont il ambitionne de redéfinir les codes.

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La première fois que j’ai entendu parler de toi, c’est quand Nicolas Jublot, le programmateur de l’Espace B, t’a mentionné dans la playlist qu’il a faite pour Profondeur de champs en disant que tu représentais « l’avenir de la chanson française ». Ressens-tu une certaine attente concernant ta musique ?

C’est sûr, je suis touché quand j’apprends que des passionnés pensent des trucs comme ça sur ma musique, mais je ne m’intéresse pas trop à ce qu’il se dit, la seule attente que je ressens c’est celle de mes potes, qui me demandent si je fais des nouvelles chansons et si oui, est-ce que je m’éclate, et si nous allons les jouer en live. L’avenir de la chanson française ne m’intéresse pas du tout. La chanson française non plus d’ailleurs.

Chanter en français et rester cool ça semble très à la mode en ce moment. Certains, comme toi ou La Femme par exemple, le font avec talent, d’autres un peu moins je trouve (FAUVE, Granville). Que penses-tu de ce renouveau de la « pop en français » ?

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Dans ce renouveau il n’y a rien qui m’excite, je trouve toujours les derniers albums de l’Affaire Louis' Trio, et quelques chansons des Inconnus beaucoup plus intéressantes et fun que ce qu’on nous propose. Il y a de bons groupes – Pendentif, Cracbooms, Montgomery, Rhume – mais je pense ne pas assez m’y intéresser pour te donner un avis. J’écoute très peu de musiques chantées en français.

Tu as, dans le passé, chanté à la fois en anglais et en français, même si dans Stave, ta nouvelle mixtape, tu te concentres sur le français. Quel est ton rapport – poétique, mélodique – à ces deux langues ? Dans laquelle as-tu le plus de facilité à écrire des chansons ? D’ailleurs, vois-tu le procédé d’écriture des paroles comme dissocié ou associé à la composition de la chanson ?

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J’ai chanté en anglais car je n’assumais pas de chanter en français. J’ai commencé à faire des chansons à 18 ans, j’avais énormément de mal à expulser, exprimer, assumer quoi que ce soit de poétique, c’était la honte de se mettre à nu. Les chansons que j’enregistrais ne sortaient pas de mon ordinateur et j’étais moi-même mal à l’aise en les écoutant. Je ressens encore ça sur des chansons récentes : très souvent mes chansons sont destinées à des gens de mon entourage et je suis extrêmement désolé de les mettre en avant mais c’est pour ça que je chante en français car je m’adresse à des amis français. Dans Stave je chante un peu en basque dans un but précis, je m’adresse à quelqu’un qui est basque. Si je dois m’adresser à un japonais je chanterais en japonais, idem pour un polonais ou un russe. Mon procédé d’écriture est complètement associé à la composition. Les mots vont influencer les accords.

Qu’est-ce qui a vraiment influencé ce que tu composes et écris ? Y a-t-il une différence entre tes influences musicales et littéraires ou as-tu été inspiré par les textes des chansons qui t’ont marqués ?

En musique, les textes de Bashung et Jean Fauque dans L’Imprudence m’ont influencés, et m’ont marqués. Il y a aussi quelques textes de Efrim Menuck dans Silver Mt Zion qui m’ont bouleversés mais je pense que c’est Zweig, Rilke, Christian Bobin et les films d’Arnaud Desplechin qui m’ont construit, guidé et donné le courage d’écrire des paroles.

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Tu mets, dans ta récente mixtape, l’écrit très en avant, notamment en publiant toutes les paroles. L’écriture est au centre de ta musique ?

Je l’ai fait car à la fin du mixage je me suis rendu compte qu’on ne comprenait pas vraiment les paroles, le site est un peu comme un livret dans un disque, parfois tu as les paroles, parfois non.

Revenons-en à ce qui fait ton actualité, la sortie de ta nouvelle et très bonne mixtape : Stave. Pourquoi ce terme de mixtape alors qu’il est le plus traditionnellement associé au rap ? D’ailleurs, pourquoi un tel choix de modèle de diffusion, uniquement sur internet, via cette mixtape ? Est-ce, selon toi, plus en phase avec notre temps et nos habitudes de consommation de la musique ?

Quand j’ai commencé à enregistrer, j’avais l’intention de sortir ça en album, distribution normale, etc. Mais plus j’avançais dans les morceaux, l’enregistrement, et plus je me disais : « c’est horrible de faire payer les gens un disque 9€ pour écouter un mec qui fait des auto-bilans médiocres tous les deux morceaux ».

J’ai pris la décision de faire onze chansons et de les mettre sur internet, comme les trucs de R’n'B ou de hip-hop que je télécharge. Ça s’appelle des mixtapes, alors mon truc s’appellera une mixtape. Je n’ai aucun contrat de maison de disques, je suis sur un label indépendant (Animal Factory Records) dirigé par un mec – Frédéric Vocanson – super passionné. J’avais juste envie de faire mes chansons, un site pour mettre tout ça en distribution. Fred m’a dit : « Ok, c’est super ». On s’est juste amusé, il n’y a aucun marketing, on ne gagne pas d’argent, on en perd mais on est super heureux de partager de l’art.

D’ailleurs, en y regardant bien, toute la musique de petit fantôme est en libre accès sur Internet, et Internet est ton principal moyen de diffusion. Petit fantôme, c’est un projet résolument 2.0 ?

Oui, ma musique est gratuite sur le net mais avec Animal Factory nous avons sorti Yallah en CD, et là nous allons peut être sortir Stave en vinyle collector pour le vendre aux concerts. Je suis pour vendre de beaux objets, après sur le net ça doit forcément gratuit.

Tu sembles avoir une vision très complète et pluri-artistique de la musique, étroitement liée au graphisme (ton site Internet et le site de ta mixtape sont très étudiés). Pour toi, la musique est-elle indissociable de cet ensemble artistique ? Est-ce dû à la personne de François Marry (leader de François and the Atlas Mountains) que l’on sait très touche-à-tout ?

Je suis issu d’une famille de dessinateurs et de peintres, mon arrière grand-père, ma grand-mère, mes parents, ma sœur, tout le monde peint et dessine, j’ai toujours vu ça. Je suis sensible à l’art, j’aime la peinture, les feutres, j’aime dessiner et me retrouver des heures devant Photoshop. C’est comme se retrouver devant mon séquenceur, le temps s’arrête et je voyage.

Et dans tout ça, comment expliques-tu le nom que tu as choisi pour ton projet, "petit fantôme" ?

J’ai choisi ce nom très vite. À l’époque j’étais plongé dans Petit Vampire, la BD de Sfar. Je n’ai pas vraiment de signification pour ce nom, je trouve qu’il appelle à l’imagination.

Ce projet existe depuis 2006, mais cela ne fait que depuis quelques années que l’on commence vraiment à en entendre parler. Comment expliques-tu ça ? Est-il passé du stade de « side project expérimental » à un « véritable projet pop » ?

Le projet a été mis en avant grâce à Frédéric Vocanson et son label. Il a vraiment développé le projet avec les différents moyens de promotions et de distributions. Je lui dois beaucoup. Et tu as raison, ma musique est devenue pop, plus « conventionnelle ».

Tu représentes une esthétique très DIY (Do It Yourself). D’ailleurs, comment enregistres-tu ? D’autre part, cette esthétique DIY et expérimentale n’a-t-elle pas évoluée ? Quand on écoute Stave, c’est un vrai album pop abouti…

J’enregistre chez moi avec mon ordi et une petite carte son, je joue les claviers, guitares, basses, cuivres, programmations rythmes, etc. Des copains viennent jouer aussi. Maintenant les logiciels d’enregistrement sont très puissants, on peut arriver à quelque chose de pas trop mal. Il y a des gens très forts en home studio, je pense à James Blake qui réalise ses albums seul, et la production est incroyable. Le DIY c’est « tu enregistres ta musique tout seul, tu fais ta pochette, tu pars faire des concerts et basta ». En 2013 c’est devenu beaucoup plus facile qu’en 1985, à la place de faire une cassette tu fais un Bandcamp, un coup de Photoshop pour la pochette. C’est simple. Après c’est l’auditeur, le public qui donne de la valeur à ta musique, pas l’étiquette DIY.

Ta musique est très particulière, les ingrédients vont d’une pop atmosphérique au rap et à la musique électronique (les beats, l’utilisation du vocoder, les samples), et il y a une grande variété et disparité entre les morceaux. Comment te définirais-tu, et en as-tu envie d’ailleurs ?

Je fais de la variété française. J’ai grandi dans les disques, j’ai 27 ans, je fais partie d’une génération qui a écouté et grandi avec tous les styles de musique, j’aime des choses dans à peu près tous les styles, la dance, le hip-hop, le hardcorepost-hardorepost-rockcold wave, le punk, la pop, le grind, la techno, la house, le dubstep, le death metal. J’essaye de digérer tout ça, et de faire ma propre musique, en essayant de ne jamais tomber dans un exercice de style.

Comment s’est effectué le passage du studio au live ? Je sais que c’est un exercice particulièrement difficile, notamment quand il s’agit d’un projet solo, non ? Des personnes comme Daniel V. Snaith (Caribou) et Nicolas Jaar ont expliqué par exemple que c’est une aventure musicale complètement différente que d’adapter son travail studio en live…

Oui ce sont deux choses différentes. Personnellement je n’aime pas trop aller en concert pour y écouter le disque, j’aime que le live soit une expérience à part, une expérience physique. Là, nous allons bosser pour jouer toute la mixtape en live à la rentrée, je veux pousser les morceaux un peu plus loin, les rendre plus puissants. Je n’ai pas envie de rentrer dans les codes de la scène française, avoir une scénographie, un décor, un écran, j’ai envie de live brut.

Dernière question : quel rôle a joué la scène bordelaise (je pense à J.C. Satan, Crane Angels et le collectif Iceberg, dont tu as fait partie, Botibol et plein d’autres) dans ta carrière musicale ?

Je fais toujours partie du collectif Iceberg, je faisais partie des Crane Angels, mais faute de temps, j’ai arrêté. Iceberg c’est vraiment une bande de copains, on a tous pleins de projets musicalement différents mais nous sommes hyper soudés, nous organisons des concerts à Bordeaux, des expos, faisons des compilations. Je trouve que tous les groupes d’Iceberg sont bons, et c’est très motivant d’être entouré de gens et groupes comme ça. JC Satàn est un groupe live super puissant, Crane Angels font des concerts et des morceaux de plus en plus impressionnants, chaque groupe tire l’autre vers le haut, c’est vraiment cool d’avoir ce soutien et cette énergie sans cesse.

Retrouvez petit fantôme, et sa mixtape Stave, sur Facebook.

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Chaque semaine Konbini s’associe à des blogs qu’on aime bien afin de publier des interviews et des chroniques. Cet article a été originalement publié sur Profondeur de champsPropos recueillis par Paul Grunelius, rédacteur en chef du blog. Retrouvez leur page Facebook ici.

Par Sylvain Di Cristo, publié le 04/06/2013

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